[Film] « The Women » de George Cukor (1939)

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  • Titre original : The Women
  • Année : 1939
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : George Cukor
  • Scénario : Anita Loos, Jane Murfin, Clare Boothe Luce (pièce), F. Scott Fitzgerald, Donald Ogden Stewart
  • Producteur(s) : Hunt Stromberg
  • Production : MGM
  • Interprétation : Norma Shearer (Mary Haines), Joan Crawford (Crystal Allen), Rosalind Russell (Sylvia Fowler), Paulette Goddard (Miriam Aarons), Joan Fontaine (Peggy Day), Mary Boland (la comtesse de Lage), Marjorie Main (Lucy), Phyllis Povah (Edith Phelps Potter), Virginia Weidler (Little Mary), Lucile Watson (Mme Moorehead)…
  • Durée : 2h14

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Avis

★★★★☆

___Comme de nombreux films de l’âge d’or d’Hollywood, The Women fut, avant de devenir un succès au cinéma, un triomphe sur les planches. Il faut dire que la volonté de transposer la qualité des productions de Broadway sur un medium accessible à moindre coût et à un plus grands nombre de spectateurs conduisit les studios à porter à l’écran de nombreuses oeuvres théâtrales. Dès le début des années 30, la MGM fait ainsi partie des studios qui adaptent massivement les pièces de Broadway. Elle cherchait alors des valeurs sûres et choisissait presque exclusivement des pièces à très gros succès. Si la quantité d’adaptations décline après la mise en application stricte du Code en 1934, le théâtre continue à fournir une source importante d’inspiration pour le cinéma. Spécialisé dans cet exercice d’adaptation vers le grand écran, Cukor, qui avait la réputation d’être un grand « directeur d’actrices », réalisa une bonne partie des films de la MGM. Après avoir été congédié du tournage de « Autant en emporte le vent » pour s’être fait reprocher de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, le réalisateur se voit ainsi confier l’adaptation de la pièce à succès de Clare Boothe Luce, « The Women », qui connut un triomphe à Broadway dès son lancement en 1936.

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Mary Haines (Norma Shearer) partageant un moment de complicité avec sa fille, « Little Mary » (Virginia Weidler)

___L’histoire de The Women est celle d’un triangle amoureux dont il manque l’un des côtés. Mary Haines (Norma Shearer), épouse modèle et mère de famille accomplie, voit son mariage brusquement voler en éclats lorsqu’elle découvre que son mari Stephen a une liaison avec Crystal Allen (Joan Crawford), vendeuse de parfums au sein d’un grand magasin de luxe. Avant d’arriver jusqu’à son oreille, l’information s’est déjà répandue à travers Park Avenue grâce aux soins de son « amie » Sylvia. S’ensuivent de nombreuses péripéties qui aboutissent au point culminant du film, le départ de Mary qui, en instance de divorce, part se réfugier dans un ranch à Reno où, en compagnie d’autres femmes dans sa situation, elle doit décider si son honneur est plus important que son mariage.

___1939 fut une année faste pour le cinéma hollywoodien et « The Women » compta parmi l’un des plus grands succès. Avec pas moins de 130 rôles, le film de Cukor bénéficie d’une distribution exclusivement féminine (animaux compris). Une contrainte technique qui permet au film de devenir un véritable laboratoire passant au microscope les comportements et les interactions qui régissent la société féminine. A travers sa palette de personnages, Cukor met en scène un large éventail de stéréotypes féminins au service d’un film dans lequel les caractères priment sur le récit. Un parti-pris parfaitement assumé, jusque dans le générique d’ouverture qui nous présente chacune des protagonistes associée à son double animalier, reflets évocateurs de leurs personnalités respectives. La métaphore animalière est rarement flatteuse, allant de la biche innocente (Mary) au fauve carnassier (Crystal), en passant par la chatte prête à sortir les griffes (Sylvia).

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Tout au long du film, Cukor file d’ailleurs la métaphore animale aussi bien dans les dialogues que dans la mise en scène. Il compare le monde des femmes à une véritable jungle dont la première séquence nous dresse avec panache les contours : virevoltant d’une pièce à une autre, la caméra se ballade, allant des bains de boue à la manucure en passant par la salle de massage, le tout au son des commérages que s’échangent bruyamment les clientes. Pour le spectateur, l’institut de beauté a des allures de ménagerie. Pour les femmes qui le fréquentent, il constitue à la fois leur territoire sacré et le centre névralgique d’où sortent et circulent les ragots et les rumeurs les plus croustillantes.

C’est d’ailleurs ici que Mary se verra révéler l’infidélité de son époux. Sur les chaudes (et insistantes) recommandations de Sylvia, la jeune femme vient confier ses mains aux doigts experts d’Olga, une manucure à la langue bien pendue. Tandis que cette dernière lui applique le vernis « jungle red » (la dernière tendance de la saison), elle laisse échapper, au milieu d’un flot de ragots ininterrompus, la terrible nouvelle… sans se douter qu’elle a en face d’elle la malheureuse épouse trompée.

