« Agatha Raisin enquête #2: Remède de cheval » de M. C. Beaton

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Quatrième de couverture

Agatha Raisin, s’intégrant peu à peu à son petit village, fait la connaissance de Paul, le vétérinaire, qui ne semble pas insensible à ses charmes. Mais celui-ci est retrouvé mort, victime d’une injection de tranquillisant destiné au cheval de Lord Pendlebury. Agatha ne croit pas à l’accident et prend l’enquête en main. Son nouveau voisin, le colonel Lacey, d’habitude distant, accepte de l’aider.
  • Mon opinion

★★★★☆

___Agatha a encore l’esprit absorbé par son séduisant voisin lorsque Jack Pomfret, un de ses anciens concurrents, lui propose de se relancer dans les affaires. Comprenant que l’élu de son coeur n’est pas vraiment disposé à répondre à ses avances (dans l’immédiat, le colonel Lacey semble au contraire la fuir avec toute l’énergie du désespoir), la retraitée décide de partir quelques jours pour Londres afin d’étudier la proposition de son ancien confrère. Une fois là-bas, Agatha ne tarde pas à déchanter lorsqu’elle découvre que sous-couvert de belles promesses, Jack Pomfrey espère en fait lui soutirer de l’argent. Grâce aux conseils avisés de son ami Bill et à sa clairvoyance, Agatha échappe finalement de peu à une odieuse tentative d’escroquerie. A peine a-t-elle digéré l’affront d’avoir ainsi été menée en bateau, qu’elle retourne s’enterrer dans son cottage à la campagne, avec en prime un nouveau compagnon dans ses bagages…

Dans le même temps, la petite ville de Carsely vient d’accueillir un cabinet vétérinaire dont la salle d’attente ne désemplit pas. Depuis l’ouverture, les habitantes se bousculent pour venir faire examiner leurs compagnons à quatre pattes par le charmant Paul Bladen, un quarantenaire divorcé. Rabrouée par son voisin, Agatha, désormais propriétaire de deux chats, se résout finalement à concentrer ses efforts sur le nouveau vétérinaire. Moins farouche, ce dernier semble d’ailleurs céder au charme de la quinquagénaire. Mais alors qu’elle est sur le point de conclure, Agatha prend les jambes à son cou…

Incroyable ironie du sort, le lendemain de ce tête-à-tête mouvementé, le vétérinaire est retrouvé mort, une seringue de tranquillisant enfoncée en plein coeur. Les premières constatations des enquêteurs concluent rapidement à un accident. Une hypothèse qui ne convainc cependant pas Agatha Raisin. Guettant fébrilement l’aventure qui viendra rompre la monotonie de sa vie à Carsely, elle voit là l’opportunité idéale de mettre un peu de piquant dans sa vie.

*_____*_____*

___Après avoir lavé son honneur en démasquant le meurtrier de Mr Cummings-Browne, Agatha reprend du service pour élucider un nouveau mystère. Si cette fois-ci, la jeune retraitée est a priori exempte de tout soupçon, cela n’empêche pas notre excentrique quinquagénaire d’enfiler de nouveau ses habits de Miss Marple. Et c’est en charmante compagnie, épaulée par son séduisant voisin, qu’elle se lance donc dans une nouvelle enquête, sur les traces de l’assassin du vétérinaire de Carsely.

Alors que nos enquêteurs amateurs avancent dans leurs investigations, la thèse de l’accident, pourtant privilégiée par la police, semble bientôt se disloquer. Cette fois encore, la victime semblait être un coureur de jupons invétéré. De fait, les mobiles et les suspects ne manquent pas et tendent même à s’accumuler à mesure que l’enquête progresse. Si dans un premier temps, les deux voisins n’ont cependant pas de preuve tangible pour étayer leur intuition, chacun a ses raisons de vouloir se lancer dans cette enquête officieuse. Souffrant du fameux syndrome de la page blanche, le livre que tente d’écrire James est au point mort. Partir à la recherche de l’hypothétique meurtrier de Paul Bladen est donc le prétexte idéal pour le colonel de se détourner de son travail d’écriture. De son côté, Agatha voit dans cette enquête l’occasion rêvée de se rapprocher de son charmant voisin.

Depuis plusieurs semaines, James semble en effet résolu à fuir par tous les moyens sa voisine un peu trop entreprenante. Il faut dire que manquant cruellement de subtilité, toutes les tentatives de séduction d’Agatha se soldent invariablement par un échec. Pire, James commence à la croire réellement « dérangée ». Étonnamment, Agatha réalise que plus elle se montre désintéressée et distante avec James, plus ce dernier lui témoigne d’attention. Comprenant qu’elle semble tenir là une tactique potentiellement fructueuse, Agatha s’évertue donc, non sans quelques difficultés, à feindre l’indifférence.

Mais au grand désespoir de cette dernière, une nouvelle venue à Carsely, Freda Huntingdon, semble avoir elle aussi jeté son dévolu sur le colonel retraité. Agatha, qui voit rapidement clair dans le jeu de la nouvelle habitante, n’apprécie pas vraiment l’irruption de cette rivale sur son territoire. Il faut dire qu’aussi pugnace et déterminée qu’Agatha, Freda ne ménage pas ses efforts pour mettre le grappin sur James, multipliant les opérations séduction et les tentatives d’approche. Entre les deux voisines, les hostilités sont ouvertes et tous les coups sont permis pour tenter de ravir le coeur du célibataire endurci.

