« Olivia » de Dorothy Bussy [Coup de coeur]

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Quatrième de couverture

Venue parachever son éducation en France, Olivia, une jeune Anglaise de seize ans à peine, va être subjuguée par la directrice de son école, la très belle Mlle Julie qui lui fait découvrir la poésie, le théâtre, la peinture… Rien de plus vrai, de plus frais que ce premier amour d’une adolescente entraînée sans défense dans une aventure qui la dépasse. Mais si elle sait très bien jouer avec les sentiments exaltés de sa jeune élève, Mlle Julie vit en même temps une autre passion. Avec pour seules armes sa candeur et sa pureté, Olivia va se retrouver au cœur d’un drame. «Lyrisme passionné, spontanéité qui jamais n’échappe au contrôle, goût parfait, tels sont les caractères distinctifs de l’art de l’auteur», a écrit Rosamond Lehmann, qui ajoutait : «C’est pourquoi Olivia est une des rares œuvres que je relirai avec la certitude de n’en avoir jamais épuisé le suc.»
Quand Olivia parut en Angleterre en 1949, simplement signé «par Olivia», ce fut un succès immédiat. On sait aujourd’hui que l’auteur se nommait Dorothy Bussy, qu’elle était la sœur de Lytton Strachey, et une grande amie de Virginia Woolf et d’André Gide qu’elle traduisait en anglais. Née en 1865 et décédée en 1960, elle n’a écrit que ce mince roman devenu un classique.
  • Mon opinion

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Dans ce court récit à l’ambiance faussement feutrée, la narratrice, Olivia, se remémore sa jeunesse et revient sur l’année qu’elle a passée en France, dans un pensionnat de jeunes filles. Un mince roman à tiroirs traitant de l’adolescence et des premiers émois amoureux et où s’égrènent les joies, les douleurs et toute la complexité de la passion amoureuse.

___Olivia grandit au sein d’une famille intellectuelle mais qui manque d’un certain sens de l’humain. Dans cette famille « victorienne » bien qu’agnostique et qui compte dix enfants, les marques d’affection et les témoignages d’amour ne sont pas légion. Son père est un homme de sciences tandis que sa mère, quoique très éprise de littérature, se révèle dépourvue de sens psychologique. Farouchement attachés à l’idéal de leur époque, ses parents ont « foi en la vertu du devoir, du travail, de l’abnégation ». Entourée d’objets sans beauté, Olivia est déjà fascinée par le raffinement de sa tante, artiste jusqu’au bout des doigts.

Après avoir connu à treize ans l’ambiance religieuse étouffante d’un pensionnat de jeunes filles d’excellente qualité, Olivia est envoyée en France afin de parfaire son éducation, au sein d’une institution dirigée par deux dames françaises. Là-bas, elle dispose d’une agréable petite chambre pour elle seule et goûte à une atmosphère de joyeuse liberté. La nature environnante, l’absence de discipline et les moeurs plus libres offrent un contraste saisissant avec l’ambiance intimidante et solennelle de son ancienne pension anglaise.

« La douceur et l’affabilité de Cara contrebalançaient les manières un peu brusques de son amie, et émoussaient la pointe de ses épigrammes […] Les deux directrices composaient alors un couple modèle et tendrement uni, où chacune, par ses dons personnels, ajoutait à leur commune séduction et composait les imperfections de l’autre. On les admirait, on les aimait ; elles étaient parfaitement heureuses. »

Passé l’émerveillement, Olivia réalise que sous une harmonie de façade, l’école est en réalité en proie à de vives tensions. Les élèves se répartissent en deux castes, au gré des affinités qu’elles nourrissent à l’égard de leurs professeurs.

« J’en ignorais la raison, mais il était évident que Frau Riesener et Signorina ne pouvaient se sentir. Elles dirigeaient, en quelque sorte, deux factions rivales : les Caristes et les Julistes. Cela ne faisait aucun doute : toutes les Julistes subissaient l’attraction de Signorina, et apprenaient l’italien ; toutes les Caristes gravitaient autour de Frau Riesener, et suivaient le cours d’allemand. »

Très vite, Olivia tombe sous le charme de Melle Julie, l’une des deux directrices de la pension. Insouciante et ingénue, l’adolescente est loin d’imaginer les conséquences désastreuses qui vont découler de cette relation ambiguë…

___Si le caractère délicieusement sulfureux de cette plongée dans l’intimité d’une pension de filles évoque immanquablement Claudine à l’école de Colette, publié plus de trente ans plus tôt, la tournure dramatique des évènements confère progressivement au récit des airs de tragédie. Insidieusement, Dorothy Bussy nous prend peu à peu dans les filets d’une intrigue oscillant dangereusement entre amour et tragédie, beauté et horreur. L’expérience bouleversante provoquée un soir par la lecture de Racine par Melle Julie sera de fait l’élément déclencheur d’une série d’évènements en chaîne à l’issue fatale.

« Dans quelle proportion faut-il imputer à Racine, ou à la proximité de ce voisinage, la flamme qui, ce soir-là, s’est allumée dans mon coeur ? Je me suis souvent posé la question. Si le choix de Melle Julie ne s’était pas justement porté sur Andromaque, ou bien si le hasard ne l’avait pas incitée à me faire asseoir aussi près, en aussi étroit contact avec elle, qui sait ? peut-être que cette substance inflammable, que je portais en moi sans en avoir le soupçon, serait demeurée à jamais hors d’atteinte de l’étincelle ? A vrai dire, j’en doute : tôt ou tard, infailliblement, ce feu-là devait prendre… »

Lecture d’un texte qui se révèlera malheureusement prémonitoire de la tragédie sur le point de se jouer entre les murs de la pension cette année-là. L’évocation d’Andromaque annonce déjà les prémices du drame en germination. Dans ce microcosme féminin vivant en vase clos, l’auteure éprouve la confrontation des sentiments jusqu’au point de rupture.

Dans une ambiance intimiste et sur le ton de la confidence, la narratrice nous livre ainsi sa version des évènements. Pièce après pièce, elle introduit les acteurs et reconstitue le fil des évènements. Théâtre d’un drame en devenir, l’institution révèle bientôt des personnalités plus troubles et complexes qu’il n’y paraît, un air plus vicié et plus pesant. L’atmosphère se charge peu à peu d’électricité. Des relations tortueuses apparaissent et des rivalités amoureuses se dessinent.

___Dans ce roman d’apprentissage, Dorothy Bussy décrit merveilleusement l’éveil de la sensualité et les premiers émois amoureux à cet âge charnière où la sensibilité est à fleur de peau. L’auteur a su saisir avec brio l’intensité de la passion amoureuse, la violence de l’amour qui consume l’individu et les réactions épidermiques engendrées par la surcharge émotionnelle qui le dévore. Véritable parangon d’innocence et de pureté, Olivia est un personnage fascinant, qui voit pour la première fois sa sensibilité s’éveiller à la beauté physique et ses sentiments s’exalter. A seize ans, l’adolescente se découvre un appétit de connaissance et de beauté nouveau et insoupçonné.

