« Herland » de Charlotte Perkins Gilman

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Quatrième de couverture

Quelque part sur notre planète, un peuple de femmes se reproduit par parthénogenèse depuis deux mille ans. Elles ont construit une société paisible et magnifique, écologique avant la lettre, fondée sur une conception rationnelle et chaleureuse de la maternité et de l’éducation. Trois Américains mâles, de tempéraments fort différents, débarquent dans cet univers improbable…

• Mon opinion

★★★★☆

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Charlotte Perkins Gilman

___Célèbre intellectuelle féministe du tournant du XIXème au XXème siècle, Charlotte Perkins Gilman est l’auteure d’une oeuvre prolixe composée de nombreux romans, nouvelles, poèmes, essais et articles, publiés entre 1888 et 1935. En 1909, elle lança seule son propre mensuel, baptisé The Forerunner, dans lequel parut pour la première fois en 1915 et sous la forme d’un feuilleton, son utopie la plus célèbre, Herland. Le texte n’est paru sous forme de livre qu’en 1979, au moment où l’œuvre de Gilman était redécouverte. Il est pour la première fois traduit cette année en français aux éditions Books.

 

___Trois jeunes américains comprenant un aventurier, un scientifique et un sociologue participent à une expédition qui va bouleverser leurs vies. Parmi eux, Terry Nicholson dit « Le Vieux Nick », Jeff Margrave et Vandyck Jennings. Le premier possède l’argent et le goût de l’exploration. Aviateur aguerri, il a de solides compétences en mécanique, en électricité, géographie et météorologie. Le second, Jeff, est un médecin ayant des connaissances en biologie et botanique. Quant à Van, observateur attentif et réaliste, il est le point d’équilibre du trio et le narrateur de leur périple. Au cours de leur progression, les trois compères ont écho d’une légende évoquant l’existence d’une étrange et terrible « Terre de Femmes ». Si la localisation de cet intrigant pays reste floue, les récits des autochtones à son sujet convergent sur un point : cette terre n’abrite pas un seul homme, étant uniquement peuplée par des femmes et des jeunes filles. Intrigués, les aventuriers décident de partir à la découverte de ce pays inconnu, en plein coeur de la nature amazonienne, et qui semble nourrir tant de fantasmes chez les tribus locales. Armés de leurs fusils, ils embarquent donc pour un voyage vers l’inconnu. L’impossibilité de savoir ce qui les attend sur place ne tarde pas à faire naître une infinité d’hypothèses concernant leur destination que Terry baptise bientôt « Herland ». Au cours de cet interminable voyage, chacun y va de ses spéculations, allant des projections les plus poétiques (pour Jeff) aux plus sulfureuses (pour Terry).

A leur grande surprise, ils découvrent sur place un pays parfaitement cultivé, dessiné comme un fabuleux jardin, peuplé exclusivement d’arbres fruitiers. Là, perchées sur un arbre gigantesque, trois silhouettes de femme apparaissent bientôt sous leurs yeux. Tels de succulents fruits accrochés à un arbre, elles se balancent, fixant avec curiosité depuis leurs perchoirs précaires les trois inconnus. Elles portent des cheveux courts, des vêtements « peu féminins » mais parfaitement adaptés au mouvement. Ce sont des créatures athlétiques, à la fois légères et puissantes, respirantes de santé et qui arborent des visages sereins mais déterminés. Malgré la barrière de la langue, les trois hommes parviennent à saisir les prénoms de ces indigènes : Celis, Alima et Ellador. Se lançant à leur poursuite, ils finissent par atteindre la ville avant de se retrouver encerclés par les habitantes : « Nous avions l’impression d’être des petits garçons, de tout petits garçons qu’on a surpris en train de faire des bêtises dans la maison de quelque belle inconnue ». (p.41) « Je ris aujourd’hui à la lumière de ce que j’ai appris depuis, à la pensée du trio que nous composions alors : trois garçons intrépides et irrévérencieux débarquant en terre inconnue sans stratégie aucune. Nous avions estimé que s’il y avait des hommes, nous pourrions les combattre, et que s’il n’y en avait pas, aucun obstacle ne se dresserait sur notre route. » (p.43). Mais face à cette foule compacte autour d’eux, les trois aventuriers se trouvent pris au piège : « il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer ou se battre ». (p.44) « Nous nous trouvâmes dans la situation des suffragettes essayant d’atteindre le Parlement malgré le triple cordon de la police londonienne. La solidité de ces femmes était ahurissante. […] Nous fûmes soulevés tels des enfants insupportables et transportés ainsi, nous débattant inutilement. On nous porta à l’intérieur. Nous nous défendions avec toute notre force d’homme, mais ces dames nous soumettaient bel et bien, en dépit de nos efforts. » (p.45). Après avoir été brièvement anesthésiés, les trois hommes comprennent qu’ils ne sont pas en situation de lutter. Désormais en « liberté surveillée », ils semblent se résigner à leur sort et commencent un long apprentissage avec leurs professeures particulières afin d’apprendre la langue du pays. Chaque jour, la liste de leurs questions s’allonge. A mesure que leur instruction progresse et que le temps passe, leurs différences de caractères s’affirment. Tandis que Jeff semble parfaitement s’acclimater au pays, Terry devient de plus en plus irritable, supportant de plus en plus mal cette vie en captivité. Fatigué de cette détention, il finit par persuader ses amis d’organiser un plan pour fuir et regagner leur avion. Mais leur entreprise tourne rapidement à l’échec. Après une escapade de quelques heures, ils sont vite rattrapés par les habitantes de Herland. « Se battre n’aurait servi à rien. Ces femmes étaient solides, moins en raison de leur force individuelle que de leur intelligence collective. » (p.72)

Contre toute attente, les femmes ne se formalisent pourtant pas de cet acte de révolte. Les fugitifs comprennent bientôt qu’ils sont en réalité considérés comme des invités du pays, des « sortes de pupilles ». « Nos premiers réflexes de violence les avaient obligées à nous séquestrer quelque temps, mais dès que nous aurions appris la langue et nous engagerions à ne commettre aucun mal, elles nous feraient les honneurs du pays ». (p.74) Dès lors, ils concentrent leurs efforts à mieux connaître leur nouvel habitat et les moeurs qui gouvernent cette « Terre des Femmes ».

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Couverture de l’édition américaine de Herland

___Depuis deux mille ans, Herland est un pays qui n’a pas eu d’hommes parmi ses habitants. Autrefois, « race bisexuelle », le pays connut une succession d’épisodes tragiques au cours de son histoire. La population, jadis polygame et esclavagiste, fut d’abord décimée par la guerre qui emporta de nombreux hommes, morts au combat. Par la suite, une éruption volcanique provoqua l’emmurement d’une partie des habitants. Parmi le peu d’hommes qui survécurent, les esclaves se révoltèrent dans le sang et, après avoir assassiné maîtres, petits garçons, femmes âgés et mères, ils prirent possession du pays et de ses jeunes survivantes. Au lieu de se soumettre, les femmes restantes se soulevèrent dans un geste désespéré et vinrent à bout de leurs brutaux conquérants. Passé le désespoir, elles décidèrent ensuite de se mettre au travail pour bâtir un pays et le rendre le plus viable possible. Durant des années, les femmes travaillèrent ensemble, solidaires et vaillantes. Jusqu’à ce que le miracle se produisit : l’une d’elle fut enceinte. Cette première naissance, perçue comme un don de Dieu, résonna comme un nouvel espoir au sein de la communauté. Par la suite, elle enfanta de quatre autres enfants, soit cinq filles au total qui héritèrent chacune de la faculté de donner à leur tour naissance à cinq filles : « Et c’est ainsi que naquit Herland et son peuple, composé d’une unique famille issue d’une seule et même mère, laquelle vécut jusqu’à cent ans et vit naître ses cent-vingt-cinq arrière-petites-filles. Elle fût la Reine-Prêtresse de chacune et mourut plus dignement et joyeusement qu’aucun autre être humain sur cette terre – c’est que, tout de même, elle avait engendré une nouvelle race. » (p.92)

___Premières victimes de leurs préjugés, les trois hommes ne peuvent d’abord pas imaginer que des femmes puissent ainsi vivre de façon autonome et en parfaite harmonie. Terry, la figure misogyne du groupe, a d’ailleurs la ferme conviction qu’ils vont finir tôt ou tard par se trouver nez à nez avec des hommes. Pour lui, « les hommes sont quelque part, c’est sûr », vivant cachés dans les montagnes d’où ils gèrent une sorte de matriarcat, gardant les femmes dans cette partie isolée du pays, au sein d’un vaste « harem national ». Car comment expliquer autrement la présence de bébés et de jeunes enfants au milieu de toutes ces femmes ?