___Deuxième tome de la série « Agatha Raisin enquête », « Remède de cheval » reprend bon nombre des ingrédients à succès du premier opus. Au menu de cette deuxième enquête : un nouveau crime à élucider, des dialogues savoureux et toujours autant d’humour et de situations désopilantes, à l’instar de cette scène d’anthologie dans les toilettes d’un pub ou encore d’une confrontation explosive avec un châtelain irascible (qui prend Agatha pour une militante antichasse !)! Fidèle à elle-même, Agatha se laisse comme toujours davantage guider par son esprit de contradiction que sa conviction. On retrouve avec bonheur la personnalité sans filtre et les répliques exquises de l’excentrique retraitée. Toujours aussi spontanée et maladroite, elle multiplie les gaffes et possède le don de se mettre dans des situations aussi invraisemblables que truculentes !

___L’intrigue policière, bien que moins convaincante que celle de l’opus précédent, n’en reste pas moins plaisante à suivre. De fait, ce deuxième opus s’attarde davantage sur l’évolution des relations entre les différents protagonistes que sur l’enquête elle-même. Au fil des interrogatoires et de l’avancée de leurs investigations, la relation entre Agatha et James prend peu à peu une tournure conjugale. Entre chamailleries et quiproquos, leur duo fait des étincelles pour le plus grand plaisir du lecteur.

___A l’image de l’héroïne qui apprend progressivement à connaître ses voisins, le lecteur fait lui aussi plus ample connaissance avec les habitants de Carsely. On retrouve avec plaisir bon nombre de personnages et de lieux déjà croisés au cours du précédent tome, ainsi que quelques nouveaux venus. Cette deuxième enquête est également l’occasion pour Agatha de commencer à se remettre peu à peu en question. Totalement obnubilée par sa propre personne (et par son voisin), elle réalise bientôt, non sans amertume, que James s’est incontestablement beaucoup mieux intégré qu’elle dans le village… Un premier pas vers ce qui semble annoncer une évolution aussi intéressante à suivre que salutaire. Personnage antipathique pour certains, héroïne désopilants pour les autres, Agatha Raisin est dans tous les cas une personnalité haute en couleurs et pleine de caractère qui ne laisse pas indifférent.

Je remercie encore une fois les éditions Albin Michel pour cet excellent moment de lecture !

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« Le mystère Blackthorn » de Kevin Sands

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Quatrième de couverture

Londres, 1665. Christopher Rowe, orphelin de 14 ans, a été recueilli par l’apothicaire Benedict Blackthorn, qui lui enseigne les secrets de ses potions et remèdes. Mais une série de meurtres endeuille la ville : les victimes sont toutes des apothicaires amis de Blackthorn. Le responsable en serait la secte de l’Archange, organisation occulte prête à tout pour s’emparer du pouvoir.
  • Mon opinion

★★★★☆

___Londres, 1665. Apothicaire réputé et respecté, Benedict Blackthorn a pris sous son aile le jeune Christopher Rowe, un orphelin de 14 ans. Depuis trois ans, le jeune garçon suit un apprentissage intensif afin d’élargir ses connaissances et de parfaire son savoir. Outre les cours quotidiens, Benedict lui transmet sa passion de la lecture, mettant à la disposition de l’adolescent de nombreux ouvrages sur tous les sujets susceptibles de stimuler l’esprit et l’imagination. Entre le maître et le jeune élève, s’est progressivement établie une véritable relation filiale.

A une époque où les frontières entre médecine, pharmacie, alchimie et sorcellerie sont encore très floues, la limite entre apothicairerie, charlatanisme et sciences occultes n’a jamais été aussi mince. Aussi bienveillant qu’exigeant, Blackthorn n’a de cesse de tester son jeune élève, mettant à l’épreuve aussi bien ses connaissances que son sens moral et son intégrité. Dans son officine, il l’initie chaque jour à l’art des potions, lui livre les fantastiques pouvoirs des plantes et les secrets de fabrication de précieux remèdes.

Mais alors qu’une série de crimes atroces vient secouer la ville et que l’étau se resserre autour de l’officine Blackthorn, notre jeune apprenti se retrouve malgré lui entraîné dans une enquête aussi ténébreuse que dangereuse. Lancé sur les traces du – ou des – instigateurs à l’origine d’une série de crimes visant les apothicaires de la ville, Christopher devra redoubler de sang-froid et mettre en application les précieux enseignements de son maître s’il veut résoudre cette énigme.

___Avec ce premier roman, Kevin Sands pose les bases d’un univers foisonnant et signe une intrigue remarquablement maîtrisée et méticuleusement orchestrée. Mais parce qu’il serait dommage de déflorer cette intrigue aussi captivante que riche en rebondissements, je ne dévoilerai rien de plus que ce que laisse sourdre la quatrième de couverture quant aux évènements auxquels notre jeune héros va se trouver confronté.

Kevin Sands, scientifique de formation (il a fait des études de physique/chimie), a clairement mis ses connaissances au service de cette intrigue haletante qui mêle avec brio aventure et Histoire. Fort de sa passion pour les sciences et les mystères, il déroule une intrigue parfaitement huilée et propulse avec une remarquable efficacité le lecteur au coeur du XVIIe siècle. Dans cet univers hostile, le jeune lecteur n’a d’autres choix que de rester en permanence sur ses gardes. Entre conspirations, langages codés, décryptage de codes secrets,… le romancier fait en permanence travailler l’esprit du lecteur, prenant un malin plaisir à multiplier les énigmes et à brouiller les pistes.