« […] je m’éveillai dans un monde nouveau : un monde où tout était d’une intensité poignante, chargé d’émotions bouleversantes, de mystères insoupçonnés : un monde, au centre duquel je n’étais moi-même qu’un coeur brûlant et palpitant. »

___Par l’entremise des liens qu’entretiennent les différents protagonistes, Dorothy Bussy dissèque toutes les variations de la relation amoureuse : celle chaste et non consommée, l’amour passionnel et absolu, celui tût et vécu en secret ou encore la passion désespérée et destructrice… L’amour est aussi exploré dans ses recoins les plus intimes et ses travestissements les plus sombres. L’auteure décrit ainsi tous les pendants et les dérives du sentiment amoureux : jalousie, rivalité, vengeance, soumission… si tous les personnages ont pour point commun de connaître le sentiment amoureux, chacun en fait une expérience personnelle et individuelle.

« J’enviais aussi la petite Signorina, mais pour d’autres motifs. Je devinais en elle une passion totale et absolue, dont je me savais incapable. Elle s’était tout entière et sans réserve consacrée à son idole : tout le reste avait été éliminé. Son adoration était si brûlante que la jalousie elle-même s’y était consumée : ni scrupules, ni devoirs, ni intérêts, ni affections n’existaient plus pour elle, si ce n’est en fonction de son amour. Aussi jouissait-elle d’une sérénité incomparable : aucun conflit jamais ne troublait sa paix intérieure. Elle était à l’abri de ces accès de désespoir ou de ressentiment qui me secouaient comme une houle, et me laissaient ensuite accablée par le mépris et la honte que je ressentais pour moi-même. Signorina ne désirait rien pour elle, rien d’autre que la permission de servir, de servir n’importe comment, de servir de toutes les façons possibles. »

Tour à tour lyrique et précieuse, l’écriture de Dorothy Bussy est d’un raffinement inouï. Avec des phrases soyeuses, elle évoque magistralement le déferlement d’émotions qui accompagne la passion naissante. On se délecte de chaque mot, de chaque formulation de ce texte d’une poésie infinie où l’éveil des sentiments amoureux et la violence des passions adolescentes nous sont décrits avec une justesse remarquable. Il y a dans cette opposition lancinante entre une forme de retenue pudique et le bouillonnement des sens et des sentiments, des réminiscences des romans de Forster. On retrouve d’ailleurs également en filigrane d’autres thèmes chers à l’écrivain anglais : l’homosexualité, l’évocation de l’Italie, les références à la nature, ou encore les réflexions sur la Beauté, la religion ainsi que sur le poids des valeurs traditionnelles qui conditionne notre construction.

Publié anonymement en 1949, il semble à peine croyable que ce véritable bijou littéraire (qui fut pourtant un succès immédiat en Angleterre lors de sa parution), ait ainsi sombré dans l’oubli. A la fois récit semi-autobiographique, roman d’apprentissage et véritable tragédie, Olivia est une oeuvre bouleversante et intense qui continue de nous hanter une fois la dernière page tournée. Un drame parfaitement ciselé et absolument magistral !

Je remercie infiniment les éditions Mercure de France de m’avoir permis de découvrir cette véritable pépite !

« Les Tudors » de Liliane Crété

Quatrième de couverture

On ne présente plus cette célèbre famille royale à la réputation sulfureuse, ayant régné sur l’Angleterre entre 1485 et 1603. La légende romantique qui l’accompagne ne l’aurait-elle pas emporté sur les faits ? Cette question trouvera réponse dans ce beau livre qui retrace les événements marquants du règne de cette grande dynastie. Illustrations, témoignages et documents vous feront découvrir l’univers de la famille Tudor, véritable incarnation du pouvoir anglo-saxon au XVIe siècle.

Mon opinion

Rarement un ouvrage aura autant mérité son appellation de « Beau Livre ». Après avoir déjà publié, il y a quelques années, un essai passionnant sur les Tudors (« Les Tudors », éditions Flammarion), Liliane Crété met à nouveau son expertise au service d’une oeuvre exceptionnelle, consacrée à l’une des dynasties les plus célèbres de l’histoire de l’Angleterre. Un livre de toute beauté et absolument passionnant, à découvrir absolument !

___Si outre-Manche les livres sur la dynastie Tudor sont légion, force est de constater que les ouvrages se référant à cette période de l’histoire anglaise restent malheureusement relativement rares en France. Une tendance qui semble néanmoins peu à peu s’inverser, en particulier après le succès fulgurant de la série télévisée « Les Tudors » de Michael Hirst (diffusée en France entre 2008 et 2011). Côté livres, c’est Philippa Gregory qui semble avoir véritablement ouvert la voie avec la parution française en 2008 de son best-seller, « Deux soeurs pour un roi » (adapté par la suite au cinéma). Depuis, d’autres auteurs se sont engouffrés dans la brèche, tels que Hilary Mantel (« Le Conseiller ») ou encore Steve Berry (« Le secret des rois »). La littérature jeunesse s’est également emparée du phénomène. Fin 2013 paraissait ainsi aux éditions Milan Macadam le premier tome de la série « Le cercle des confidentes » dont le prochain volet est annoncé pour le mois de juin. Expositions, émission télé, bandes dessinées, livres documentaires et hors-série, les évènements et les ouvrages dédiés aux Tudors fleurissent aujourd’hui un peu partout. Source d’inspiration inépuisable, la dynastie des Tudors intrigue autant qu’elle fascine !

C’est dans ce contexte que les éditions du Chêne viennent de publier un magnifique livre sur le sujet. Signé par une spécialiste de renom du protestantisme, cet ouvrage complet et d’une exceptionnelle facture ravira à coup sûr tous les curieux et les passionnés qui s’intéressent à cette dynastie flamboyante !

La dynastie des Tudors (extrait de « Les Tudors », Editions du Chêne (2015))

___La naissance de la dynastie débute avec l’accession au trône d’Henri VII en 1485 après avoir conquis la couronne d’Angleterre, au cours de la bataille de Bosworth Field. L’ère Tudor marque ainsi la fin de la guerre des Deux-Roses, un conflit fratricide qui opposa la maison royale des Lancastre et celle des York. Parmi ses représentants les plus mythiques, on trouve bien entendu Henri VIII, qui fit notamment sortir l’Angleterre du giron papal. Sous son règne, la couronne anglaise amorce en effet son émancipation de l’influence exercée par le pape. Mais cet artisan de la rupture avec Rome est surtout passé à la postérité pour s’être marié six fois (et avoir fait exécuter deux de ses épouses). Henry VIII fut longtemps tourmenté par la question de la succession et la quête d’un héritier légitime. Ironie du destin, Edward VI, son seul héritier mâle, connaîtra un règne éphémère. Ultime maillon de la chaîne, Elizabeth Ire, incarne l’autre figure emblématique de l’ère Tudor. Succédant à « Bloody Mary », la « Reine Vierge » fut une souveraine populaire et aimée de son peuple qui refusa toujours de se marier malgré les nombreuses pressions. Dernière héritière des Tudors, la dynastie s’éteignit le jour de sa mort, le 24 mars 1603.