Dans cette aventure, Terry incarne l’archétype de l’homme « viril » qui court après les filles (au sens propre comme au figuré) et enchaîne les conquêtes. Pour lui, les femmes sont par nature incapables d’organisation, passant leur temps à se battre et à se jalouser. Devant ce contre-exemple éclatant, son orgueil de mâle se trouve blessé : « La tradition voulant que les hommes soient des gardiens et des protecteurs n’avait plus cours ici. Ces vierges robustes n’avaient à craindre aucun mâle et, de ce fait, n’avaient pas besoin d’être protégées. Quant aux bêtes sauvages, il n’y en avait aucune dans ce pays préservé. Elles plaçaient au plus haut le pouvoir de l’amour maternel, cet instant que nous portons aux nues, mais aussi celui de l’amour sororal, que nous peinions à identifier alors qu’il était sous nos yeux. » (p.93) Ayant surmonté les difficultés originelles de leur civilisation, les femmes de Herland mènent en effet désormais une existence sereine dans un pays où régnait l’ordre, l’abondance, la santé et la tranquillité.

___D’abord assurés de leur supériorité (à la fois physique, intellectuelle et culturelle), les trois hommes reçoivent bientôt une grande leçon de modestie devant le fonctionnement impeccable de cette société débarrassée de violence, qui ne connait ni la guerre, ni la maladie, ni la souffrance. Jeff et Van apprécient de plus en plus les qualités de cet étrange pays, remarquablement civilisé et éclairé, aspirant toujours au progrès et à l’accroissement des connaissances. « Elles-mêmes étaient une unité, un groupe clairvoyant qui résonnait en terme de communauté. En tant que tel, leur rapport au temps n’était pas limité aux espoirs et aux ambitions d’une vie individuelle. Par conséquent, elles concevaient des stratégies de développement à très long terme, courant sur des siècles. » (p.121)

« Nous avions imaginé une société monotone et soumise, et nous avions admiré une inventivité et une audace supérieures aux nôtres, ainsi que des avancées scientifiques de même niveau. Nous avions imaginé la mesquinerie, et avions découvert une conscience sociale à côté de laquelle les chamailleries de nos pays semblaient infantiles et stériles. Nous avions imaginé la jalousie, et avions observé une profonde affection sororale, une intelligence éprise d’impartialité, dont nous n’avions pas l’équivalent. Nous avions imaginé l’hystérie et avions été accueillis par des esprits profonds auxquels la vulgarité était impossible à expliquer. » (p.124)

___Sans malice ni mauvaises intentions, l’esprit critique des habitantes de Herland et leur logique imparable pousse peu à peu le narrateur à reconsidérer ses certitudes. Lui, qui avait toujours était fier de son pays, se trouve troublé par ce mode de vie et cette société fonctionnant sur des principes si éloignés de ceux qu’il connait. « Au fur et à mesure que j’apprenais et admirais tout ce qu’avaient accompli ces dames, j’étais de moins en moins fier de ce que nous avions fait de notre virilité. Voyez-vous, elles n’avaient pas connu la guerre. Elles n’avaient adoubé ni rois, ni prêtres, ni engendré une aristocratie. Elles étaient soeurs et elles grandissaient ensemble, sans compétition, unies dans l’action. » (p.96) L’entente harmonieuse entre ces femmes, caractéristique la plus prégnante de la culture des Herlandaises, est perçue comme contre-nature par Terry. Sa première tentative d’approche, où il tente de les séduire avec des bijoux, connaît un échec cuisant. Avec son esprit de conquête, il est pourtant convaincu de réussir à se faire aimer de l’une d’elle comme un maître et de parvenir à établir sa suprématie. Sa volonté obstinée de réaffirmer sa virilité le poussera à commettre l’irréparable.

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___Sous des allures au départ de simple fiction, Herland bascule rapidement dans le registre de l’utopie. Dans celle-ci, Gilman imagine un monde dans lequel le féminin est l’unique et peut se passer du masculin grâce à la parthénogenèse. Présenté comme un pays propre, dépourvu de violence, libéré des conflits, de la peur et de la maladie, Herland offre à Gilman le cadre parfait pour développer ses réflexions d’une société idéale. Dans ce lieu à la beauté ordonnée, les normes reconnues sur ce que sont le « masculin » et le « féminin » n’existent pas. Découpé en douze chapitres, ce texte percutant permet à son auteure d’exposer ses théories concernant la maternité, l’éducation des enfants, et les rapports entre hommes et femmes.

___En mettant en exergue les incohérences de la société patriarcale, Gilman questionne les rapports et les interactions entre hommes et femmes. Face aux trois explorateurs, les herlandaises se montrent particulièrement enthousiastes à l’idée de pouvoir comparer leurs deux mille ans d’histoire et d’étudier les différences entre leur propre peuple composé exclusivement de femmes et la société mixte de leurs hôtes. « Ce n’était pas une simple curiosité – elles n’étaient pas plus curieuses envers nous que nous envers elles. Mais elles mettaient beaucoup d’application à comprendre notre civilisation. Avec leurs innombrables questionnements, elles parvenaient même à nous piéger et nous faire admettre, à contrecoeur, certaines vérités. » (p.83) Car à travers leurs questions a priori naïves, elles parviennent bientôt à ébranler sérieusement les croyances les plus solides du narrateur quant aux fondements et au bien fondé des valeurs de la société des hommes. Au cours de leurs échanges, Van et son hôtesse confrontent leurs visions sur de multiples sujets, tels la religion, la mort, le travail, les traditions… En soumettant sa pensée patriarcale à un angle de vue externe et dépourvu de préjugés, le jeune homme remet bientôt en question les fonctionnements et les principes communément admis d’un système qu’il n’avait jusqu’alors jamais remis en cause. Issues de deux mille ans de civilisation sans hommes, les concepts de séduction, de mariage, ou encore de foyer sont des notions inconnues pour ces femmes. « Et nous étions là, parmi les femmes de Herland, pétris des idées, des convictions et des traditions de notre culture, à tenter d’éveiller chez elles une manière de voir les choses qui n’était que la nôtre » (p.145) « Nous autres les hommes parlons volontiers des femmes – la plupart d’entre elles – comme d’êtres limités. Nous honorons leurs pouvoirs fonctionnels, ceux de la reproduction, même si nous les déshonorons en nous en servant ; nous respectons leurs vertus, mais démontrons par nos actes que nous n’en faisons aucun cas. Nous les admirons sincèrement car une fois mères, elles deviennent nos domestiques, financièrement dépendantes de nous, réduites à notre service une fois leurs devoirs maternels exécutés. Oh oui, nous les admirons. Mais à leur place, c’est-à-dire à la maison, où elles remplissent ces devoirs si bien décrits par Mrs. Josephine Dodge Daskam Bacon, qui détaille les services d’une « maîtresse de maison ». (p.200)

___A Herland, la maternité constitue l’institution fondamentale de la société, sous une conception qui transcende les liens biologiques. Les enfants sont la raison d’être du pays, et les femmes mettent toute leur énergie au service de leur avenir. Elles concentrent toutes leurs forces et leur intelligence à concevoir des plans pour atteindre leurs idéaux en matière d’éducation. Leur projet se résume en une question: comment oeuvrer à rendre chacun meilleure ? « – Ici, nous ancrons la maternité dans la sororité originelle et le désir profond d’évoluer […]. Ici, les enfants sont notre unique préoccupation et l’objet de toutes nos pensées. Chaque pas, chaque avancée est examinée en fonction des conséquences que cela aura sur eux et sur la race. » (p.105) « A Herland, […] les femmes travaillaient ensemble au plus grand des projets : créer des personnes. » (p.108) Historiquement, c’est dans l’intérêt de leurs enfants qu’elles développèrent plusieurs secteurs d’activités et organisèrent l’espace. Confrontées à une démographie galopante, elles durent cependant bientôt trouver une solution au problème de surpopulation qui aurait eu pour conséquence une baisse de la qualité de la vie. Refusant la compétition et la « lutte pour la vie » tout autant que le colonialisme, elles décidèrent de réguler leurs naissances et de ne plus se reproduire, sacrifiant leur maternité pour leur pays. Car pour les habitantes de Herland, l’amour maternel irradie de bien des façons, et les femmes qui n’ont pas d’enfant peuvent trouver un réconfort en prenant soin de ceux qui sont déjà là : « Quand une femme choisissait d’être mère, elle laissait le désir d’enfant grandir en elle jusqu’à ce que le miracle naturel se produisit. Quand elle ne le voulait pas, elle chassait l’idée et dispensait son amour à d’autres bébés. » (p.111).

