« Nous, Anastasia R. » de Patrick Cothias et Patrice Ordas

 

 

 

 

 

 

Mon résumé

___Suite à son abdication le 22 mars 1917, le tsar Nicolas II, est placé en résidence surveillée avec sa famille au Palais Alexandre situé à Tsarskoïe Selo près de Saint-Pétersbourg. Quelques mois plus tard, le gouvernement provisoire d’Alexandre Kerenski les évacue à Tobolsk en Sibérie, une ville préservée des agitations que connaît la Russie depuis février 1917. Ils mènent alors une vie plutôt confortable dans l’ancien hôtel particulier du gouverneur. C’est après la prise du pouvoir des bolcheviks en octobre 1917, que les conditions de leur détention deviennent plus strictes. La lutte entre l’Armée rouge et les Armées blanches s’intensifiant, la famille est finalement rapatriée vers Moscou avant de bifurquer vers l’Oural et d’être enfermée dans la villa Ipatiev à Iekaterinbourg.

___C’est là, dans cette maison dite « À destination spéciale » que débute l’histoire de « Nous, Anastasia R. ». Sous la forme d’un journal qu’elle dissimule sous une planche, Anastasiaraconte le quotidien de sa famille, assignée à résidence, bien loin de la vie de princesse qu’elle menait au palais. Elle fait également part de ses espoirs d’être prochainement libérés par l’armée blanche. Une espérance d’autant plus forte, que Félix Volodine, jeune officier loyaliste se faisant passer pour un menuisier au sein de la villa, affirme qu’on viendra bientôt les sauver.

___C’est pourtant un tout autre destin, bien plus tragique, qui attend la famille Romanov. Durant la nuit du 16 au 17 juillet 1918, la famille et les serviteurs du dernier tsar de Russie seront sauvagement assassinés dans une pièce exiguë de la villa Ipatiev. Les balles et les coups de baïonnette n’épargneront personne… ou presque. Grièvement blessée, mais encore vivante, Anastasia sera finalement secourue par Félix Volodine, amoureux de la jeune duchesse. Dès lors, ce dernier risquera sa vie et fera tout son possible pour protéger Anastasia.

Les auteurs

Patrick Cothias

__Patrick Cothias,après avoir débuté comme illustrateur et reçu le prix « Nicolas Goujon » du dessin réaliste, s’oriente finalement vers l’écriture. Il fait ses premières armes dans Pilote en 1971 avec Loisel pour L ‘Empreinte, puis dans Pif gadget en 1975 pour lequel il réalise sa première série : Sandberg.

___Mais l’année 1980 marque le vrai départ de Cothias puisqu’il scénarise Masquerouge avec Juillard aux dessins. A partir de cette date, Cothias va connaître un franc succès auprès des amateurs de BD en créant Les 7 vies de l’épervier, qui va devenir son « œuvre ».

___En effet, au fil des ans, de nouvelles intrigues vont naître autour des différents personnages principaux ou secondaires qui animent Les 7 vies de l’épervier; ainsi, par exemple, Cœur brûlé, Ninon secrète, ou Plume aux vents verront le jour.

___Mais Cothias a également créé des séries différentes telles que Le Vent des dieux, Les Eaux de Mortelune, Au Nom de tous les miens, ou encore, mais plus proche de nous, Thanatha, Le Lièvre de Mars, ou La Mémoire des ogres.

Patrice Ordas

__Patrice Ordas: directeur de l’école de joaillerie de Paris pendant 25 ans, c’est un spécialiste du roman historique, obtenant le Prix Beauchamp pour son premier volume : Les Griffes de l’Hermine.

___De sa précédente collaboration avec Patrick Cothias nait Monsieur Nemo et l’éternité aux éditions Passavent. Leurs récentes collaborations littéraires, L’Ambulance 13 et L’Oeil des Dobermans, sont adaptées en bandes dessinées chez Grand Angle.