___Afin de retracer l’incroyable épopée des Tudors, Liliane Crété a logiquement choisi de s’appuyer sur une structure chronologique, parcourant et explorant plus d’un siècle de monarchie anglaise. L’ouvrage, agencé en quatre parties, revient ainsi sur la naissance de la dynastie et les règnes successifs des différents souverains. Brossant les portraits de ces cinq monarques, Liliane Crété passe en revue leurs personnalités, s’attarde sur les évènements marquants de leurs règnes ainsi que sur l’empreinte laissée par chacun d’entre-eux dans l’histoire de l’Angleterre. Bien que survolant des personnalités très différentes, l’auteure parvient à dégager de l’ensemble un remarquable esprit d’unité et de réelle cohérence. Créant sans cesse du lien entre les différentes parties, elle permet au lecteur (y compris néophyte), de capter les évènements clés et de saisir les changements majeurs impulsés par chacun des acteurs évoqués.

Afin de mener à bien ce projet et de démêler l’essentiel du superflu, Liliane Crété a bien évidemment dû faire des choix : hiérarchiser les thématiques et les enjeux, sélectionner et mettre en avant les évènements les plus pertinents, faire l’impasse sur certains détails jugés plus secondaires… Un exercice délicat mais néanmoins réalisé avec brio par l’auteure dont les choix et les partis pris se révèlent aussi pertinents que judicieux. Sans sacrifier la rigueur historique, cet ouvrage s’attache donc avant tout à faire émerger l’essentiel. De fait, si Liliane Crété est bien obligée d’emprunter quelques raccourcis, cette démarche de synthèse ne se fait jamais au détriment de la précision historique qui demeure jusqu’au bout le maître-mot de cet ouvrage exceptionnel.

___Sans se départir de sa minutie ni de son remarquable sens de la pédagogie, Liliane Crété parvient ainsi avec brio à rendre compte du contexte profondément agité de l’époque (tant sur le plan politique que religieux), et réalise ici un remarquable travail de synthèse à travers un texte percutant et des reproductions d’une grande qualité. De nombreux encarts, abordant des thèmes variés, viennent en outre astucieusement compléter et enrichir le propos de cet ouvrage foisonnant ! Ne faisant l’impasse sur aucun des évènements qui marquèrent l’histoire de cette dynastie, l’auteure livre un texte d’une grande fluidité, se lisant avec autant de plaisir qu’un roman, et qui nous propulse avec brio sur les traces de l’une des dynasties les plus mythiques de l’Histoire de l’Angleterre.

___Pour les néophytes, cet ouvrage constitue indéniablement une excellente entrée en matière pour aborder la dynastie des Tudors. De leurs côtés, les connaisseurs émérites apprécieront la qualité de synthèse ainsi que le choix iconographique d’une grande pertinence qui font toute la plus-value de cet ouvrage, exceptionnel à bien des égards.

___A la fois objet de collection à part entière et véritable livre de référence sur le sujet, « Les Tudors » est un ouvrage absolument indispensable, à conserver précieusement dans sa bibliothèque… et à offrir sans retenue !

Je remercie les éditions du Chêne pour ce magnifique ouvrage! N’hésitez pas à vous rendre sur la page du site pour feuilleter le livre 🙂

« Broadway Limited, tome 1: Un dîner avec Cary Grant » de Malika Ferdjoukh

Quatrième de couverture

Normalement, Jocelyn n’aurait pas dû obtenir une chambre à la Pension Giboulée. Mrs Merle, la propriétaire, est formelle : cette respectable pension new-yorkaise n n’accepte aucun garçon, même avec un joli nom français comme Jocelyn Brouillard. Pourtant, grâce à son talent de pianiste, grâce, aussi, à un petit mensonge et à un ingrédient miraculeux qu’il transporte sans le savoir dans sa malle, Jocelyn obtient l’autorisation de loger au sous-sol.Nous sommes en 1948, cela fait quelques heures à peine qu’il est à New York, il a le sentiment d’avoir débarqué dans une maison de fous. Et il doit garder la tête froide, car ici il n y a que des filles. Elles sont danseuses, apprenties comédiennes, toutes manquent d’argent et passent leur temps à courir les auditions. Chic a mangé tellement de soupe Campbell s à la tomate pour une publicité que la couleur rouge suffit à lui donner la nausée.Dido, malgré son jeune âge, a des problèmes avec le FBI. Manhattan est en proie à l’inquiétude depuis qu’elle a cinq ans. Toutes ces jeunes filles ont un secret, que même leurs meilleures amies ignorent. Surtout Hadley, la plus mystérieuse de toutes, qui ne danse plus alors qu’elle a autrefois dansé avec Fred Astaire, et vend chaque soir des allumettes au Social Platinium. Hadley, pour qui tout a basculé, par une nuit de neige dans un train.Un train nommé Broadway Limited. Le livre le plus étourdissant de Malika Ferdjoukh.

Mon résumé

___Suite à un rocambolesque malentendu sur fond de facétie linguistique, Jocelyn atterrit par erreur dans une pension réservée aux filles. Venu étudier la musicologie à Penhaligon College, le jeune français est finalement sauvé in-extremis par le potage aux asperges de sa mère. Les saveurs inégalables de la cuisine française (relevé d’une bonne dose d’amour maternel) ne tardent en effet pas à ensorceler l’intransigeante directrice (de son vraie nom Artemisia, alias le Dragon ou encore Cap’tain Bligh). Grâce à ses talents de musicien, Jo parvient ainsi à venir à bout des dernières résistances du Dragon qui lui accorde finalement un prix sur la chambre en échange de quelques sérénades hebdomadaires au piano.

___Seule figure masculine dans ce tourbillon de féminité, Jo ne tarde pourtant pas à être rapidement adopté par les pensionnaires (y compris par Mae West, Betty Grable et N°5 (respectivement les deux chats et le chien de la résidence)),

___Entre ces jeunes filles animées par les rêves de gloire et le jeune français, c’est un véritable choc des cultures qui s’opère ! Pendant que Jo goûte à de nouvelles expériences, fait le mur pour assister clandestinement à des représentations théâtrales, découvre pizzas, purée en flocons et Kleenex… les pensionnaires courent les auditions et enchaînent petits boulots, rêvant désespérément de se faire un nom dans le milieu.

___Alors que chacune tente de percer dans son domaine de prédilection, elles doivent en outre composer avec des vies personnelles et sentimentales souvent compliquées. Page est ainsi engagée dans une relation tumultueuse avec un célèbre critique qui a le double de son âge, Manhattan part sur les traces de ses origines, comptant sur l’aide d’un détective privé pour enfin trouver des réponses à ses questions, quant à Hadley, après avoir autrefois dansé avec Fred Astaire, elle a été contrainte de tout quitter pour veiller sur son neveu.

___Et puis il y a toutes les autres : l’engagée Dido, Chic, Ursula… autant de vies et de destins qui se croisent jour après jour dans les couloirs de la pension Giboulé ou ses alentours.