Si à Herland, la maternité, entendue comme le fait de porter un enfant, est accessible à chacune, l’éducation de l’enfant est en revanche un art réservé seulement aux plus compétentes*. Dans cet esprit, le soin aux bébés, qui participe de l’éducation, est donc confié aux « plus capables ». « Le fait d’élever un enfant, chez nous, est devenu un sujet tellement étudié, élaboré avec tant de subtilité et de compétence, que plus nous aimons nos enfants, moins nous voulons les mettre entre des mains incompétentes, même si ce sont les nôtres. » (p.126)

___Puisant dans le mythe des Amazones, Gilman charpente une utopie passionnante dans laquelle les rapports de force se trouvent inversés, au service d’un discours féministe et engagé. Dans Herland, Gilman imagine une société sans hommes dans laquelle les femmes se reproduisent par parthénogenèse. Plus que d’imaginer un mode de reproduction alternatif permettant aux femmes de se passer totalement des hommes, Gilman créée dans son livre une société où la sexualité est totalement absente.

___Avec l’arrivée de ces voyageurs, les habitantes voient l’occasion de rétablir la bisexualité à Herland. Après plusieurs mois passés à les étudier, les observer et les évaluer, elles envisagent la réintroduction des hommes et d’une reproduction sexuée normale. Mais pour les Herlandaises, l’acte sexuel reste indissociable d’une volonté de procréation. « Elles avaient cette longue expérience, riche et profonde, de la maternité, et leur seule échelle d’évaluation d’un mâle se basait sur son pouvoir d’engendrer. » (p.179) « Dans leur esprit, le seul principe de vie était la maternité, et toute contribution de l’homme ne pouvait tendre qu’à cette même finalité- quoiqu’avec des méthodes différentes. Mais elles ne pouvaient comprendre, même en s’y efforçant, la psychologie du mâle, dont les désirs tendent à minorer la paternité pour ne rechercher que « les plaisirs de l’amour ». (p.196).

Le mariage des trois explorateurs à trois des habitantes permet à l’auteure de développer ses opinions concernant cette institution et d’affirmer son point de vue concernant la nécessité de discipliner l’instinct sexuel. Ancrée dans la morale victorienne, Gilman expose une vision de la sexualité uniquement procréatrice. Après avoir tenté de violer son épouse, Alima, Terry est finalement chassé de Herland. En voulant prendre par la force la jeune femme qui se refusait à lui dans la mesure où son but n’était pas la reproduction, Terry a commis la transgression ultime des règles régissant la société herlandaise. Son acte symbolise au demeurant la concrétisation de ses intentions prédatrices (latentes depuis le début du récit) et de sa volonté de domination qui caractérisent son personnage phallocrate.

___Selon Gilman, la féminité exacerbée et l’hypersexualisation des femmes du XXème siècle ne s’explique pas par la nature ou des causes biologiques mais par l’environnement économique, social et culturel dans lequel elles vivent. Parce qu’elles sont économiquement dépendantes des hommes, les femmes doivent sur-développer leurs caractéristiques féminines au dépens d’autres caractéristiques universelles. Van, le narrateur, prend progressivement conscience que sa vision de la place de la femme n’est en réalité qu’une construction culturelle : « Je pris conscience alors que ces « charmes féminins » qui nous fascinent tant ne sont pas féminins par essence, mais que ce sont des projections masculines, qu’elles ont cultivées pour nous plaire, parce qu’il fallait nous plaire, mais en aucun cas nécessaires à la réalisation de leur grand dessein. » (p.95)

___Herland est donc un texte qui vaut surtout pour ses thèses avant-gardistes au regard de l’époque où il fut rédigé. Gilman y avance des réflexions novatrices pour son temps sur certaines questions, telles que le rapport à la nature, la féminité, l’éducation des enfants (où elle prône le recours à des méthodes pédagogiques alternatives et innovantes pour l’époque, à l’instar de la méthode Montessori) et l’éloge du partage des connaissances. « Leur éthique, fondée sur une riche conception de l’évolution, était axée sur le perfectionnement d’une culture empreinte de sagesse. La théorie sur le bien et le mal n’avait pas lieu d’être ici. Le bonheur était de grandir et de travailler. Nous découvrions que la pression de l’environnement développe chez l’être humain son inventivité et que des enfants élevés dans un cadre épanouissant et prospère sont capables de modeler et d’améliorer encore davantage cet environnement. » (p.153) Elle oppose en particulier l’esprit de compétition (la société américaine) à celui de coopération (Herland), qui constitue selon elle la clé de l’évolution humaine et du progrès.

Si certaines réflexions lancées par l’auteure apparaissent incroyablement visionnaires pour son époque, d’autres au contraire, témoignent aujourd’hui d’un regard éculé et d’une conception datée à l’égard de certains sujets. Dans sa vision de la différence des sexes, Gilman semble opposer de façon binaire une énergie masculine violente et portée à la destruction à une énergie féminine maternelle et conservatrice. En filigrane de sa démonstration se dessine par ailleurs une société où les individualités sont sacrifiées au nom du bien collectif : « Toute compétence acquise est une offrande à la prospérité du pays » (p.151). La maternité constitue pour ces femmes le seul engagement personnel, tout le reste s’inscrivant dans un projet commun. A Herland, tout est fait au service du pays et de l’amélioration de la « race ». Impossible aujourd’hui de ne pas tiquer devant cet éloge d’un certain eugénisme, ni d’occulter les sous-entendus racistes qui ponctuent l’oeuvre. Bien que marquée par son temps par certains aspects, Herland, n’en reste pas moins, cent ans après sa rédaction, une oeuvre globalement étonnamment moderne, qui force l’admiration et mérite qu’on s’y intéresse. Considéré comme un roman culte, il occupe par ailleurs une place centrale dans la littérature féministe américaine.

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___Première partie de sa construction utopique, Herland sera suivi en 1916 de la publication de With Her in Ourland, suite bien moins connue, dans laquelle l’auteure délivre pourtant certaines clés de compréhension de son oeuvre et de sa pensée, étoffant encore davantage sa réflexion. Espérons donc qu’une traduction française de ce second volet arrive prochainement, afin de permettre aux lecteurs francophones de découvrir encore un peu plus la production d’une auteure injustement tombée dans l’oubli.

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* A cet égard, il est intéressant de mettre en perspective ses réflexions sur la maternité, développés dans Herland, avec son autre ouvrage La séquestrée, publié en 1892, et dans lequel elle évoque la dépression post-partum dont elle a elle-même souffert. La chronique détaillée de cet ouvrage est disponible sur le blog.

 

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[Film] « The Women » de George Cukor (1939)

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  • Titre original : The Women
  • Année : 1939
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : George Cukor
  • Scénario : Anita Loos, Jane Murfin, Clare Boothe Luce (pièce), F. Scott Fitzgerald, Donald Ogden Stewart
  • Producteur(s) : Hunt Stromberg
  • Production : MGM
  • Interprétation : Norma Shearer (Mary Haines), Joan Crawford (Crystal Allen), Rosalind Russell (Sylvia Fowler), Paulette Goddard (Miriam Aarons), Joan Fontaine (Peggy Day), Mary Boland (la comtesse de Lage), Marjorie Main (Lucy), Phyllis Povah (Edith Phelps Potter), Virginia Weidler (Little Mary), Lucile Watson (Mme Moorehead)…
  • Durée : 2h14

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Avis

★★★★☆

___Comme de nombreux films de l’âge d’or d’Hollywood, The Women fut, avant de devenir un succès au cinéma, un triomphe sur les planches. Il faut dire que la volonté de transposer la qualité des productions de Broadway sur un medium accessible à moindre coût et à un plus grands nombre de spectateurs conduisit les studios à porter à l’écran de nombreuses oeuvres théâtrales. Dès le début des années 30, la MGM fait ainsi partie des studios qui adaptent massivement les pièces de Broadway. Elle cherchait alors des valeurs sûres et choisissait presque exclusivement des pièces à très gros succès. Si la quantité d’adaptations décline après la mise en application stricte du Code en 1934, le théâtre continue à fournir une source importante d’inspiration pour le cinéma. Spécialisé dans cet exercice d’adaptation vers le grand écran, Cukor, qui avait la réputation d’être un grand « directeur d’actrices », réalisa une bonne partie des films de la MGM. Après avoir été congédié du tournage de « Autant en emporte le vent » pour s’être fait reprocher de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, le réalisateur se voit ainsi confier l’adaptation de la pièce à succès de Clare Boothe Luce, « The Women », qui connut un triomphe à Broadway dès son lancement en 1936.