___Ordas a également signé chez Anne Carrère l’adaptation en roman des Eaux de Mortelune et plus récemment chez Grand Angle romans Hindenburg, les cendres du ciel et Le Fils de l’officier, à quatre mains avec Cothias.

+

Mon opinion

★★

___Aujourd’hui, il est scientifiquement avéré qu’aucun membre de la famille Romanov n’a survécu au massacre. Les hypothèses d’une éventuelle rescapée ayant été balayées il y a quelques années par les preuves génétiques. Avec « Nous, Anastasia R. », Cothias et Ordas réécrivent donc l’Histoire à travers un récit mêlant habilement fiction et faits véridiques. Et pour parvenir à réaliser ce numéro d’équilibriste, les auteurs se basent sur deux thèses un temps évoquées : la survie de la duchesse Anastasia qui aurait miraculeusement réchappé au massacre et le cas Anna Anderson (de son véritable nom : Franziska Schanzkowska), qui prétendit jusqu’à sa mort être Anastasia. C’est donc à partir de ces deux théories (que l’on sait aujourd’hui fausses) que Cothias et Ordas construisent leur intrigue. Car comme les deux auteurs le soulignent, leur objectif n’est pas de prétendre à la vérité historique, mais d’imaginer quel aurait pu être le scénario et les conséquences de la survie d’Anastasia, si la duchesse avait bel et bien réchappé au massacre.

D’ailleurs, une annexe à la fin du roman, rétablit la véritable histoire d’Anastasia ou fait en tout cas la lumière sur le mystère entourant son éventuelle survie (ou celle d’un membre de la famille). Les auteurs reviennent ainsi sur la vie d’Anna Anderson, ainsi que sur les recherches et les tentatives d’identification des corps de la famille Romanov, évoquant jusqu’aux derniers rebondissements apportés par les analyses génétiques. Un supplément très appréciable puisqu’il permet aux lecteurs qui ne connaîtraient pas les détails de l’affaire de démêler la part de fiction et de réalité du roman.

___Pour parler du récit en lui-même, j’ai trouvé l’idée de départ prometteuse, et au terme de ma lecture, j’ai le sentiment d’avoir lu une intrigue qui se révèle être tout à fait à la hauteur de mes attentes : intense, captivante et parfaitement plausible. Et pourtant, en choisissant d’intégrer et de faire se rejoindre dans leur scénario l’hypothèse de la survie d’Anastasia avec le cas Anna D., les auteurs n’ont pas choisi la solution de facilité, prenant le risque de perdre le lecteur dans une intrigue trop alambiquée. Mais en dépit de la complexité de l’exercice, où il convient d’imaginer une intrigue convaincante tout en l’ancrant dans un contexte historique mouvementé qu’il faut restituer le plus justement possible, Cothias et Ordas parviennent à bâtir un « roman historique » digne de ce nom. La qualité de la reconstitution historique aussi bien au niveau des acteurs clés de l’histoire que des évènements, ainsi que les nombreuses anecdotes entourant la famille Romanov témoignent d’un travail de recherche rigoureux incontestable. Ainsi, grâce à de nombreux détails et des dialogues percutants, les auteurs parviennent à précipiter le lecteur au coeur des évènements au cours d’un récit aussi intense que captivant. Une immersion totale, et ce, dès les premiers chapitres durant lesquels s’installent une tension et une angoisse croissantes à mesure que la date fatidique de la nuit du 16 au 17 juillet approche et que le lecteur sent l’étau se resserrer. Les évènements, narrés à travers les yeux d’Anastasia sont restitués avec une grande précision. Rapidement, on se retrouve ainsi confronté à un flot d’émotions d’une rare intensité, rendant la lecture douloureuse à mesure que le drame, d’un réalisme saisissant, se déroule devant nous.