  • Mon opinion

___Près de dix ans après avoir découvert Malika Ferdjoukh par le biais de sa saga à succès « Quatre soeurs », la parution de « Broadway limited », son dernier roman, est l’occasion pour moi de renouer avec la plume de l’écrivain. Du haut de mes 24 ans et malgré les années écoulées, ces retrouvailles avec l’auteure qui berça mon adolescence sont une vraie réussite !

Malika Ferdjoukh

___Premier tome d’un dyptique en devenir, « Un dîner avec Cary Grant » est en effet un roman délicieux et envoûtant, dans lequel la magie opère dès les premières pages. Pour les nostalgiques de l’âge d’or d’Hollywood (ou simplement pour quiconque, comme moi, a déjà eu l’occasion de lire étant plus jeune un des livres de l’auteure), c’est en outre un roman d’une grande puissance évocatrice et à la saveur d’une véritable madeleine de Proust. Car l’une des particularités de Malika Ferdjoukh, c’est indéniablement son étonnante capacité à créer des atmosphères uniques et des ambiances incroyables dont elle seule a le secret. Ce nouveau roman ne déroge pas à la règle. Dès les premières pages, l’auteure met en effet en place une atmosphère ensorcelante, crépitante de jazz et saturée de références aux années 40, qui nous projette avec brio dans cet âge d’or de Broadway !

___Avec « Broadway Limited », on retrouve donc avec plaisir les ingrédients qui font le succès et la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh. A l’instar de la petite bulle hors du temps formée par la Vill’Hervé et ses habitantes dans sa précédente saga « Quatre soeurs », la pension Giboulée et ses résidents forment ainsi une petite communauté particulièrement attachante. Une fois encore, Malika Ferdjoukh insuffle à son intrigue et à ses personnages ce petit supplément d’âme qui rend son oeuvre si unique et son univers si envoûtant.

___Rapidement, le récit se ramifie en de multiples intrigues secondaires au cours desquelles se croisent les nombreux protagonistes. D’autres personnages ne tardent pas à venir se greffer à ce microcosme (à l’image de l’originale et engagée Dido), ouvrant de nouvelles perspectives et mettant en lumière d’autres facettes, plus sombres, de cet American Dream.

Fred Astaire

___Saupoudrant son histoire de multiples rebondissements et révélations, l’auteure lève peu à peu le voile sur le passé de ses personnages, établit des connexions parfois insoupçonnées entre certains d’entre-eux et justifie bientôt le titre de ce dyptique, « Broadway limited ». Histoires d’amour, secrets, quête d’identité… les thématiques et les registres se mêlent harmonieusement dans ce roman choral riche en émotions ! Avec une verve sans égale, l’auteure nous régale en outre d’un florilège de jeux de mots en tous genres, de réparties délicieuses et de dialogues soigneusement fignolés, où les traits d’esprit ricochent à chaque page. Portée par une écriture luxuriante et immersive, Malika Ferdjoukh signe une oeuvre foisonnante de références éclectiques, allant de Shakespeare à Fred Astaire, mâtinant astucieusement une intrigue d’une redoutable efficacité.

Clark Gable

___Avec ce roman mené tambour-battant, elle nous ouvre ainsi les portes d’un monde à part et palpitant où se côtoient vedettes confirmées, divas cabotines et capricieuses, et artistes en mal de reconnaissance. A côté des Clark Gable, Brando Marlon Marlon Brando ou Sarah Vaughan, on y croise ainsi des musiciens désargentés, des aspirantes comédiennes rêvant de brûler les planches, des danseuses en mal de reconnaissance jouant les cigarettes girl, ou encore des jeunes premières rêvant de voir leur nom en tête d’affiche (mais qui doivent pour l’heure se cantonner à des rôles publicitaires)… Pour tous ces artistes en herbe, le chemin jusqu’aux étoiles se révèle donc semé d’embûches et de désillusions en tous genres. S’ils veulent toucher leurs rêves du doigt, nos jeunes prodiges devront ainsi redoubler d’effort et de persévérance.

___Parmi cette foule de prétendants en quête de gloire, certains noms marqueront de leur empreinte l’histoire de Hollywood, telles que la jeune Grace Kelly ou encore Allen S. Königsberg (futur Woody Allen). Maîtrisant son sujet sur le bout des doigts, Malika Ferdjoukh nous abreuve de musiques, de films et de célébrités emblématiques de cette époque. Facétieuse et inspirée, elle pousse l’audace jusqu’à faire apparaître dans son récit d’authentiques personnages de fiction, tels que Margo Channing et Addison de Witt (issus du film culte « All about Eve » de Mankiewicz !). Ainsi, les fins connaisseurs se régaleront à n’en pas douter de la profusion et de la précision des références, tandis que les plus jeunes pourront s’ils le souhaitent partir à la découverte des noms célèbres et des oeuvres évoqués dans le récit.

Grace Kelly âgée de 18 ans (1947)

___L’atmosphère pénétrante et l’écriture saturée de références ne sont pourtant pas le seul attrait de ce roman étoffée de près de 600 pages. Au-delà de ses personnages au capital sympathie considérable et de leurs trajectoires aussi diverses que passionnantes à suivre, Malika Ferdjoukh nous livre avant tout une intrigue parfaitement orchestrée et remarquablement intelligente, qui évite avec brio les facilités scénaristiques et les écueils habituels de la littérature jeunesse.

___Ainsi, à côté de la veine purement divertissante du récit, Malika Ferdjoukh donne également un remarquable coup de projecteur sur les événements marquants de cette période de l’Histoire. Un regard retrospectif comme pour mieux interroger notre présent et qui confère au récit une profondeur inédite.

Woody Allen en 1953

___A peine arrivé, Jo ne tarde pas à mesurer le décalage entre l’image que les Américains ont de sa ville d’origine (Pareee) et la situation réelle depuis la fin de la guerre. A l’image de notre jeune héros, hanté par les réminiscences d’un passé sombre aux relents douloureux, il flotte (même dans l’air étourdissant de Broadway!), une tension permanente. Car cet âge d’or Hollywoodien est paradoxalement aussi une période trouble sur le plan social et géopolitique. Entre Guerre Froide, chasse aux sorcières et ségrégation raciale, il ne fait pas bon vivre pour tout le monde au pays de l’Oncle Sam.

___Avec « Broadway Limited », Malika Ferdjoukh signe donc une intrigue divertissante et accrocheuse dont l’aboutissement et la maturité séduiront à coup sûr les lecteurs même les plus âgés. Une vraie pépite, à découvrir absolument !

Avec ce premier tome d’un dyptique en devenir, l’auteure de la saga « Quatre soeurs » confirme son statut d’écrivain fédérateur, capable d’atteindre toutes les catégories de lecteurs, indépendamment de leur âge. Véritable déclaration d’amour au cinéma, à la musique et au théâtre des années 40, l’écrivain rend en outre avec ce nouveau roman un hommage appuyé à l’âge d’or Hollywoodien.