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Mary Haines (Norma Shearer) partageant un moment de complicité avec sa fille, « Little Mary » (Virginia Weidler)

___L’histoire de The Women est celle d’un triangle amoureux dont il manque l’un des côtés. Mary Haines (Norma Shearer), épouse modèle et mère de famille accomplie, voit son mariage brusquement voler en éclats lorsqu’elle découvre que son mari Stephen a une liaison avec Crystal Allen (Joan Crawford), vendeuse de parfums au sein d’un grand magasin de luxe. Avant d’arriver jusqu’à son oreille, l’information s’est déjà répandue à travers Park Avenue grâce aux soins de son « amie » Sylvia. S’ensuivent de nombreuses péripéties qui aboutissent au point culminant du film, le départ de Mary qui, en instance de divorce, part se réfugier dans un ranch à Reno où, en compagnie d’autres femmes dans sa situation, elle doit décider si son honneur est plus important que son mariage.

___1939 fut une année faste pour le cinéma hollywoodien et « The Women » compta parmi l’un des plus grands succès. Avec pas moins de 130 rôles, le film de Cukor bénéficie d’une distribution exclusivement féminine (animaux compris). Une contrainte technique qui permet au film de devenir un véritable laboratoire passant au microscope les comportements et les interactions qui régissent la société féminine. A travers sa palette de personnages, Cukor met en scène un large éventail de stéréotypes féminins au service d’un film dans lequel les caractères priment sur le récit. Un parti-pris parfaitement assumé, jusque dans le générique d’ouverture qui nous présente chacune des protagonistes associée à son double animalier, reflets évocateurs de leurs personnalités respectives. La métaphore animalière est rarement flatteuse, allant de la biche innocente (Mary) au fauve carnassier (Crystal), en passant par la chatte prête à sortir les griffes (Sylvia).

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Tout au long du film, Cukor file d’ailleurs la métaphore animale aussi bien dans les dialogues que dans la mise en scène. Il compare le monde des femmes à une véritable jungle dont la première séquence nous dresse avec panache les contours : virevoltant d’une pièce à une autre, la caméra se ballade, allant des bains de boue à la manucure en passant par la salle de massage, le tout au son des commérages que s’échangent bruyamment les clientes. Pour le spectateur, l’institut de beauté a des allures de ménagerie. Pour les femmes qui le fréquentent, il constitue à la fois leur territoire sacré et le centre névralgique d’où sortent et circulent les ragots et les rumeurs les plus croustillantes.

C’est d’ailleurs ici que Mary se verra révéler l’infidélité de son époux. Sur les chaudes (et insistantes) recommandations de Sylvia, la jeune femme vient confier ses mains aux doigts experts d’Olga, une manucure à la langue bien pendue. Tandis que cette dernière lui applique le vernis « jungle red » (la dernière tendance de la saison), elle laisse échapper, au milieu d’un flot de ragots ininterrompus, la terrible nouvelle… sans se douter qu’elle a en face d’elle la malheureuse épouse trompée.

___Alors que Mary voit son monde s’écrouler, le spectateur devient l’observateur de ce microcosme féminin, régi par des codes et des lois tacites. Sans obligation professionnelle, évoluant dans les hautes sphères de la société new-yorkaise, elles mènent une vie d’oisiveté, leur existence tournant exclusivement autour des médisances et des commérages qu’elles échangent les unes sur les autres.

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Sylvia (Rosalind Russell) et Edith (Phyllis Povah) s’adonnant à leur activité principale dans la salle de bains de leurs amie Mary

Un monde de sournoiseries et d’hypocrisie dans lequel on feint de plaindre tout en répandant la rumeur, on prétend consoler tout en multipliant les allusions fourbes et volontairement blessantes. En la matière, la palme de la duplicité revient incontestablement à l’odieuse Sylvia Fowler (Rosalind Russell). Prototype de la femme snob, entretenue par son riche mari et qui passe son temps à colporter des ragots sur ses prétendues « amies », elle incarne la quintessence de l’hypocrisie et de la fourberie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rosalind Russell n’était initialement pas pressentie pour ce rôle. Au final, avec son interprétation cabotine à souhait, elle livre une prestation irrésistible de drôlerie, se révélant comme l’un des meilleurs atouts et le principal élément comique du film.

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Sylvia (Rosalind Russell) en pleine séance de gymnastique

Joan Crawford campe de son côté une croqueuse d’hommes et de diamants (ironiquement prénommée Crystal), vénale et sans scrupule. N’apparaissant qu’après trente-deux minutes de film, elle incarne l’arriviste stratège, qui simule l’attachement pour s’élever socialement et vivre dans l’opulence. Pour Crystal, les relations hommes-femmes ne sont qu’un moyen lui permettant d’arriver à ses fins et de servir ses intérêts.

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Sylvia (Rosalind Russell) et sa nouvelle amie Crystal (Joan Crawford)

___Mary se considère quant à elle comme une femme moderne et épanouie qui baigne dans un bonheur conjugal sans nuages. Très complice avec sa fille unique et passionnément amoureuse de son mari, elle n’imagine pas qu’un évènement puisse venir balayer cette harmonie familiale. La révélation de la liaison adultérine de son époux ébranle toutes ses certitudes. Commençant par rejeter les recommandations de sa mère qui lui conseille de feindre l’ignorance quant aux écarts de son mari, elle se révèle très touchante dans son rôle de femme toujours éprise mais ne pouvant surmonter l’humiliation de la tromperie. Dans le train en direction de Reno, la ville des divorces expéditifs, se route croise celle d’autres femmes dans sa situation, parmi lesquelles la comtesse, Miriam Aarons ou encore Peggy ; toutes réunies dans une même épreuve, chacune se raccrochant à leur fierté… mais sans mari. Sans bruit, elle observe ces égales comme autant de miroirs possibles de l’attitude à adopter, sans parvenir à trouver celle qui lui convienne. Tiraillée entre son orgueil de femme blessée et sa foi inébranlable en l’amour, elle se trouve dans une impasse, incapable de mettre en pratique les principes d’indépendance et d’émancipation qu’elle revendique pourtant. Présentée comme une femme dynamique, autonome et avide de liberté (la première scène la montre en tenue de cavalière, juchée sur un cheval, terminant de faire la course avec sa fille), elle applique cependant rarement avec conviction cette attitude prétendument détachée. Il en résulte un portrait plutôt régressif de la femme qui sous couvert de discours prônant l’émancipation, adopte une conduite à rebours des valeurs qu’elle prétend défendre.

Dépourvue de l’idéalisme de sa fille, Madame Morehead (Lucile Watson), la mère de Mary, a de son côté une vision bien moins sentimentale du couple. Informée de l’aventure entre Stephen et Crystal, elle lui conseille de ne rien faire. Comme elle 30 ans plus tôt et sa grand-mère encore avant, sa fille doit fermer les yeux sur les incartades extra-conjugales de son époux. Pour elle, le comportement de Stephen n’est que la manifestation inévitable de sa nature d’homme, en proie à ses pulsions et à ses désirs.

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Mme Moorehead (Lucile Watson) conseillant à sa fille d’ignorer son aventure extra-conjugale

Symbole des conventions et de la respectabilité bourgeoise, elle prône une vision accommodante du couple, aussi bien pour préserver l’institution sociale que représente le mariage que les avantages matériels qu’il garantit à la femme dans les milieux huppés. Se méfiant des amies de Mary, elle cherche à ramener sa fille vers son époux et le père de leur fille unique, convaincue, au fond d’elle, qu’une affection sincère les relie encore. Mais Mary refuse de souscrire à cette vision désenchantée du mariage. Sa conception du couple est basée sur le partage des sentiments, le respect mutuel et sur un rapport d’égalité entre l’homme et la femme.