La large typographie et la mise en page aéré séduiront à coup sûr les jeunes lecteurs, alors que les plus âgés seront agréablement surpris par la noirceur de certains rebondissements et des développements inattendus imaginés par l’auteur. Quoique s’adressant à un lectorat jeunesse, Kevin Sands ne ménage en effet ni ses lecteurs ni ses personnages dans cette intrigue décidément sans concession. Soucieux d’un certain réalisme, l’auteur a en effet fait le choix d’une tonalité au diapason de l’époque où se situe l’action de son récit. De fait, le romancier n’épargne pas ses personnages donnant parfois lieu à des scènes d’une noirceur inattendue pour un récit jeunesse.

___Sous-couvert du simple récit de divertissement, « Le mystère de Blackthorn » soulève également des enjeux plus profonds, engageant notamment une quasi réflexion éthique sur l’utilisation des découvertes scientifiques. Objet de rivalité et de convoitise, la quête de la Prima Materia se trouve ici à l’origine des machinations les plus sombres. A travers cette recherche effrénée, l’auteur met ainsi en garde sur la soif du pouvoir et sur les conséquences qui peuvent résulter de l’exploitation de nouvelles connaissances laissées entre les mains d’esprits mal intentionnés ou nourrissant de funestes desseins. C’est aussi l’occasion pour le jeune lecteur de découvrir les modalités de formation au métier d’apothicaire et le quotidien harassant des apprentis à cette époque. Les journées sont longues et les tâches à accomplir souvent ingrates voire dangereuses.

___Pour cette première incursion dans la littérature jeunesse, Kevin Sands a assurément su trouver le juste dosage entre suspense, action et humour. En filigrane de cette intrigue fleurant bon le mystère et l’aventure, on retrouve aussi réunis tous les thèmes de prédilection de la littérature jeunesse : amitié, loyauté, solidarité,… autant de sujets tour à tour évoqués et valorisés au décours de cette histoire menée tambour battant et qui emporte le lecteur dans le cercle secret des apothicaires. Un monde mystérieux, à la fois à part et captivant.

Réunissant tous les ingrédients d’un bon roman jeunesse, « Le mystère de Blackthorn » est un savant cocktail aussi explosif qu’efficace. Riche d’un univers fouillé et porté par des personnages bien campés, ce premier tome pose les bases d’une série aussi inventive que prometteuse. De fait, rien d’étonnant à ce qu’Eoin Colfer apparaisse en quatrième de couverture tant le parallèle entre les univers de ces deux auteurs et leur approche de la littérature jeunesse sonnent comme une évidence.

Tout au long du récit, Kevin Sands prend soin de consolider les fondations de l’univers qu’il a soigneusement bâti et distille habilement de nombreux indices laissant augurer un futur volet. De surcroit, en choisissant de situer son récit au coeur de la ville Londres en l’an 1665, le romancier fournit à son intrigue un contexte historique de premier choix. Epidémie de peste, grand incendie de Londres,… l’Histoire en marche réserve autant d’évènements propices et de pistes à exploiter en vue de futures aventures… qui s’annoncent déjà comme palpitantes !

Je remercie Babelio et les éditions Bayard jeunesse pour cette lecture ! 🙂

« Les ombres de Kerohan » de N. M. Zimmermann

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Quatrième de couverture

À douze ans, Viola a déjà traversé bien des épreuves. Lorsqu’elle est envoyée chez son oncle en Bretagne, avec son frère Sebastian, on lui dit que l’air marin lui fera du bien. Il paraît que son oncle est très riche, qu’il habite un manoir, à Kerohan, et que l’on peut s’y reposer. Se reposer, vraiment ? Certes, le parc est immense, et Viola et Sebastian ont chacun une chambre, mais il n’y a pas grand monde pour prendre soin d’eux.

Et qu’est devenue la prétendue fortune de leur oncle ? Le manoir est bien vide et, à Kerohan, Viola et son frère sont des proies faciles pour l’ennui et la solitude. Encore que… Peut-on parler de solitude quand d’étranges silhouettes parcourent les couloirs à la nuit tombée ? Quand Sebastian prétend avoir vu un korrigan ? Quand la salle de musique déserte résonne de la musique d’un piano ? Et que veille sur eux tous l’inquiétant docteur Vesper…

  • Mon opinion

★★★★☆

___Suite au décès de leur mère et au départ de leur père pour Londres, Viola et son jeune frère Sebastian se retrouvent contraints d’aller temporairement vivre en Bretagne auprès de leur oncle, Monsieur Kreven. Au terme d’un long voyage, les deux enfants sont accueillis à la gare par le mystérieux Dr Vesper, dépêché par leur oncle pour les conduire au manoir.

Dans cette vaste demeure, Viola et son frère sont rapidement saisis par le silence pesant et l’atmosphère sépulcrale qui baignent le lieu. En dehors de Madame Lebrun, les domestiques semblent tous avoir déserté les lieux. Et nulle trace non plus de leur tante ni de leur cousine, Ismérie: leur « santé fragile » contraignant ces dernières à rester alitées la majeure partie du temps.