Porté par une écriture luxuriante et immersive, elle signe un récit d’une redoutable efficacité qui nous projette avec brio au coeur de l’âge d’or de Broadway. Dans ce roman choral alternant autant de narrations que de fils conducteurs, Malika Ferdjoukh enfile les références comme des perles, et brode une intrigue palpitante (au rythme de chapitres aux titres évocateurs des standards de l’époque), et pleine de surprises.

Bâtissant un véritable microcosme autour de ses personnages, elle les enveloppe dans une atmosphère envoutante et pénétrante dont elle seule a le secret. Cette galerie de personnages étoffée et attachante porte à bout de bras cette histoire aussi prenante que remarquablement rythmée, au cours de laquelle se croisent et se rejoignent de multiples intrigues secondaires. Malika Ferdjoukh met ainsi tout son talent au service d’une intrigue intelligente et remarquablement menée.

Un roman choral sans fausse note, à découvrir absolument !

Je remercie chaleureusement l’Ecole des loisirs pour ce vrai bijou! 🙂

  • Bonus

___Afin de prolonger encore un peu plus longtemps la magie du roman (et parce que je me suis dit que ça intéresserait sûrement les lecteurs les plus curieux ;), je conclue cet article avec un aparté culturel sous la forme d’un petit tour d’horizon des titres de chansons/films/livres évoqués par Malika Ferdjoukh dans son livre.

___Durant ma lecture, j’ai en effet tenté de répertorier le nombre (quasi-indécent !) de références culturelles glissées par l’auteure tout au long du roman. Je ne garantis donc pas avec certitude l’exhaustivité de la liste ci-dessous. Vos remarques et contributions en tous genres sont d’ailleurs les bienvenues pour la compléter si besoin ! 🙂

Musiques

(Comme il existe de très nombreuses versions de ces standards, j’ai mis le nom de l’interprète correspondant au lien de la vidéo à laquelle vous pouvez accéder en cliquant sur l’icône )

  • ·         « Rêve d’amour » – Liszt
  •       · « La tartine de beurre » – Mozart
  • ·         « Meet Me In St. Louis” – Judy Garland
  • ·         “Maple Leaf Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Pineapple Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Walking the Dog” – Gershwin
  • ·         “Tuxedo Junction” – Glenn Miller
  • ·         “Frenesi” – Artie Shaw
  • ·         « Why Was I Born? »
  • ·         “Moonlight Serenade” – Glenn Miller
  • ·         “Stormy weather” – Ethel Waters
  • ·         “Chattanooga Choo Choo” – Glenn Miller
  • ·         “Bye bye Blues”
  • ·         “Mister Gallagher and Mister Shean”
  • ·         “Temptation”
  • ·         “Body And Soul”
  • ·         “Strange Fruit” – Billie Holiday
  • ·         “April in Paris”
  • ·         “Lulu’s Back In Town”
  • ·         “Back Bay Shuffle” – Artie Shaw
  • ·         “Poinciana” – Glenn Miller 
  • ·         “We’re in the Money” 
  • ·         “Bésame mucho” – Artie Shaw 
  • ·         “Pennsylvania Six-Five Thousand” – Glenn Miller 
  • ·         “Begin The Beguine” – Artie Shaw 
  • ·         “Puttin On The Ritz” – Fred Astaire 
  • ·         “Dr. Livingstone, I presume” – Artie Shaw
  • ·         “Don’t Fall Asleep” – Artie Shaw 
  • ·         “Ten Cents a Dance” – Ruth Etting
  • ·         “Little White Lies – Tommy Dorsey
  • ·         “Black Coffee” – Sarah Vaughan
  • ·         “It Goes to Your Feet” – Artie Shaw
  • ·         “Marinella” – Tino Rossi
  • ·         « You must have been a beautiful baby » – Bing Crosby
  • ·         “Traffic jam” – Artie Shaw 
  • ·         “Perfidia” – Glenn Miller
  • ·         “Out of Nowhere” – Johnny Green
  • ·         « Winter Wonderland » – Louis Armstrong
  • ·         “Creole rhapsody” – Duke Ellington 
  • ·         “One For My Baby” – Frank Sinatra
  • ·         “You Are My Lucky Star »
  • ·         “Yankee Doodle Dandy” 
  • ·         “When winter comes” – Artie Shaw
  • ·         “Let’s Put Out the Lights” – Jane Russell
  • ·         “Moonglow” – Billie Holiday
  • ·         “ »Smoke! Smoke! Smoke! (That Cigarette)” – Tex Williams
  • ·         “Take Your Shoes Off, Baby” – Artie Shaw
  • ·         “Feeling High And Happy” – Benny Goodman
  • ·         “Heartaches” – Ted Weems
  • ·         “Sweet Leilani” – Bing Crosby
  •      · “The Lullaby of Broadway”

Films

  • ·         « Le Grand sommeil » (« The Big Sleep ») réalisé par Howard Hawks (1946)
  • ·         « Un Tramway nommé désir » (« A Streetcar Named Desire ») réalisé par Elia Kazan (1951)
  • ·         « La Corde » (« Rope ») réalisé par Alfred Hitchcock (1948)
  • ·         « Eve » (« All about Eve ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1950)
  • ·         “O toi ma charmante” (“You Were Never Lovelier”) réalisé par William A. Seiter (1942)
  • ·         « Coeurs brûlés » (« Morocco ») réalisé par Josef von Sternberg (1930)
  • ·         Comédie musicale : « Broadway Melody » réalisé par Norman Taurog (1940)
  • ·         « Antoine et Antoinette » réalisé par Jacques Becker (1947)
  • ·         « Le Garçon aux cheveux verts » (« The Boy with green Hair”) réalisé par Joseph Losey (1948)
  • ·         « La Chevauchée fantastique » (« Stagecoach ») réalisé par John Ford (1939)
  • ·         « L’Exilé » (« The Exile ») réalisé par Max Ophüls (1947)
  • ·         « Le Trésor de la Sierra Madre » (« The Treasure of the Sierra Madre ») réalisé par John Huston (1948)
  • ·         « L’Aventure de Mme Muir » (« The Ghost and Mrs Muir ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1947)
  • ·         « Ma bonne amie Irma » (« My Friend Irma ») réalisé par George Marshall (1949)
  • ·         « La Blonde framboise » (« The Strawberry Blonde ») réalisé par Raoul Walsh (1941)
  • ·         « Frankenstein » réalisé par James Whale (1931)
  •        « L’amour vient en dansant » réalisé par Sidney Lanfield (1947) : une référence à la scène du bracelet (repérée par l’oeil affûté de Marion 🙂

Théâtre

  • ·         “Present Laughter” de Noël Coward (1939)
  • ·         “Private Lives » de Noël Coward (1930)
  • ·         « Mister Roberts » de Thomas Heggen (1948)
  • ·         « Les Mains sales » de Jean-Paul Sartre
  • « Good Night, Bassington » : une pièce qui existe dans la fiction! Elle est tirée du film « Sérénade à trois » (« Design for living ») réalisé par Ernst Lubitsch (1933). Dans le film, il s’agit d’une pièce écrite par Thomas B. Chambers (interprété par Fredric March) (merci beaucoup à Thomas B. pour ces infos 😉