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Elle refuse tout autant de faire passer les avantages matériels avant les sentiments que de se soumettre aux règles d’un jeu amoureux à trois tel que lui impose son mari. Considérant l’attitude de Stephen comme un coup de canif dans le contrat, elle décide donc de divorcer et d’affirmer son autonomie, même si cela doit se faire au prix de la solitude.

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Miriam Aarons (à doite: Paulette Goddard) taquinant Peggy (à gauche: Joan Fontaine) sur sa fierté

___The women est avant tout un film sur les femmes dont il dresse un portrait particulièrement mordant, tournant en dérision des bourgeoises qui passent leur temps à se façonner une apparence tout en crachant leur venin et qui courent après l’argent et la sécurité. De ce tableau au vitriol émerge un propos sur le fond finalement loin d’être féministe, renforcé par une conclusion franchement rétrograde. Pour autant, l’ensemble n’en reste pas moins mené tambour battant et avec un incontestable brio. Divisée en 3 parties (la découverte de la liaison de son mari, l’exil de Mary à Reno puis la reconquête de Stephen), le film conserve une succession de situations et de dialogues dictés par les règles dramaturgiques. De nombreux éléments témoignent de l’inscription du film dans un mode de caractérisation nourri par le théâtre. Loin de chercher à rompre totalement avec la forme d’origine, l’adaptation de Cukor semble au contraire désireuse d’exploiter un comique qui rappelle au spectateur la culture théâtrale. « The women » fait partie de ces films qui assument plus volontiers que les scenarii originaux du cinéma une certaine exagération et un sens de la caricature dans le traitement des caractères et des situations.

___Filmée avec le procédé du Technicolor, la séquence en couleurs du défilé de mode suspend brusquement le récit au milieu du film pour le faire basculer dans l’autoparodie. Au cours de cette parenthèse dans la narration on peut notamment voir les mannequins envoyer des cacahuètes à des singes en cage, eux-mêmes grimés dans des vêtements de haute couture. Le tout sous les yeux du public, composé des actrices du film. Ces représentations gigognes (spectacle des primates dans le défilé de mode dans le film) constituent autant de mises en abyme de la haute société new-yorkaise que d’évocations des femmes qui la composent présentées comme des êtres artificiels et factices.

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La séquence du défilé en Technicolor, au milieu du film

___Grands absents du casting, les hommes se trouvent cependant au centre des enjeux et de toutes les conversations. Afin de montrer leur influence sans jamais les mettre physiquement à l’écran, Cukor use de nombreux stratagèmes et redouble d’inventivité dans sa mise en scène. Les scènes de ménage se déroulent au téléphone (où l’on n’entend que les répliques de Mary, la caméra braquée sur son visage nous laissant voir son expression alternativement s’illuminer ou se décomposer au gré des propos de son mari). Dans une autre scène de dispute entre les deux époux, les échanges sont rapportés par la femme de chambre qui en livre le compte rendu détaillé à la cuisinière. Cela donne lieu à l’une des séquences les plus mémorables du film, au cours de laquelle on voit la domestique multiplier les allers-retours depuis la porte fermée de la chambre à coucher jusqu’à la cuisine située au rez-de-chaussée. Singeant ses employeurs, elle rejoue, telle une actrice, la scène à laquelle elle vient d’assister, reprenant chacune de leurs répliques et imitant leurs intonations. Autour de la table, les deux employées y vont de leurs commentaires avant d’être brusquement stoppée dans leurs jeux de parodie, sur le point d’être confondues dans leur position de voyeurisme.

___Jusqu’au bout, la réalisation enchaîne les séquences de grande effervescence (où l’impression de désordre est accentuée par une profusion de personnages parlant tous en même temps) avec les moments plus graves et plus intimes. La narration glisse ainsi tout au long du film de la légèreté à la gravité, alternant entre moments d’introspection et crises d’hystérie collectives (qui atteint son apogée dans une scène de crêpage de chignon d’anthologie entre Sylvia et Miriam). Plus qu’une simple couleur de vernis, « rouge jungle » renvoie surtout à l’état d’esprit qui caractérise ces femmes évoluant dans la jungle urbaine du quartier chic de Park Avenue, et sortant leurs griffes vernies et acérés (après un tour à l’institut de beauté) pour mieux s’écharper et marquer leur territoire. Un sens de la compétition et un esprit de combat dont semble totalement dépourvue Mary. Face à sa féroce rivale, véritable séductrice carnassière qui use avec malice de tous ses charmes pour conserver son emprise sur Stephen, Mary semble d’abord prête à rendre les armes. La confrontation dans la cabine d’essayage entre l’épouse légitime et la briseuse de ménage met d’ailleurs en exergue tout ce qui oppose les deux femmes. A travers ce duel de personnalités (la biche innocente et rangée contre la tigresse impitoyable), ce sont aussi deux conceptions du rapport amoureux qui s’affrontent : celui sincère et exclusif face à un sentiment purement intéressé.

___ Pétrie de doutes et d’interrogations, l’intermède à Reno offre l’occasion à Mary de confronter sa vision idéalisée de l’amour à celle de ses nouvelles amies. La richissime comtesse Flora de Lave (Mary Boland) est une incorrigible fleur bleue qui n’envisage pas la vie sans amour. Aussi généreuse qu’exubérante, cette rentière n’aime qu’avec passion et excès. Après avoir connu une succession de mariages qui ont tous tourné au désastre (et pour cause, l’on découvre que plusieurs de ses anciens amants ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune), elle continue cependant à tomber régulièrement sous le charme de nouveaux hommes auxquels elle s’empresse de passer la bague au doigt, pour mieux les mettre dans son lit. Car malgré ces précédents, rien ne semble pouvoir entamer son enthousiasme ni son désir insatiable.

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Dans le train pour Reno, la comtesse de Lave (Mary Boland) et Mary (Norma Shearer) font connaissance

Comme la comtesse, Miriam Aarons, jeune actrice elle aussi en route pour Reno, associe le sentiment amoureux à l’amour physique et au désir sexuel, Elle ne croit pas en l’amour éternel et exclusif. Jamais acquis, il est une bataille de chaque instant. Il faut en entretenir la flamme pour ne pas qu’il se déporte sur d’autres objets et accepter de lutter pour lui.

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Miriam Aarons (Paulette Goddard) s’adressant à Sylvia (Rosalind Russell)

Elle ne cessera de pousser Mary à se battre pour reconquérir l’homme qu’elle aime. C’est pourtant une toute autre tactique que va finalement adopter l’épouse délaissée. Grâce à la complicité de sa fille qui lui fournit de précieux renseignements sur sa nouvelle belle-mère, Mary affute ses armes dans le plus grand secret. Dans un magnifique gros plan, elle exhibe enfin sa parure de guerrière, des ongles couleur « jungle red », parfaitement acérés pour le combat.

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Plutôt que de chercher à re-séduire Stephen, Mary va jouer sur la vanité de Sylvia et sa langue de vipère pour la conduire à révéler le secret de Crystal qui entretient une liaison avec la dernière conquête de la comtesse, un cow-boy rencontré à Reno. C’est donc en usant des armes de ses adversaires que Mary parviendra finalement à faire tomber le double maque de sa rivale et à remettre la parvenue à sa place, tout en prenant sa revanche sur Sylvia. Dans un ultime élan de solidarité féminine, les amies de Mary finissent par s’unir afin de lui assurer la victoire.

Quel que soit leur position sociale, les femmes semblent condamnées à subir la domination des hommes. Le film de Cukor montre l’influence du patriarcat sur les relations entre hommes et femmes, lequel semble dicter les codes maritaux aussi bien dans les milieux populaires que dans les classes bourgeoises. Fort de ces multiples personnages, The Women nous livre en définitive autant de portraits de femmes que de visions différentes de l’amour. Il explore la fragilité du sentiment amoureux dans un monde dominé par les hommes et régi par des logiques sociales et économiques et la façon dont il s’articule au sexe, à l’argent et au pouvoir.

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[Film] Anastasia de Anatole Litvak (1956)

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  • Titre original : Anastasia
  • Année : 1956
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Anatole Litvak
  • Scénario : Marcelle Maurette, Guy Bolton, Arthur Laurents
  • Producteur(s) : Buddy Adler
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Ingrid Bergman (Anna Koreff /La grande-duchesse Anastasia Nikolaevna), Yul Brynner (général Sergueï Pavlovitch Bounine), Helen Hayes (impératrice douairière Maria Fedorovna), Martita Hunt (Baronne Elena von Livenbaum), Akim Tamiroff (Boris Adreivitch Chernov)…
  • Durée : 1h45

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Avis

★★★★★

L’histoire de la destinée tragique des derniers Romanov est connue. L’énigme qui forgea la légende d’Anastasia aussi. Selon celle-ci, la plus jeune des filles du Tsar Nicolas II, la grande-duchesse Anastasia, aurait rescapé au massacre de sa famille organisé par les Bolcheviks en 1918. Elle aurait ensuite vécu sous une identité d’emprunt, amnésique.