Dès la première nuit, les angoisses des deux enfants augmentent d’un cran. Leur sommeil est en effet rapidement perturbé par la survenue de plusieurs évènements étranges qui ne tardent pas à se multiplier à mesure que les jours passent. Quels secrets peuvent donc bien dissimuler les murs de la vieille bâtisse et ses habitants, tous plus inquiétants et étranges les uns que les autres ?

*_____*_____*

Le roman gothique anglais est aujourd’hui encore une source d’inspiration féconde pour de nombreux auteurs, y compris pour ceux qui s’inscrivent dans le registre de la littérature jeunesse. Avec son dernier roman, N. M. Zimmermann livre à ses lecteurs une décoction qui évoque des relents des plus grands classiques de la littérature anglaise du genre. Une jolie réussite !

___Après la série Alice Crane, Sous l’eau qui dort, Dream Box (entre autres), c’est dans la Bretagne du XIXème siècle, que N. M. Zimmerman plante le décor de son nouveau roman. Dans « Les ombres de Kerohan », l’auteure joue habilement avec les codes du roman gothique ici repris au service d’un récit qui, bien que destiné à un jeune public, saura également séduire les lecteurs plus âgés. Difficile en effet de ne pas se laisser happer par l’atmosphère délicieusement ensorcelante et les ambiances crépusculaires de ce récit qui mêle avec brio atmosphère gothique et éléments du folklore breton.

___Le décès de la mère des deux enfants à la suite d’une longue maladie sert ici de point de départ à une aventure entraînante où le mystère flirte en permanence avec le fantastique. Il faut dire que N. M. Zimmerman joue habilement avec les nerfs du lecteur qui, longtemps, évolue à tâtons au coeur d’une intrigue mystérieuse qui semble à tout moment sur le point de basculer vers le fantastique. Page après page, la frontière entre monde réel et surnaturel se brouille et notre bon sens se trouve bientôt mis à rude épreuve.

___Dans cet univers brumeux et inquiétant, Viola, adolescente perspicace et pleine de ressources, s’attire très vite la sympathie du lecteur qui décèle en elle une alliée à la fois précieuse et rassurante. La jeune fille dont les doutes et les questionnements font directement échos à ceux du lecteur incarne en effet pour lui un point de repère essentiel dans cette histoire qui le charrie en permanence entre réel et fantastique,

___A un âge charnière entre enfance et monde des adultes, Viola, du haut de ses douze ans, est aussi une jeune fille tiraillée entre son rôle d’aînée et ses angoisses d’enfant. Veiller sur son frère, prendre les bonnes décisions et se montrer responsable se révèle cependant un fardeau bien lourd pour de si frêles épaules ! Cet antagonisme se retrouve d’ailleurs parfaitement illustré à travers la façon dont chacun des deux enfants appréhende les évènements auxquels ils se trouvent confrontés. Ainsi, alors que son petit frère ne semble pas douter (ni s’étonner) un instant du caractère surnaturel des évènements se déroulant à Kerohan, Viola – telle une adulte – s’efforce quant à elle de trouver une explication rationnelle aux phénomènes étranges qui se succèdent.

___Mais à mesure que les évènements inexplicables se succèdent, le doute s’immisce dans l’esprit de Viola et du lecteur. Ces phénomènes troublants ont-ils une explication rationnelle ? Viola et son frère, dévorés par le chagrin et bouleversés par ce « déménagement » forcé, ne sont-ils pas simplement victimes de leur imagination fertile, nourrie par le souvenir des histoires que leur racontait leur mère et le folklore local qui pare le lieu d’une aura chargée de magie ? A l’instar du « Tour d’écrou » d’Henry James, le récit de N. M. Zimmermann semble ainsi pouvoir s’appréhender au travers de deux voies : un angle fantastique d’abord (une histoire de fantômes) ou un angle « psychologique » et interprétatif. Selon cette dernière grille de lecture, les évènements décrits pourraient ainsi s’interpréter comme la simple résultante de la folie du narrateur (pouvant s’expliquer ici comme la conséquence du profond chagrin des enfants… combiné aux effets du vin chaud que leur administre assidument Madame Lebrun chaque soir !). Une théorie d’autant plus plausible que longtemps, l’auteure distille les indices pouvant l’accréditer. De fait, on est bientôt tenté de mettre en doute l’authenticité des phénomènes observés par les deux enfants, et l’on s’interroge sur leurs interprétations.

___Au-delà de la réussite esthétique (efficacité des atmosphères mises en place, maîtrise impeccable du rythme), le récit vaut surtout pour le formidable message qu’il sous-tend. Car sous couvert d’une intrigue accrocheuse et délicieusement angoissante, N. M. Zimmerman propose en effet une véritable réflexion sur le délicat travail de deuil qui suit la perte d’un être cher. Mettant en perspective les trajectoires de ses personnages, l’auteure place aussi au coeur de son roman la question de la résilience et de la reconstruction de l’individu après un drame. Surmonter sa douleur, réussir à aller de l’avant en dépit des épreuves qui jalonnent nos vies, ne pas se laisser dévorer par le passé et le chagrin… tels sont quelques-uns des messages clés sous-tendus par ce récit aux multiples grilles de lecture et qui cultive de bout en bout avec brio l’art de l’ambiguïté.