La dimension historique ainsi très bien exploitée tout au long du roman, permet au lecteur de saisir tous les enjeux de l’intrigue, sans pour autant alourdir le récit ou lui donner des allures de cours magistraux, et les auteurs parviennent à maintenir notre intérêt intact jusqu’au dénouement final quant à l’avenir des différents protagonistes. En effet, dans cette intrigue où la tension est à son comble, le lecteur ne cesse d’être en alerte, soupçonnant tous les personnages d’une éventuelle traitrise qui pourrait être fatale à Anastasia et guettant en permanence un retournement de situation ou une révélation susceptible de faire basculer l’intrigue.

Une intrigue qui se montre jusqu’au bout, remarquablement convaincante dans son évolution et menée d’une main de maître compte tenu de la difficulté de l’exercice. Jusqu’à la fin, la dimension historique du récit est très bien exploitée, la vie fictive d’Anastasia faisant écho à d’authentiques évènements. Un autre point positif, c’est que la romance ne prend pas le pas sur les véritables enjeux de l’intrigue. S’il y a bien une histoire d’amour, elle est évoquée avec une certaine pudeur et ne fait jamais perdre au récit de son intensité. Mais si j’ai indéniablement apprécié que l’intrigue ne dégouline pas de mièvrerie, c’est aussi, paradoxalement, au niveau de la romance que j’ai quelques réserves. En effet, les auteurs n’ont pas su me faire rêver quant à l’histoire d’amour entre Félix et Anastasia. Peut-être parce qu’elle arrive dès les premières pages et qu’elle ne réserve aucune surprise ? Toujours est-il que même si sur le fond, leur histoire est magnifique et que j’apprécie le fait qu’elle n’ait pas été mise au premier plan, les auteurs n’ont pas réussi à lui donner selon moi une intensité suffisante.

___Sur la forme, le style est fouillé sans être alambiqué et le récit se décompose en trois époques, avec une alternance de différents narrateurs comptant parmi les protagonistes de premier plan de cette histoire. La narration entremêle ainsi les points de vue d’Anastasia, Félix et Franziska. Et là encore, les auteurs se sont appliqués à dépeindre les personnages avec une grande finesse psychologique, les rendant plus vrais que nature. Et même si Anastasia m’a peut-être paru par moments un peu trop intrépide au vu du milieu dont elle est issue, j’ai beaucoup apprécié être en présence de personnages aussi charismatiques. D’ailleurs, les personnages secondaires ne sont pas en reste. En effet, Félix et Anastasia croisent sur leur chemin différents protagonistes qui, en dépit du peu de place qu’ils occupent, jouent un rôle de premier plan parfois au péril de leur vie afin de contribuer à la survie d’Anastasia.

En somme, dans cette biographie fictive d’Anastasia Romanov, les auteurs sont donc parvenus à trouver le juste équilibre entre la part historique et romancé du récit. Les références historiques sont suffisamment présentes et précises pour donner à l’intrigue toute son envergure et sa consistance et se trouvent contrebalancées par la part de fiction et les libertés des auteurs dans l’évolution de leur intrigue. Le scénario imaginé, reposant sur une documentation riche et incontestable, se révèle percutant et plausible jusqu’au bout. L’immersion est totale pour le lecteur précipité dans une histoire aussi soutenue que captivante en présence de personnages dépeints avec une grande finesse psychologique. Mon seul regret concerne finalement l’histoire d’amour entre Félix et Anastasia, trop éclipsée à mon goût par l’intensité des évènements auxquels ils doivent faire face.

En Bref

___On aime : Une intrigue intense, captivante au scénario convaincant et plausible, mêlant habilement réalité historique et fiction. La qualité de la restitution des évènements témoigne d’un travail de recherche rigoureux incontestable de la part des auteurs. Le récit est riche en références historiques pertinentes et les personnages sont dépeints avec une grande finesse psychologique. L’annexe, en fin d’ouvrage permet en outre de rétablir la véritable histoire entourant le mystère « Anastasia » permettant au lecteur qui ne connaîtrait pas l’histoire en détail de faire un tri entre la fiction et la réalité.

___On regrette : Essentiellement l’histoire d’amour entre Anastasia et Félix qui ne m’a pas faite rêver…