Livres

  • ·         « Histoire de Tom Jones, enfant trouvé » de Henry Fielding
  • ·         « Oncle Vania » ; « Les Trois Soeurs » ; « La Mouette » ; « La Cerisaie » de Anton Tchekhov
  • ·         « Forever Amber » de Kathleen Winsor
  • ·         « Histoires de fantômes » d’Ambrose Bierce
  • ·         « L’allumeur de réverbères » de Maria S. Cummins

« Le Bois du rossignol » de Stella Gibbons

Résumé

Jeune veuve, Viola Wither est contrainte de quitter Londres pour emménager chez son austère belle-mère dans sa demeure de l’Essex. A vingt et un ans, elle y voit ses raves romantiques s’évanouir et son caractère enjoué bridé par l’ennui et les conventions. Pourtant, au mépris des convenances, l’intrépide transgresse les codes : elle flirte avec Victor Spring, son amour de jeunesse, quand celui-ci est sur le point de se marier.La bucolique campagne anglaise, les bals grandioses, les passions déraisonnables, la cruauté des rapports sociaux – Le Bois du rossignol est une savoureuse et féroce étude de moeurs, une comédie pétillante et poivrée, dans la lignée d’une Jane Austen qui aurait revisité Cendrillon.

Mon Résumé

Laissée sans le sou après la mort de son époux, Viola âgée d’une vingtaine d’années, est contrainte d’aller vivre chez sa belle-famille, les Wither. Une perspective qui n’enchante pas vraiment la jeune femme. Il faut dire que les parents de son défunt mari, issus d’une classe sociale supérieure à la sienne, n’ont jamais vraiment portée la vendeuse désargentée dans leurs coeurs. Ses craintes vont d’ailleurs rapidement se confirmer : sitôt arrivée, Viola comprend que le quotidien s’annonce particulièrement morose aux côtés de ses deux belles-sœurs trentenaires (Madge et Tina) qui vivent encore (malgré leurs âges) sous la coupe d’un père tyrannique et pingre, et dont l’humeur fluctue au gré de l’état de santé de ses finances. Alors que Tina, au mépris des barrières sociales, se rapproche peu à peu de Saxon (le chauffeur de la famille), Viola, périssant d’inanition dans son nouveau logis, rêve qu’un évènement imprévu vienne ajouter un peu de sel à sa vie, et ne tarde pas à s’enticher du riche et beau Victor Spring, pourtant promis à une autre.

___Habitant de l’autre côté de la vallée, la famille Spring semble mener une vie aussi animée qu’exaltante. A contre-pied de Mr Wither, qui ne semble obnubilé que par des questions bassement matérielles, les Spring, quant à eux, n’aspirent qu’à jouir des plaisirs de la vie. Leur quotidien s’apparente ainsi à une succession de garden-party et de distractions, dans un souci constant de divertissement. Méprisant les activités culturelles telles que la lecture où l’étude, ils vouent en revanche un véritable culte aux apparences et s’attachent à mener une existence d’oisiveté. Des valeurs et une conception de la vie que ne partage pourtant pas la jeune Hetty. Orpheline et âgée de vingt ans, la nièce de Mrs Spring, vraie férue de littérature, nourrit au contraire le rêve d’entrer un jour à l’université et de décrocher un travail. A l’image de Viola, qui peine à trouver sa place dans sa belle-famille et envie le train de vie des Spring, la jeune Hetty ne rêve quant à elle que de troquer la maison sans charme de sa famille d’adoption contre l’atmosphère « subtilement tchékhovienne » et le mobilier chargé d’histoire de la résidence des Wither.

Mon opinion

___Après avoir été partiellement traduite dans les années 40 aux éditions Julliard, il aura fallu attendre la fin de l’année 2013 pour qu’une maison d’édition française prenne enfin l’initiative d’exhumer de ses cendre l’oeuvre de Stella Gibbons avec la publication aux éditions Héloïse d’Ormesson du roman « Nightingale Wood » sous le titre français « Le Bois du Rossignol ».

___Née à Londres en 1902, la romancière et poétesse anglaise est pourtant à l’origine d’une oeuvre prolifique (plus d’une vingtaine de romans, plusieurs recueils de poésie et différentes nouvelles… entre autres !) et connut le succès dès 1932 avec la parution de son premier roman Cold Comfort Farm, lauréat du prix Fémina Etranger (une sacrée ironie du sort quand on voit comment l’auteure a par la suite été si peu traduite en France !).

___A l’heure où les réécritures de contes ont le vent en poupe, Stella Gibbons ferait presque figure de pionnière dans la matière avec ce récit paru en 1938. Mais derrière l’apparente homologie de forme, la romancière tire rapidement son épingle du jeu, déclinant une intrigue particulièrement soignée et qui conjugue avec brio sens du divertissement et féroce peinture sociale.

___Dans cette version (très) librement revisitée du conte de « Cendrillon », Viola tient donc le rôle de la princesse romantique méprisée par sa belle-famille, qui rêve que Victor (le prince charmant local dont toute la gente féminine se dispute les faveurs) vienne la sauver d’une vie mortellement ennuyeuse. Comme dans tout conte qui se respecte, les personnages devront faire face à moult péripéties et composer avec des éléments perturbateurs qui ne manqueront pas de venir contrarier leurs projets. Mais ici, le principal obstacle à leur bonheur, ce sont avant tout les barrières sociales et le poids des conventions qui imprègnent la société anglaise du début du XXème siècle, ainsi que la peur de chacun de s’en affranchir.

___Si pour étayer sa démonstration, Stella Gibbons s’appuie sur une mise en scène de départ on ne peut plus caricaturale et sans grande subtilité apparente, l’angle d’attaque utilisé par la suite permet d’en dégager rapidement l’intention narrative sous-jacente. Etoffant ses personnages au fil des pages, la romancière leur confère peu à peu une réelle profondeur psychologique et, aussi antipathiques que certains puissent paraître, le lecteur se passionne rapidement pour leurs histoires et leurs déboires respectifs. Sans jamais se départir de son ton plein d’esprit, Stella Gibbons multiplie les observations acides ainsi que les petites phrases qui font mouche. En filigrane du ressort purement comique, elle ne tarde pas à mettre ainsi en place les fondations d’une véritable satire sociale, aussi grinçante que parfaitement orchestrée. Au-delà du prétexte du simple pastiche de conte, l’écrivain pointe peu à peu du doigt les travers d’une société hypocrite, cloisonnée et figée dans ses principes, et au sein de laquelle la hiérarchie sociale et les relents moralisateurs paralysent tous les élans.