Manoir isolé, portes qui claquent, personnages inquiétants,… avec « Les ombres de Kerohan », N. M. Zimmerman reprend tous les ingrédients du roman gothique pour en livrer une variation aussi plaisante que réussie. Véritable hommage au genre, ce pastiche respectueux multiplie les références et assume pleinement ses influences. Certes, l’intrigue, délibérément orientée jeunesse, n’atteint évidemment ni la complexité ni la noirceur des classiques du genre dont elle s’inspire. Pour autant, on ne saurait tenir rigueur à l’auteure de ce détail, tant le message sous-jacent le récit se révèle au final aussi percutant qu’habilement amené.

Si à première vue, le dénouement semble donner au lecteur, sinon toutes, au moins une grande partie des clés du mystère, le récit se clôture néanmoins de manière suffisamment ouverte pour laisser au lecteur une confortable marge d’interprétation. De fait, libre à ce dernier de croire sur parole ou non à l’authenticité de ce récit qui, à l’instar des classiques du genre, cultive de bout en bout l’art de l’ambiguïté.

Je remercie une fois encore les éditions L’Ecole des Loisirs pour cette belle lecture!

« Le jardin de minuit » de Edith

Quatrième de couverture

Été. Angleterre, XXe siècle. Tom Long est contraint de passer ses vacances chez son oncle et sa tante, car son frère a la rougeole. Ils habitent un appartement, situé dans un immeuble sur cour. L’ennui s’installe… Quand soudain, une nuit, un événement étrange se produit : l’horloge du hall sonne treize coups ! La cour a laissé place à un immense jardin… Tom s’y risque, il y devient invisible sauf aux yeux d’une petite fille de son âge, Hatty, vêtue d’une tenue du siècle dernier. Elle semble vivre dans un temps qui n’obéit pas aux lois chronologiques… Quel mystère se dissimule derrière ce bouleversement temporel ?
  • Mon résumé

_Après que son petit frère ait attrapé la rougeole, Tom se voit imposer une mise en quarantaine afin d’écarter tout risque de contagion. C’est donc à contre-coeur que le jeune garçon pose ses valises le temps d’un été dans la maison de son oncle et sa tante. Ici, les fenêtres bardées de barreaux donnent à sa chambre des allures de cellule de prison, renforçant un peu plus encore son sentiment de malaise. Dans ce décor étriqué et morose, son imagination se cogne aux murs de sa chambre et son horizon se limite au béton de la petite cour grise et sinistre du bâtiment.

___Le petit garçon ne se doute alors pas que cet exil forcé va portant bientôt se transformer en une aventure extraordinaire, qui va le tirer de son ennui et le marquer à jamais. Alors qu’il écoute les heures lentement s’égrener, Tom décèle une anomalie dans le fonctionnement de l’horloge de la maison. La pendule, qui semble comme ensorcelée, sonne chaque nuit treize coups, faisant dans un même temps apparaître derrière la porte du fond un magnifique jardin qui disparaît aussitôt le jour venu. Un étrange phénomène qui se répète tous les soirs, propulsant ainsi chaque nuit le jeune garçon dans cet univers étonnant surgissant de nulle part comme par enchantement. La beauté enchanteresse de ces grands espaces de verdure exerce un incroyable pouvoir d’attraction sur le garçon qui ne dispose cependant chaque nuit que d’un cours intervalle de temps pour explorer le jardin. Irrésistiblement attiré par ce jardin aux couleurs chatoyantes et le sentiment de liberté que lui procurent ces escapades sauvages au coeur de la nature, le garçon guette la tombée du jour, impatient de réitérer cette singulière expérience.

___Au cours de ses incursions dans cette bulle hors du temps, le garçonnet fait la connaissance d’une jeune fille nommée Hatty. Chose étrange, au milieu de cet écrin de verdure où Tom semble être invisible aux yeux de tous les gens qu’il croise, la fillette est la seule personne capable à le voir et à lui parler. Entre les deux enfants né bientôt une belle histoire d’amitié.

___Mais alors qu’il ne s’écoule qu’une poignée d’heures entre les visites successives de Tom, ce sont des mois voire des années dans la vie de Hatty qui défilent. De voyage en voyage, le garçon voit ainsi son amie grandir et se transformer peu à peu en une véritable jeune femme.

___Troublé par cet étrange phénomène et devant la fin imminente de son séjour chez son oncle et sa tante, Tom est bien décidé de percer le mystère de cet écrin de verdure…

  • Mon opinion

★★★★★

___Avec « Le jardin de minuit », Edith Grattery se plie pour la première fois à l’exercice de l’adaptation en solo et signe une fable originale et de toute beauté sur le thème de l’amitié et du temps qui passe.

___Philippa Pearce compte parmi les auteurs jeunesse les plus respectés en Grande-Bretagne. Parmi ses thèmes de prédilection, celui récurrent de l’enfance imprègne une grande part de son oeuvre. Relativement méconnu en France, « Tom et le jardin de minuit », écrit dans les années 50, est pourtant considéré outre-Manche comme un classique de la littérature enfantine. S’appuyant sur la trame narrative du roman, Edith se réapproprie ce classique de la littérature anglaise qu’elle met en images avec le plus grand talent.

___L’auteure a expliqué avoir épuré certaines références religieuses de la version d’origine et adapté les dialogues afin de dépoussiérer la trame du récit. Quel que soit le degré de fidélité de la BD à l’oeuvre d’origine, on ne peut que succomber au charme onirique de cet univers un brin suranné et à la magie de cette histoire illustrée avec sensibilité et poésie.