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A gauche, la grande duchesse Anastasia Nikolaevna; A droite: Anna Anderson

___Dans les faits, il y eut bien le cas d’Anna Anderson, une jeune femme découverte à Berlin alors qu’elle était sur le point de se suicider. Internée dans un asile, elle prétendit être la véritable Anastasia et contribua à alimenter l’une des plus grandes énigmes (et polémique) du siècle dernier. Tour à tour reconnue et désavouée par certains anciens membres la Cour Impériale russe, la controverse entourant son identité courut de nombreuses années. Il faudra attendre les années 2000 et les résultats de nouvelles expertises ADN pour mettre un terme définitif aux spéculations et rumeurs les plus folles concernant l’hypothétique survie d’Anastasia.

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En 1994, des analyses ADN excluent tout lien de parenté entre Anna Anderson (décédée en 1984) et les Romanov.

L’histoire authentique et controversée d’Anna Anderson inspira d’abord la pièce de théâtre Anastasia écrite par Marcelle Maurette en 1955 et dont la Fox acheta par la suite les droits. Hollywood s’est ainsi emparé du sujet pour en livrer en 1956 sa version romanesque et romantique.

___Paris, 1928. Un groupe de Russes exilés et ayant jadis côtoyé les Romanov, projettent de récupérer la fortune du tsar Nicolas II, conservée en Angleterre. Pour exécuter ce projet, les trois complices, menés par Bounine (Yul Brynner), ne connaissent ni scrupules ni morale. Ils comptent ainsi tirer profit de la rumeur selon laquelle la plus jeune des filles du tsar, la grande-duchesse Anastasia, aurait réchappé au massacre avant de s’enfuir sous une fausse identité. Leur plan est simple : trouver une jeune fille ressemblant à la disparue afin de la faire passer pour cette dernière et mettre ainsi la main sur l’héritage dormant dans les banques anglaises.

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En quête de la candidate idéale pour ce rôle et après de longues recherches infructueuses, ils finissent par croiser la route d’Anna Koreff (Ingrid Bergman), une jeune femme vaguement ressemblante à la duchesse et dont le nom et le passif ne leur est pas tout à fait inconnu. Les bruits courent en effet à travers l’Europe selon lesquels la jeune émigrée amnésique qu’ils ont devant eux aurait déclaré au cours d’un séjour dans un asile être la grande-duchesse Anastasia. Après avoir empêché l’inconnue de se jeter dans la Seine, ils lui proposent donc de se glisser dans la peau de celle qu’elle prétend être.

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D’abord craintive et réticente, Anna se laisse finalement convaincre. Il faut dire que la prétendante dispose de plusieurs atouts pour le rôle ainsi que de certains éléments troublants pouvant accréditer son discours et donc servir le plan des conspirateurs. Outre sa ressemblance physique avec la disparue, son amnésie et son intelligence en font une Anastasia parfaitement crédible. Forts de leurs connaissances de la Cour Impériale qu’ils ont fréquentée de près, les trois complices entament alors une révision complète de l’éducation de leur élève afin qu’elle se fonde dans le rôle. Les séances d’apprentissage s’enchaînent à un rythme effréné : leçons de maintien et de bonnes manières, cours de musique et de danse, passage en revue de la généalogie de la famille impériale…

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Anna Koreff (Ingrid Bergman) poursuivant son apprentissage sous l’oeil attentif de Bounine (Yul Brynner)

Pour tenir le change, Anna doit s’approprier toute une histoire et une longue série d’anecdotes, de noms et de détails. Bounine se montre un professeur aussi exigent qu’intransigeant. Il sait que dans son entreprise périlleuse, il n’y a pas de place au hasard ni aux approximations. Dans ce scénario monté de toute pièce, Anna n’a pas droit au moindre faux pas. Mais le trio se trouve peu à peu pris à son propre piège. Et si Anna Koreff était réellement Anastasia ? Plusieurs évènements et éléments troublants sèment en effet bientôt le doute dans l’esprit de Bounine. L’homme calculateur et sans scrupules qui pensait exploiter la crédulité des partisans des Romanov pour mettre la main sur l’héritage tombe bientôt amoureux malgré lui de la créature qu’il a façonnée.

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___Que ce soit pour son casting impeccable (aussi bien dans le choix des têtes d’affiche que les seconds rôles), son rythme parfaitement maitrisé de bout en bout, la romance savamment dosée, ou les touches d’humour qui émaillent le film, « Anastasia » est un film qui mérite assurément d’être vu. Ceux qui ont d’abord vu le célèbre film d’animation éponyme réalisé en 1997 par Don Bluth et Gary Goldman seront à n’en pas douter surpris par les similitudes manifestes entre le dessin animé et le film de 1956.

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A gauche: la version animée « Anastasia » de 1997; à droite: celle de Litvak de 1956.

La version animée semble en effet multiplier délibérément les références et les hommages à l’oeuvre d’Anatole Litvak, produite d’ailleurs elle aussi par la Fox. Que ce soit dans la physionomie de certains personnages (en particulier le personnage excentrique de la « demie-cousine de l’Impératrice » (Sophie), qui rappelle la toute aussi sémillante Baronne von Livenbaum (Martita Hunt) pour ne citer qu’elle), les tenues ou certaines séquences toutes entières, impossible de ne pas faire le parallèle entre les deux oeuvres tant les similitudes sautent aux yeux du spectateur.

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Extrait du dessin animé « Anastasia » (1997). On aperçoit à gauche le personnage de Sophie, demi-cousine de l’impératrice, elle-même représentée à droite de l’écran.

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Anastasia aux côtés de l’impératrice dans la version animée de 1997.

A l’exception notable de Raspoutine, figure absente du film de 1956 (et pour cause, le prédicateur à la réputation sulfureuse a été assassiné en 1916), il est aisé de redistribuer les rôles et de repérer dans quelles mesures Bluth et Goldman ont puisé dans le film de Litvak l’essentiel de leur matière.

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Bounine (Yul Brynner) en compagnie de la baronne von Livenbaum (Martita Hunt)

Dans ce dernier, Yul Brynner campe un escroc débordant de charisme et de charme, qui derrière une placidité apparente, se laisse finalement malgré lui attendrir par la jeune femme perdue qu’il a prise sous son aile. En dépit de ce qu’il veut laisser paraître et sans se départir de son flegme, la carapace de froideur dans laquelle il s’enferme finit par se fissurer. Et on comprend bientôt que ce n’est plus l’appât du gain qui motive ses actes mais des sentiments plus chevaleresques et un coeur plus noble. Impossible de rester insensible à son interprétation sans fausse note et toute en prestance, où ses talents d’acteur (de danseur et de musicien !) rivalisent avec sa séduction naturelle.

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Bounine (Yul Brynner)

Jusqu’au bout, l’oeuvre de Litvak parait s’employer à entretenir le doute sur l’identité d’Anastasia, aussi bien dans l’esprit de l’entourage de la duchesse que dans celui du public. Si chaque personnage semble avoir son avis sur la question, il demeure impossible au spectateur d’affirmer avec certitude s’il est face à la vraie princesse miraculeusement rescapée ou à une usurpatrice, qui a force de se raconter des histoires a fini par croire en ses mensonges.

___L’autre intérêt majeur du film de Litvak, et à juste titre souvent mis en avant par la critique, repose sur sa valeur symbolique et la place qu’il occupe dans la carrière d’Ingrid Bergman. A l’époque, l’actrice est empêtrée dans un scandale retentissant. Tombée amoureuse quelques années plus tôt de Roberto Rossellini au cours de la préparation du film Stromboli (1950), elle quitte mari et enfant pour l’épouser alors qu’elle est déjà enceinte de lui. L’Amérique ne lui pardonnera pas sa conduite. La ligue pour la vertu appelle au boycott de ses films. Contrainte à l’exil en Europe, la star déchue est proscrite d’Hollywood et ralentit le nombre de ses apparitions. Le film « Anastasia » marquera son grand retour à Hollywood. L’oeuvre peut d’ailleurs être intégralement analysée sous le prisme de la renaissance : celle de l’actrice comme du personnage qu’elle interprète. Véritable métaphore du passage de l’ombre à la lumière, Anastasia peut être vu comme la fable narrant le retour en grâce et sous les projecteurs de l’actrice et de son personnage.