___Snobisme invétéré au risque de vivre et finir sa vie dans la solitude, coeur qui balance entre raison et sentiments, volonté de s’élever par tous les moyens sur l’échelle sociale ou au contraire désir de s’émanciper quitte à renoncer à ses privilèges,… Stella Gibbons déploie une palette de personnages issus de milieux sociaux divers et aux aspirations éclectiques. A partir de leurs trajectoires disparates et de leurs chassés-croisés incessants, l’auteure créée ainsi un véritable microcosme représentatif de la société de l’époque dont elle s’attèle à décortiquer les travers. Dénonçant le snobisme d’un monde corrompu par l’argent et où la valeur de l’individu est proportionnelle à son compte en banque, elle déplore l’hypocrisie ambiante, la vulgarité camouflée et la fausseté de toute une époque, tout en égratignant au passage la médisance populaire et les colporteurs de ragots.

___Volontiers comparée à Jane Austen pour la causticité de sa plume et sa propension à égratigner la société de son temps, Stella Gibbons se démarque pourtant par son humour plus grinçant et un registre plus âpre et décomplexé. S’inscrivant dans une époque plus contemporaine et donc plus proche de la nôtre, « Le bois du rossignol » exploite ainsi des thématiques plus variées et dans une liberté de ton sans commune mesure avec celle d’Austen. Si on retrouve certaines thématiques archi-rebattues comme celle du mariage, de l’argent ou des conventions sociales, d’autres sujets, quant à eux plus inattendus et davantage dans l’air du temps, viennent s’y greffer, tels que la sexualité ou l’émancipation de la femme, le tout dans un ton définitivement plus corrosif.

___A travers ce roman, Stella Gibbons laisse par ailleurs entrevoir une véritable griffe littéraire. Aussi proche de son lecteur que de ses personnages, sa narration est aussi intimiste et pénétrante qu’entièrement dévouée au service de son récit. Interpelant le lecteur à de multiples reprises, l’auteure établie avec lui un vrai lien de complicité dans un souci constant de l’impliquer dans les moindres détails de son intrigue et de maintenir intacte toute son attention.

___Stylistiquement irréprochable, cette construction audacieuse cultivant aussi bien le développement des personnages que la proximité avec le lecteur contribue à créer une atmosphère pénétrante dont on a toutes les peines à s’extraire. Avec sa plume caustique à souhait, doublée d’un style accrocheur, percutant et parfaitement limpide, Stella Gibbons insuffle à l’ensemble un rythme d’une redoutable efficacité. Reprenant les codes et l’architecture propres au genre du conte de fées et poussant le comique jusque dans le choix des noms de famille des personnages (« Wither » et « Spring », parfaitement révélateurs des portraits psychologiques des deux familles.), l’auteure fait progresser ses différentes lignes scénaristiques en parallèle, sans jamais que la narration ne s’essouffle. Si elle se laisse parfois aller à utiliser de grosses ficelles narratives, l’intérêt du lecteur reste intact jusqu’au dénouement final, venant clôturer en apothéose ce véritable bijou de la littérature anglaise ! Un vrai coup de coeur !

A souligner pour terminer la remarquable traduction de Philippe Giraudon, permettant au lecteur de pleinement apprécier l’écriture de Stella Gibbons, dans toute sa finesse et sa corrosivité ! Un délice !

Avec « Le bois du rossignol », Stella Gibbons embrasse pleinement le parti-pris du détournement assumé et de la parodie en bonne et due forme du conte de fées, au profit d’une étude féroce et mordante de la nature humaine et de la société anglaise du début du XXème siècle. Mais quoique reposant à première vue sur des personnages stéréotypés à l’extrême, l’intrigue déployée par la romancière n’en repose pas moins sur des ressorts comiques non dénués de subtilité.

L’écriture de l’auteure, redoublant de malice et corrosive à souhait, est ici pleinement au service de son sujet, et la romancière semble s’en donner à coeur-joie quand il s’agit d’égratigner la société anglaise de l’époque. Au décours d’une intrigue aux multiples lignes scénaristiques parfaitement maîtrisée et d’une redoutable efficacité, elle emporte son lecteur de la première à la dernière ligne.

Drôle, mordant, tendre, émouvant et toujours plein d’esprit, « Le Bois du rossignol » est un roman magistral qui nous emporte dans un tourbillon d’émotions et que l’on referme avec regrets.

Extraits

 « Art oublié de la séduction ! Voué au débarras, depuis que les psychologues nous ont appris combien il était dangereux de refouler nos passions et combien il était plus sain de réserver une chambre double dans un hôtel pour résoudre le problème. Comme ils méprisent les mains serrées plus longuement qu’il ne conviendrait, les regards qui s’attardent, les sous-entendus, les compliments, tous ces manèges désuets du plus délicieux des arts ! Pauvres psychologues, ils sont tellement sérieux, ils ont des intentions si excellentes, et ils manquent tant de choses. » (Le Bois du rossignol, de Stella Gibbons, Editions Héloïse d’Ormesson)

« Il arrivait à Mrs Wither d’avoir des éclairs de bon sens. Habituellement, cela se produisait quand elle écoutait son instinct et oubliait ce que lui dictaient les convenances. » (Le Bois du rossignol, de Stella Gibbons, Editions Héloïse d’Ormesson)

« Si l’auteur connaissait quoi que ce soit au bridge, ce serait ici l’occasion rêvée pour quelques brillantes digressions, mais comme l’auteur n’a jamais rien compris à ce jeu, le lecteur devra se contenter d’apprendre que Mr Wither avait gagné cinq shillings et Mrs Wither trois shillings et deux pence, tandis que Madge en était de sa poche pour six shillings dix. » (Le Bois du rossignol, de Stella Gibbons, Editions Héloïse d’Ormesson)

« Scandaleuse Alexandrine » de Madeleine Berthaud-Mansiet

 

 

 

 

 

 

Résumé

Alexandrine de Tencin, petite dernière d’une fratrie de cinq enfants, est contrainte d’entrer au couvent et de prendre le voile. Révoltée mais déterminée, elle s’instruit patiemment, ourdit sa vengeance et trouve les appuis lui permettant d’annuler ses voeux.

Introduite dans les sphères du pouvoir par son amant, l’abbé Dubois, elle va enfin mettre à profit son sens de l’intrigue.

Usant de ses charmes comme de son esprit, elle devient l’une des femmes les plus influentes et les plus courtisées de son temps. Mais c’est sans compter une descendance aussi incroyable qu’inattendue…

La fulgurante ascension d’Alexandrine à la cour du roi.

Mon opinion

___Cadette d’une famille de cinq enfants, Alexandrine est placée très tôt, à l’âge de huit ans, au monastère de Montfleury. Rêvant au prince charmant, ce n’est qu’après plusieurs années d’enfermement que la jeune fille comprend qu’elle est en réalité promise à un avenir de couventine. Refusant dès lors de se soumettre au sort que ses parents lui réservent, l’adolescente entend bien se battre pour briser ses chaînes et prendre son destin en main.

Dans son malheur, Alexandrine peut pourtant compter sur le soutien indéfectible de sa soeur, Angélique, et de son cousin pour l’aider à reconquérir sa liberté. Grâce à sa vivacité d’esprit et son exceptionnelle intelligence, elle parvient en outre à rallier de nombreuses personnes à sa cause. Car de ces longues années de captivité forcée, la dominicaine en tirera une solide instruction ainsi qu’une détermination farouche à conserver une liberté si durement acquise.