___Pour ces décors, l’illustratrice a puisé son inspiration dans ses ballades, au coeur de magnifiques jardins anglais ainsi qu’à partir des photos de la maison d’enfance de Philippa Pearce, l’auteure du roman d’origine.

___Dans ce récit qui oscille entre réalité et fantastique, le lecteur perd peu à peu lui aussi toute emprise sur le tissu du temps. Tel un funambule, il traverse cette histoire suspendu sur le fil fragile tendu entre deux époques, tenu en haleine par la crainte de voir à tout instant le lien se briser, scellant ainsi la fin irrévocable de cette expérience aussi improbable que féérique et d’une amitié qui défie les lois du temps.

___Avec ce récit aussi dépaysant qu’enchanteur, Edith nous livre une réflexion poétique sur l’inexorable fuite du temps ainsi que sur le pouvoir des souvenirs capables de lui résister et de lui survivre. C’est également une belle ôde à l’enfance, à l’amitié, à l’imaginaire et à la nature.

___Coutumière des ambiances victoriennes qu’elle sait retranscrire avec une remarquable maîtrise (elle a notamment collaboré à la série « Basil & Victoria », à « La Chambre de Lautréamont » ou encore « Les Hauts de Hurlevent »), Edith démontre une fois encore son habileté à distiller des atmosphères inquiétantes et mystérieuses. Elle traduit avec délicatesse l’improbable de cette expérience, et sa dimension féérique. Dans cette bulle qui s’affranchit des lois du temps, elle cristallise toutes les joies de l’enfance, et nous fait renouer avec cette période d’insouciance.

___Avec son dessin soigné et stylisé, Edith donne corps à cette histoire pleine de fantaisie, qui fait la part belle à l’imaginaire et nous immerge instantanément au coeur de ce jardin baigné de lumière comme en plein jour. Accordant un grand soin aux ambiances et aux décors, la dessinatrice stimule puissamment notre imaginaire et met tous nos sens en éveil. Herbe tendre, panorama féérique et explosion de couleurs se mêlent harmonieusement dans une ambiance surannée exquise. On rêverait de se fondre dans ce décor végétal à couper le souffle, où l’on sent presque les bouquets de parfums qui embaument l’air.

___D’une précision métronomique, le rythme du découpage bat harmonieusement le va-et-vient entre les époques. A l’instar du jeune héros, le lecteur est curieux de percer le mystère qui se cache derrière ces phénomènes étranges. Les questions fusent et se bousculent dans sa tête… avant de se laisser finalement emporter par cette histoire originale et envoûtante où le balancier du temps semble avoir perdu la boussole.

___Bien que ne disposant pas du recul nécessaire pour évaluer la qualité de l’adaptation d’Edith au regard de l’oeuvre dont elle s’inspire, j’ai été littéralement enchantée par le rendu visuel et l’atmosphère saisissante de cette bande dessinée. Véritable invitation au rêve, porté par une narration aussi limpide que parfaitement maîtrisée, Edith signe une oeuvre sensible et lumineuse doublée d’un hommage remarquable au roman de Philippa Pearce. Un album somptueux, aux accents de récit d’apprentissage, qui trouvera assurément un écho, aussi bien chez les adultes que parmi les plus jeunes lecteurs.

Je remercie chaleureusement les éditions Soleil pour cette très belle découverte!

  • Extrait

Extrait du « Jardin de Minuit » de Edith (Editions Soleil, 2015)

« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

Quatrième de couverture

Jane Eyre 2.0 revisité à la sauce Gossip Girl. Paris 2014, on y suit le parcours de Willa, habituée à frayer avec la jeunesse dorée et super cielle des beaux quartiers de la capitale, jusqu’à la Villa des Brouillards perdue au fin de Montmartre. Dans cet endroit hors du temps, comme bloqué en plein XIX, elle fait la connaissance de Marni une jeune pianiste aveugle et de son frère, le sombre Edern.
Après la disparition de leurs parents, le frère et la soeur s’y sont comme reclus, bloqués par les lourds secrets de famille et depuis peu, victimes d’un maître chanteur. Touchée par Marni et séduite par Edern, Willa décide de percer les mystères de la Villa des Brouillards.

Le roman original: « Chaque soir à onze heures » de Malika Ferdjoukh

★★★★★

___Après mon récent coup de coeur pour le dernier roman de Malika Ferdjoukh, il ne m’aura pas fallu longtemps avant de céder à l’envie de renouer avec l’univers de l’auteure ! La parution aux éditions Casterman de l’adaptation graphique de « Chaque soir à onze heures » était en outre l’occasion rêvée d’exhumer ce titre de ma bibliothèque. Ayant eu le privilège de découvrir la BD quelques jours avant sa sortie officielle, voici donc un billet « deux-en-un » pour évoquer le roman original et son adaptation BD !

___Fille d’un père artiste-sculpteur (dont les oeuvres portent des noms à couper au couteau) et d’une mère organisatrice de concours de beauté, Wilhelmina Ayre se décrit elle-même comme une fille « sans relief ». Un soir, la lycéenne se rend à l’anniversaire de sa meilleure amie, Fran Hilbert. La riche héritière loge au HOPH, un palace parisien appartenant à sa famille. Mais alors que Willa pensait passer une soirée romantique auprès de son petit ami Iago (qui n’est autre que le demi-frère de Fran), cette dernière se heurte au comportement inexplicablement distant de l’élu de son coeur.