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L’histoire d’Anna, jeune femme perdue qui tente de recouvrer son identité trouve dès lors une résonnance toute particulière chez l’actrice, tant elle semble faire directement écho à sa situation personnelle. Impossible en effet pour le spectateur de ne pas voir dans le parcours d’Anna un parallèle direct avec la vie d’Ingrid Bergman. Le récit de la quête d’identité de son personnage pouvant être appréhendé comme celui de la reconquête de son statut et d’Hollywood par l’actrice. Sous cet angle, la méfiance de la noblesse russe envers Anna fait écho à celle d’Hollywood envers Bergman. Et l’impitoyable Impératrice douairière (Helen Hayes) dont le jugement conditionne le devenir d’Anna devient le miroir de la férocité de l’usine à rêves qui fait et brise les carrières.

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L’impératrice douairière (Helen Hayes) observant depuis sa loge celle qui prétend être Anastasia.

A l’instar de son personnage qui doit convaincre ses interlocuteurs de sa sincérité, l’actrice doit faire ses preuves auprès des spectateurs. La détresse et la détermination du personnage se confondent avec celles de l’actrice. Les rôles se fondent et se répondent en continu, portés à chaque instant par la beauté aristocratique d’Ingrid Bergman et la qualité de son jeu. Anastasia sera un succès commercial. Et l’Oscar décroché par Ingrid Bergman pour son interprétation deviendra le symbole du pardon qui lui accorde l’industrie du cinéma.

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« Andersen, les ombres d’un conteur » de Nathalie Ferlut

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Quatrième de couverture

Dans les contes, quand un paysan trouve une pièce d’or, il change sa vie avec ! Imagine un peu ce que serait ton aventure à toi ! Ton conte, ta belle histoire ! Tu pourrais être si grand ! Eventyr ! Eventyr !
  • Mon opinion

★★★★★

___Gravé dans l’imaginaire collectif, le nom d’Andersen est associé à de nombreux contes de fées qui bercèrent notre enfance.et celle de plusieurs générations. Le vilain petit canard, le soldat de plomb, la petite fille aux allumettes, la reine des neiges, la petite sirène, … derrière toutes ces histoires passées à la postérité du patrimoine littéraire, se cache en réalité un artiste complet, à la fois chanteur, danseur, poète, romancier et novelliste.

C’est à la rencontre de cet auteur d’origine danoise que nous convie Nathalie Ferlut à travers un album mâtiné de poésie qui retrace le fil d’une existence peuplée de voyages, de rencontres, mais aussi de blessures et de désillusions. Nous dévoilant les parts d’ombres et de lumière d’un artiste à la personnalité atypique et fantasque, elle nous livre à travers ce portrait les clés de compréhension de l’oeuvre de ce merveilleux conteur d’histoires.

« Il aimait être ce personnage de conte : un fils de cordonnier qui avait eu de la chance, et faisait son miel de tout ce qu’il voyait, entendait, ressentait. »

___De la misère des campagnes danoises à la bourgeoisie de Copenhague, le destin exceptionnel d’Andersen est digne de ceux des personnages nés sous sa plume. Parti de rien, il réussit à force de volonté et de travail à s’élever dans la société danoise de l’époque et à s’imposer par son talent.

Porté par ses rêves de succès, son opiniâtreté et une persévérance à toute épreuve, le jeune « poète en bourgeon » parvient à s’attirer la sympathie de personnages influents, parmi lesquels Jonas Collin, conseiller d’Etat. Ce dernier, estimant que l’instruction de l’adolescent laisse à désirer, s’assure alors de parfaire l’éducation de son protégé en lui obtenant une bourse d’études et une place à l’école. Mais là-bas, l’imagination fertile de ce fils de cordonnier se heurte très vite à ce milieu bourgeois et guindé. L’ambiance studieuse et l’esprit rigide font du lieu un environnement hostile à l’épanouissement du jeune homme, étouffant les aspirations artistiques et la fantaisie de cet élève médiocre.

Sa quête de reconnaissance le conduit plus tard à voyager à travers l’Europe où il multipliera les rencontres les plus prestigieuses (Dickens, Balzac…). Si de nombreux individus ne feront que traverser son existence, une rencontre bouleversera néanmoins sa vie : celle d’Edvard Collin, le fils de son protecteur. Ami de toute une vie et frère de coeur, il entretiendra jusqu’à sa mort avec ce dernier une relation ambiguë et tumultueuse. A la fois son premier lecteur, son correcteur et son avocat, Collin devient bientôt l’objet d’un amour platonique et non réciproque pour le poète. Leurs querelles récurrentes ainsi que la mise en parallèle des destins des deux hommes offre par ailleurs un contraste révélateur de la fracture entre élan artistique et milieu conservateur dans la société de l’époque.

___Entre moments heureux et abysses de solitude, Nathalie Ferlut retrace le destin de cet idéaliste à l’acharnement peu commun, déterminé à forcer le destin pour devenir célèbre. Loin de se contenter d’un simple récit factuel, l’illustratrice sonde les tréfonds de l’âme de son sujet, explore ses failles et ses zones d’ombre afin de nous livrer une étude de caractère complète, à la fois maîtrisée et magistralement menée.

Derrière ce personnage fantasque et excentrique se dessine progressivement le portrait en creux d’un éternel enfant, sorte de Peter Pan, qui semble éprouver les plus vives difficultés à s’adapter au monde réel et à trouver sa place dans une société où il refuse de grandir. Susceptible, capricieux, égocentrique, peureux, maladroit… le parcours de vie d’Andersen fait apparaître un individu tour à tour attachant et insupportable, amoureux de la vie et en soif de reconnaissance qui garda toute sa vie son âme d’enfant.

___Véritable invitation aussi bien dans l’imaginaire que dans la vie d’Andersen, l’album de Nathalie Ferlut est également une vraie prouesse artistique. Afin de retracer la vie du célèbre conteur, l’ouvrage épouse en effet la mise en forme d’un recueil de contes et convoque les personnages nés sous la plume d’Andersen. Grâce à un procédé ingénieux, la dessinatrice propose en effet aux lecteurs une mise en abyme sensible et poétique de l’œuvre d’Andersen, s’appuyant pour sa narration sur les personnages emblématiques des contes de l’auteur. En filigrane des évènements, le lecteur voit ainsi se succéder plusieurs de ses protagonistes les plus célèbres, parmi lesquels le petit soldat de plomb, la bergère et le ramoneur ou encore la petite poucette. Leur apparition ne se cantonne pas au simple rôle de caméo. Outre le rôle actif qu’ils occupent dans la narration, ils incarnent surtout la petite conscience d’Andersen, témoins de ses dilemmes intérieurs et des doutes qui le rongent. Une construction habile qui permet à la dessinatrice d’appuyer son propos et d’étayer sa démonstration. Car au-delà du simple effet de style, ce procédé astucieux montre surtout de quelle façon ce grand conteur d’histoires puisa son inspiration à même sa vie ; ses histoires et ses personnages se nourrissant autant de son imaginaire que de son vécu. De fait, ses récits se révèlent être autant l’expression de son imagination que celle de ses peurs les plus intimes et les plus profondes. Pour Andersen, l’écriture est une entreprise aussi vitale que cathartique ; le moyen d’exorciser les fantômes qui le hantent et d’apprivoiser ses démons en couchant sur le papier les personnages qui peuplent son imaginaire.

___Le dessin vaporeux et le trait mouvant de Nathalie Ferlut combinés à des teintes chatoyantes s’allient à merveille pour créer une atmosphère onirique et envoûtante à souhait, où se confondent en permanence réalité et imaginaire. Son trait dynamique et expressif restitue avec brio l’esprit bouillonnant et torturé de son sujet, donnant au récit une impression de mouvement permanent. Tantôt relâché ou précis, figuratif ou abstrait, Nathalie Ferlut nuance son style au gré des évènements évoqués, éveillant avec justesse un florilège d’émotions chez le lecteur.