___A trente ans et ayant enfin rompu ses chaînes, Alexandrine est bien décidée à « prendre une éclatante revanche en se taillant une place dans ce monde qui lui avait été si injustement fermé. ». Dans le salon de sa soeur, la « nonne défroquée » brille rapidement par l’étendue de sa culture ainsi que ses prises de position, et exerce sur son auditoire un tel pouvoir de séduction, qu’elle éclipse rapidement Aïssé, la pupille (et souffre-douleur) de Charles de Ferriol. Alexandrine et la belle Circassienne se vouent d’emblée une aversion mutuelle. Aïssé ne pardonne pas à la dominicaine de l’avoir ainsi supplantée auprès du public du salon qui n’avait jusqu’alors d’yeux que pour sa beauté exotique, et désapprouve la liberté de moeurs qu’incarne cette femme libre, décomplexée, courtisée, heureuse de l’être et peu vertueuse. De son côté, Alexandrine, après avoir dû mener une lutte acharnée pour conquérir une liberté et une indépendance qu’elle revendique, méprise la soumission docile dont fait preuve la jeune fille à l’égard de son aga: « En somme, égarée dans le siècle, elle est d’une autre époque. Elle devra changer ou bien elle n’a pas fini de souffrir. Il n’y a aucune place pour les êtres sensibles et vulnérables en ce monde qui s’entre-déchire » p.146

___Se passionnant pour la vie mondaine et politique, Alexandrine écoute avec attention les joutes que se livrent les intellectuels qui viennent animer les conversations du salon Ferriol, lui permettant ainsi de collecter de précieux renseignements sur les amitiés et les inimitiés existant entre les puissants. Comprenant rapidement les privilèges qu’une femme peut tirer de ses charmes dès lors qu’ils sont bien employés, madame de Tencin éprouve bientôt son pouvoir sur les hommes et entend bien utiliser ses relations pour bâtir sa fortune et celle de son frère bien-aimé.

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___Retraçant la vie tumultueuse et le destin exceptionnel de madame de Tencin, « Scandaleuse Alexandrine » est un roman historique passionnant qui emporte le lecteur dès les premières pages et séduira à coup sûr tous les adeptes du genre !

___Avec sa plume pleine de verve et un style d’un raffinement délectable, Madeleine Berthaud-Mansiet insuffle à son récit le charme et la fougue qui caractérise son héroïne tout en restituant brillamment l’effervescence intellectuelle de l’époque dans lequel il s’inscrit.

___Brossant le portrait d’une femme au destin incroyable et à la force de caractère hors du commun, « Scandaleuse Alexandrine » propulse le lecteur au coeur du siècle des Lumières, sous la Régence du doc d’Orléans, où l’on assiste à un relâchement des moeurs et à l’explosion de la libre pensée. Dans ces lieux de conversations brillantes et d’émulation intellectuelle qu’incarnent les salons, règne une atmosphère de joyeuse frivolité. De François-Marie Arouet (qui deviendra Voltaire) à Montesquieu, en passant par Fontenelle, ils sont le point de rencontre de tous les grands penseurs qu’Alexandrine aura le privilège de côtoyer et que le lecteur voit défiler au gré de sa lecture.

___Dans un XVIIIième siècle qui ne s’encombre ni de morale ni de préjugés, Alexandrine ne s’embarrasse pas de sentiments dans la gestion de ses relations amoureuses qu’elle noue et dénoue selon les nécessités. Prenant soin d’entretenir les amitiés utiles tout en évitant de se faire des ennemis, l’intrigante change de couche et de partenaires en fonction de la personnalité de chacun et de sa place sur l’échiquier politique.

___Faisant de sa liberté et de son indépendance les seuls principes régissant sa vie, Alexandrine n’entend appartenir à personne : « […], la liberté avait bien la saveur violente qu’elle lui supposait. Dans l’air qu’elle respirait, elle en éprouvait la griserie. Rien ne remplacerait jamais cette sensation unique de s’appartenir. Aucun homme, fût-il le meilleur, le plus beau, le plus généreux, n’exercerait sur elle le droit de possession. Même si l’amour se présentait un jour sous sa plus belle apparence et qu’elle le reconnaisse, en aucun cas elle ne lui sacrifierait ce bien inestimable : sa liberté si douloureusement acquise » p.129

___Mais celle qui se défend de se laisser prendre au piège de l’amour et des sentiments n’hésite néanmoins pas à renier tous se principes dès lors qu’il s’agit de Pierre, ce frère bien-aimé, avec lequel elle entretient depuis toujours des rapports pour le moins troublants et ambigus. Afin d’assouvir les ambitions de celui qu’elle a voulu épouser lorsqu’elle était enfant, Alexandrine est en effet prête à tous les sacrifices. « Garder des relations avec les hauts personnages susceptibles de servir la carrière de son frère passait avant une aléatoire gloire personnelle. Tant que le chapeau de cardinal ne coifferait pas la tête de son Eminence bien-aimée, elle ne connaîtrait ni la satisfaction du coeur, ni la paix de l’esprit. Tous ses renoncements tendaient vers ce but suprême. Aussi entretenait-elle ses amitiés, complotait-elle plus que jamais pour cette cause qui était l’aboutissement de ses espoirs ». p.365

___Durant près de 400 pages, le lecteur devient le témoin privilégié des états d’âme de ce caractère passionné, tour à tour rebelle, déterminé et calculateur ainsi que de sa fulgurante ascension. Grâce à un style alerte et raffiné, la romancière donne vie à une madame de Tencin sulfureuse et intrigante dont elle parvient à saisir à chaque instant les sentiments les plus intimes avec une incroyable justesse et un réalisme prodigieux.

___Dès lors, quelles que soient les éventuelles digressions ou les libertés prises par l’auteure avec la réalité historique (ce dont je suis d’ailleurs tout à fait incapable de juger), elles importent finalement bien peu au regard du portrait fascinant et de l’intrigue captivante que la romancière nous propose.

Portée par un souffle romanesque exceptionnel, « Scandaleuse Alexandrine » nous entraîne dans l’intimité d’une femme éprise de liberté qui, après avoir lutté des années durant pour la conquérir, s’acharnera à la conserver. Le roman de Madeleine Berthaud-Mansiet, servi par un style alerte et raffiné, emporte ainsi le lecteur au coeur d’une époque en effervescence au décours d’un récit passionnant et sans le moindre temps-mort. Témoignant d’une incroyable justesse dans l’appréhension des sentiments, ce portrait captivant nous restitue la personnalité de madame de Tencin dans toute sa fougue et sa complexité.

Des débauches des religieuses à l’abandon de son fils, Jean le Rond (futur d’Alembert), en passant par l’attachement viscéral qu’elle a pour son frère, la vie incroyablement romanesque de madame de Tencin se révèle aussi fascinante que riche en surprises !

Un roman captivant et au doux parfum de scandale à ne manquer sous aucun prétexte !

Je remercie très chaleureusement les éditions De Borée pour m’avoir permis de découvrir ce fabuleux roman!