Tandis que la fête bat son plein, Willa s’isole un instant sur la terrasse où elle fait la connaissance d’un certain Edern, taciturne et mystérieux, dont l’attitude étrange ne tarde pas éveiller sa curiosité. Suite à la prestation de Willa au saxo, Edern propose à la jeune fille de former un duo avec sa jeune soeur, Marni et lui donne ses coordonnées. Le lendemain, Willa se rend à l’adresse indiquée. Coincée au fond d’une impasse, cachée par un écran d’arbres obscurs, l’adolescente découvre une bâtisse défraichie. Dans cette demeure hors du temps, elle fait la connaissance du personnel de maison, El et Secundo, et rencontre le reste de la famille d’Edern. Willa ne tarde pas à se prendre d’affection pour la jeune et pétillante Marni et ses néologismes croustillants. La cadette des Fils-Alberne lui confie bientôt un secret : chaque soir à 11 heures précise, la pendule s’arrête et des bruits inquiétants viennent alors rompre le silence de la maison.

Quel terrible secret peut bien cacher la demeure endeuillée des Fils-Alberne déjà marquée par deux tragédies ?

Le mystère ne tarde pas à s’épaissir à mesure que des évènements étranges se succèdent. Willa multiplie en outre les découvertes déconcertantes et essuie successivement plusieurs tentatives d’agression à son encontre…

___Il faut indéniablement une sacré dose de talent (et d’audace !) pour réussir à mêler dans un même roman turpitudes adolescentes, intrigue policière aux relents de thriller, amoureux maudits et maison obscure aux airs de château de Thornfield-Hall de Jane Eyre (et abritant elle aussi son lot de secrets) sans que cet édifice éclectique ne s’écroule ou que l’intrigue ne perde en crédibilité. Avec son talent de conteuse hors pair et son style inimitable, Malika Ferdjoukh parvient pourtant une fois de plus à nous surprendre avec ce mélange aussi improbable que réussi dans lequel se côtoient harmonieusement modernité technologique et ambiance poussiéreuse façon XIXème siècle ! « Chaque soir à onze heures » est ainsi un véritable objet hybride, aux influences multiples et se situant à la croisée des genres.

___A l’instar d’un Alfred Hitchcock ou d’un Wilkie Collins, Malika Ferdjoukh excelle dans l’art de créer des atmosphères électriques et anxiogènes à souhait ! Sans verser dans le gore ni l’effusion d’hémoglobine, tout son secret réside ainsi davantage dans l’art de suggérer plutôt que de montrer. Et le résultat se révèle d’une redoutable efficacité ! Quoique destiné à la jeunesse, les lecteurs même plus âgés se laisseront eux aussi sans peine prendre dans les filets de cette intrigue particulièrement haletante, et qui se révèle en outre brillamment portée par des personnages à la fois hauts en couleurs et saisissant de réalisme.

___Aux côtés de Willa, on tente désespérément de percer le mystère de la résidence Fausse-Malice et du drame qui s’est joué entre ses murs. Certains personnages se révèlent peu à peu plus troubles qu’ils n’y paraissent, et la romancière lève bientôt le voile sur une intrigue aussi tortueuse qu’ingénieuse.

___Si le lecteur aguerri a toutes les chances de démêler une partie du mystère avant sa révélation complète, il est en revanche hautement improbable qu’il en devine tous les tenants et les aboutissants avant d’avoir tourné la dernière page ! La complexité de la machination élaborée par Malika Ferdjoukh et la maîtrise avec laquelle l’auteur tisse méthodiquement sa toile, reliant peu à peu les éléments les uns aux autres et établissant les ultimes connexions, force l’admiration !

___Ponctuée de nombreux rebondissements et portée par une héroïne à la vivacité d’esprit remarquable (nous épargnant ainsi les poncifs du genre !), Malika Ferdjoukh insuffle ainsi à son intrigue le juste rythme. Dans ce roman, astucieusement découpé en vingt-trois chapitres, elle nous abreuve une fois de plus de références culturelles en tous genres. De Jane Eyre à Jane Austen, en passant par Daddy Long Legs et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde… ces multiples clins d’oeil habilement glissées au détour d’une phrase ou d’un titre de chapitre, s’insèrent parfaitement (et avec un naturel déconcertant) au récit. Une fois encore, musique et cinéma tiennent également une place de choix dans l’oeuvre de Malika Ferdjoukh. Constellé de références cinématographiques et musicales, l’atmosphère de « Chaque soir à onze heures » est aussi électrique que crépitante de jazz ! Un régal !

  • Mon opinion

★★★★★

___Après Cati Baur et la saga « Quatre soeurs », c’est donc au tour de Camille Benyamina et de Eddy Simon de s’atteler à la mise en images d’un des romans de Malika Ferdjoukh. En 2014, le duo s’était déjà remarquablement illustré avec la BD « Violette Nozière » (Editions Casterman). A peine un an après, les deux auteurs récidivent avec un nouveau coup de maître, signant une adaptation graphique époustouflante et de toute beauté ! Un bijou à découvrir absolument !