Avec Les ombres d’Andersen, Nathalie Ferlut revisite la vie du conteur par le biais de ses créations et de ses personnages, signant une oeuvre singulière, créative et envoûtante. Destiné avant tout aux grands enfants, ce biopic graphique trouve le juste équilibre entre narration et émotions, aboutissant à un portrait délicat et tout en finesse d’un homme-enfant au destin exceptionnel. Nul doute qu’une fois cet album refermé, les contes d’Andersen résonneront avec une acuité nouvelle aux oreilles du lecteur…

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour cette lecture envoutante !

« Elisabeth Ire » de Vincent Delmas, Christophe Regnault, Andrea Meloni et Michel Duchein

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Quatrième de couverture

Fille du roi Henri VIII, Elisabeth Tudor accède au trône d’Angleterre au cœur de nombreux remous politiques. En rivalité avec sa demi-sœur Marie Tudor, elle est celle qui parviendra finalement à restituer la stabilité du royaume sous l’autorité royale, coupant les liens avec le Pape en créant l’Église protestante d’Angleterre. Elle est également celle qui parviendra à imposer sa féminité dans un monde d’hommes. Éternelle vierge, elle ne se mariera jamais et verra la lignée Tudor s’éteindre avec elle.

Découvrez le destin de l’une des figures les plus célèbres de l’histoire d’Angleterre. Celle dont le règne, associé à l’épanouissement du théâtre anglais – représenté par William Shakespeare et Christopher Marlowe – et aux prouesses maritimes d’aventuriers comme Francis Drake, signe l’apogée de la Renaissance anglaise.

  • Mon opinion

★★★★★

___Pour quiconque témoigne d’un intérêt marqué pour la dynastie Tudor ou pour Elisabeth Ire, le nom de Michel Duchein sonne comme une référence sur le sujet. L’historien, auteur de nombreux ouvrages consacrés à divers souverains britanniques, fait figure d’autorité en la matière. De fait, retrouver ainsi le nom de ce spécialiste parmi les auteurs ayant participé à la réalisation de cette BD ne pouvait que me conforter dans l’idée de me la procurer.  S’inscrivant dans la collection « Ils ont fait l’Histoire » de Glénat, cette biographie, réalisée en collaboration avec les éditions Fayard, revient sur le règne de l’un des plus grands monarques de l’Histoire.

___Fruit des amours tumultueuses d’Henri VIII et d’Anne Boleyn (que ce dernier fera exécuter), Elisabeth est passée par les affres de bien des tourments avant de monter sur le trône. Couronnée reine le15 janvier 1559 en l’abbaye de Westminster, elle est la dernière Tudor à accéder au trône d’Angleterre. Son règne, qui s’étendra sur 45 ans, débute sur fond de nombreux remous politiques et d’une grande instabilité religieuse. Marquée par de nombreuses manigances politiques, la rupture avec la papauté ou encore la création de l’Elise protestante d’Angleterre, l’ère élisabéthaine (1558-1603) marque également l’apogée de la Renaissance anglaise avec l’essor sans précédent des arts et de la culture. Le théâtre florissant sous la plume du dramaturge William Shakespeare en est d’ailleurs l’une des plus belles représentations !

___Si personne ne conteste le rôle majeur qu’Elisabeth Ière joua dans l’Histoire d’Angleterre, sa personnalité complexe et ambiguë lui valut autant d’admirateurs que de détracteurs. Portée aux nues par certains, conspuée par d’autres, celle que l’on surnomme « la reine vierge » cultive aussi bien le mystère que les paradoxes. Colérique, versatile, austère, calculatrice… Elisabeth est de fait parfois présentée comme une souveraine aigrie, indécise et antipathique. Pourtant, ce n’est qu’à l’aune de son histoire personnelle et du contexte trouble de son époque qu’il convient d’appréhender la personnalité et les réactions de cette femme à la destinée exceptionnelle. Refusant tout parti-pris ou portrait à charge, Vincent Delmas, Michel Duchein, Christophe Regnault et Andrea Meloni parviennent avec cette biographie sérieuse et visuellement époustouflante, à restituer toute la complexité de cette reine hors du commun et à en dresser un portrait psychologique remarquable de nuances au vu d’un format si condensé.

Vivant sous la menace permanente d’une trahison ou d’un complot visant à la destituer, pressée par ses conseillers de se marier afin d’asseoir les intérêts de la couronne d’Angleterre et d’assurer sa succession, on comprend mieux les sautes d’humeur de la souveraine face à ces attaques permanentes et répétées. A la lumière de tous ces éléments essentiels ici parfaitement restitués par les auteurs, Elisabeth Ire apparaît ainsi davantage comme une femme avisée, prudente et intelligente que comme une monarque narcissique, froide et calculatrice. Nul doute qu’il fallut en effet à la souveraine user de toute son intelligence et de sa force de caractère pour ne pas tomber dans les nombreux pièges de la cour ou autres complots ourdis par l’entourage de sa cousine catholique. Sachant se montrer fine tacticienne dès lors que les circonstances l’exigent, elle avance avec prudence en matière de questions religieuses et revendique une totale indépendance d’esprit.

Entre nécessité d’asseoir son autorité et indispensable devoir de compromis, cette évocation du règne d’Elisabeth met ainsi parfaitement en évidence le difficile exercice du pouvoir, a fortiori lorsqu’on est une femme. S’estimant mariée au royaume d’Angleterre, Elisabeth Ire forge sa légende sur son célibat. Dans ce monde d’hommes où se mêlent conflits d’intérêts personnels, politiques et jeux de dupes diplomatiques, elle entend conserver sa couronne et son pouvoir. Un règne sans partage aussi bien marqué par sa longévité que par les quelques personnalités récurrentes que compte son entourage. La reine s’est en effet très vite entourée d’un cercle restreint de proches conseillers qui lui restèrent toujours fidèles, parmi lesquels William Cecil, Walsingham… et l’incontournable Robert Dudley.

Au coeur de la narration, on retrouve ainsi évoquées la question lancinante du mariage, ses rapports ambigus avec Robert Dudley ou encore sa rivalité avec Marie Stuart. A ce sujet, il semble probable que celle qui revendiqua et affirma son indépendance à une époque patriarcale, nourrissait en catimini quelque jalousie envers sa cousine. Leur lutte sans merci mènera finalement Marie Stuart à l’échafaud et entraînera Elisabeth à un affrontement historique avec l’Espagne. Qualifiée d’invincible, l’armada espagnole sera pourtant finalement vaincue par l’armée anglaise ; permettant ainsi à la victorieuse Elisabeth d’entrer un peu plus dans la légende.

___Soucieux d’intégrer tous les événements marquants de son règne tout en devant composer avec un format court, les auteurs ont dû opérer quelques coupes dans la chronologie. Autant d’ellipses temporelles et de raccourcis qui pourront à n’en pas douter déstabiliser certains lecteurs. De fait, la multiplicité des enjeux politiques et religieux sous-tendus par le sujet semblent réserver davantage cet album à un public un minimum connaisseur, ou en tout cas déjà familiarisé avec le contexte et les protagonistes impliqués. Afin d’essayer de pallier à cette difficulté et de combler les éventuels chaînons manquants, le récit est complétée d’un dossier illustré de 7 pages, qui permet de revenir sur les évènements majeurs du règne d’Elisabeth tout en les remettant dans le contexte de l’époque.

Le dessin réaliste de Christophe Regnault et Andrea Meloni nous fait plonger de plain-pied dans le siècle élisabéthain, au coeur des jeux de pouvoir et des évènements majeurs qui marquèrent cette période et dont les auteurs nous livrent ici le récit palpitant. Avec cette biographie, ils nous offrent surtout un portrait nuancé et réaliste d’une reine emblématique et charismatique qui joua un rôle majeur dans l’histoire de l’Angleterre et devint un mythe de son vivant. Pour bâtir cet album, les auteurs se sont appuyés sur une solide documentation et de multiples sources, aussi bien à charge que partisanes, dans lesquelles ils ont dû entreprendre un tri rigoureux, afin de coller au mieux à la « vérité historique ». Format court oblige, on regrettera que l’album ne revienne pas sur l’enfance et les jeunes années d’Elisabeth. Mais quelles que soient les zones d’ombre et les incertitudes entourant sa vie privée ou son caractère, Elisabeth Ire n’en demeure pas moins une figure historique fascinante. Profondément dévouée à son peuple et à la cause de son pays, elle hissera son royaume au rang des plus grandes puissances de la Renaissance.

Je remercie infiniment les éditions Glénat pour cette belle découverte !