___Difficile trouver les mots permettant de rendre justice à cette véritable pépite ! Il faut dire qu’en s’appropriant un roman de Malika Ferdjoukh, les deux auteurs s’appuyaient sur un matériau de tout premier choix ! Mais la qualité certaine du texte original n’en rendait pas pour autant l’entreprise moins périlleuse. Au contraire, face au style inimitable de Malika Ferdjoukh (foisonnant de références et de jeux de mots en tous genres), ses atmosphères poétiques et envoûtantes à souhait, le défi était de taille !

___Au final, la version de Camille Benyamina et de Eddy Simon a pourtant toute la saveur et le cachet du roman de Malika Ferdjoukh dont elle restitue à merveille le ton et l’ambiance délicieusement décalés. Dès les premières planches, il s’opère en effet une incroyable alchimie entre le texte de Malika Ferdjoukh (ici adapté par Eddy Simon) et le dessin caractéristique et véritablement « incarné » de Camille Benyamina. La combinaison de ces deux personnalités et de leurs univers si particuliers est un véritable feu d’artifice pour les sens ! Le trait, empreint de sensibilité et de douceur de Camille Benyamina, porte en effet à merveille les intentions du roman original. On est frappé par la précision et la justesse avec laquelle la dessinatrice a saisi les personnages et les ambiances imaginés par la romancière. Expressif pour ses personnages, son trait ne manque pas de dynamisme dans son rendu. Avec ses décors chiadés et ses ambiances crépusculaires, on ne saurait imaginer plus bel écrin à cette intrigue mystérieuse à souhait et pleine de caractère.

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

Aux manettes du scénario, Eddy Simon signe lui aussi une partition remarquable et sans fausse note ! Le scénariste s’est en effet approprié avec brio le propos et les subtilités du texte d’origine pour en restituer toutes les saveurs et les influences avec une rare maîtrise. On retrouve ainsi avec plaisir tous les ingrédients qui font la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh : le rythme soutenu et parfaitement ciselé qui rappelle celui des fameuses Screwball comedy (auxquelles elle aime tant rendre hommage à travers ses livres), les innombrables références culturelles dont elle s’amuse à parsemer ses intrigues, ou encore ses sempiternelles facéties lexicales et autres jeux de mots à tiroir ! Ensemble, les deux auteurs donnent ainsi magnifiquement corps à cette intrigue palpitante et à ces personnages aussi attachants que hauts en couleurs, afin de nous livrer une adaptation de haute volée !

___Bien sûr, les lecteurs attentifs et méticuleux noteront quelques prises de liberté avec le scenario original. Probablement par souci de cohérence, et afin de ne pas alourdir une intrigue déjà foisonnante et riche en rebondissements, les auteurs ont ainsi du tailler dans le scenario d’origine et opérer quelques simplifications et autres raccourcis. Rendus nécessaires par les contraintes du format BD, ces partis pris se révèlent cependant toujours parfaitement justifiés et ne dénaturent en rien les fondamentaux de l’oeuvre d’origine.

___Il n’est donc pas certain que ceux qui aborderont cette version graphique sans avoir lu au préalable le roman d’origine apprécieront à sa juste valeur le remarquable travail réalisé par les deux auteurs. Les lecteurs éprouveront en effet sûrement un sentiment de précipitation dans la conduite de l’intrigue, et regretteront peut-être l’apparente maladresse de certains enchaînements, ne leur permettant pas de saisir (et d’apprécier) complètement les subtilités et les enjeux d’un scénario mettant en jeu de nombreux protagonistes et aux ramifications relativement complexes. En revanche, ceux qui découvriront cette BD après avoir lu le texte original tomberont à n’en pas douter sous le charme de cette version d’une incroyable fidélité, et portée par un dessin de toute beauté, qui restitue avec brio l’atmosphère si caractéristique et délicieuse des romans de Malika Ferdjoukh !

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

En tout point fidèle à l’esprit du roman du même titre de Malika Ferdjoukh dont il restitue à merveille l’essence et l’atmosphère à la fois pénétrante et unique, « Chaque soir à onze heures » est un bijou de sensibilité et d’intelligence, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions !

Si les deux auteurs ont fatalement dû opérer quelques simplifications et raccourcis scénaristiques (liées aux contraintes imposés par le format BD), les libertés prises avec l’intrigue ne dénaturent en rien l’oeuvre d’origine qui bénéficie ici d’une remarquable mise en images. Camille Benyamina et Eddy Simon ont ainsi su capter et extraire avec brio les éléments constituant l’essence même du roman de Malika Ferdjoukh et, à l’instar de la romancière, insuffler à leur oeuvre ce supplément d’âme la rendant si unique et exceptionnelle.

Le dessin soigné et éthéré de Camille Benyamina porte à merveille les intentions du roman d’origine, tout comme Eddy Simon qui a su trouver à chaque instant le juste équilibre entre respect de l’oeuvre originale et prises de liberté. S’il manque peut-être parfois quelques planches permettant d’assurer des transitions moins abruptes rendant le récit un brin plus fluide, on retrouve en revanche tous les éléments caractéristiques des romans de Malika Ferdjoukh ! Plongé dans cette bulle hors du temps, la magie opère instantanément et l’on se laisse rapidement porter par l’atmosphère ensorcelante de cette intrigue haletante et menée tambour battant !

Une vraie réussite, à la hauteur du génie du roman d’origine, et un hommage appuyé à une auteure « jeunesse » virtuose, comptant parmi les plus douées de sa génération !

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour m’avoir permis de découvrir cette BD en avant-première!