___Alors que Mary voit son monde s’écrouler, le spectateur devient l’observateur de ce microcosme féminin, régi par des codes et des lois tacites. Sans obligation professionnelle, évoluant dans les hautes sphères de la société new-yorkaise, elles mènent une vie d’oisiveté, leur existence tournant exclusivement autour des médisances et des commérages qu’elles échangent les unes sur les autres.

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Sylvia (Rosalind Russell) et Edith (Phyllis Povah) s’adonnant à leur activité principale dans la salle de bains de leurs amie Mary

Un monde de sournoiseries et d’hypocrisie dans lequel on feint de plaindre tout en répandant la rumeur, on prétend consoler tout en multipliant les allusions fourbes et volontairement blessantes. En la matière, la palme de la duplicité revient incontestablement à l’odieuse Sylvia Fowler (Rosalind Russell). Prototype de la femme snob, entretenue par son riche mari et qui passe son temps à colporter des ragots sur ses prétendues « amies », elle incarne la quintessence de l’hypocrisie et de la fourberie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rosalind Russell n’était initialement pas pressentie pour ce rôle. Au final, avec son interprétation cabotine à souhait, elle livre une prestation irrésistible de drôlerie, se révélant comme l’un des meilleurs atouts et le principal élément comique du film.

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Sylvia (Rosalind Russell) en pleine séance de gymnastique

Joan Crawford campe de son côté une croqueuse d’hommes et de diamants (ironiquement prénommée Crystal), vénale et sans scrupule. N’apparaissant qu’après trente-deux minutes de film, elle incarne l’arriviste stratège, qui simule l’attachement pour s’élever socialement et vivre dans l’opulence. Pour Crystal, les relations hommes-femmes ne sont qu’un moyen lui permettant d’arriver à ses fins et de servir ses intérêts.

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Sylvia (Rosalind Russell) et sa nouvelle amie Crystal (Joan Crawford)

___Mary se considère quant à elle comme une femme moderne et épanouie qui baigne dans un bonheur conjugal sans nuages. Très complice avec sa fille unique et passionnément amoureuse de son mari, elle n’imagine pas qu’un évènement puisse venir balayer cette harmonie familiale. La révélation de la liaison adultérine de son époux ébranle toutes ses certitudes. Commençant par rejeter les recommandations de sa mère qui lui conseille de feindre l’ignorance quant aux écarts de son mari, elle se révèle très touchante dans son rôle de femme toujours éprise mais ne pouvant surmonter l’humiliation de la tromperie. Dans le train en direction de Reno, la ville des divorces expéditifs, se route croise celle d’autres femmes dans sa situation, parmi lesquelles la comtesse, Miriam Aarons ou encore Peggy ; toutes réunies dans une même épreuve, chacune se raccrochant à leur fierté… mais sans mari. Sans bruit, elle observe ces égales comme autant de miroirs possibles de l’attitude à adopter, sans parvenir à trouver celle qui lui convienne. Tiraillée entre son orgueil de femme blessée et sa foi inébranlable en l’amour, elle se trouve dans une impasse, incapable de mettre en pratique les principes d’indépendance et d’émancipation qu’elle revendique pourtant. Présentée comme une femme dynamique, autonome et avide de liberté (la première scène la montre en tenue de cavalière, juchée sur un cheval, terminant de faire la course avec sa fille), elle applique cependant rarement avec conviction cette attitude prétendument détachée. Il en résulte un portrait plutôt régressif de la femme qui sous couvert de discours prônant l’émancipation, adopte une conduite à rebours des valeurs qu’elle prétend défendre.

Dépourvue de l’idéalisme de sa fille, Madame Morehead (Lucile Watson), la mère de Mary, a de son côté une vision bien moins sentimentale du couple. Informée de l’aventure entre Stephen et Crystal, elle lui conseille de ne rien faire. Comme elle 30 ans plus tôt et sa grand-mère encore avant, sa fille doit fermer les yeux sur les incartades extra-conjugales de son époux. Pour elle, le comportement de Stephen n’est que la manifestation inévitable de sa nature d’homme, en proie à ses pulsions et à ses désirs.

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Mme Moorehead (Lucile Watson) conseillant à sa fille d’ignorer son aventure extra-conjugale

Symbole des conventions et de la respectabilité bourgeoise, elle prône une vision accommodante du couple, aussi bien pour préserver l’institution sociale que représente le mariage que les avantages matériels qu’il garantit à la femme dans les milieux huppés. Se méfiant des amies de Mary, elle cherche à ramener sa fille vers son époux et le père de leur fille unique, convaincue, au fond d’elle, qu’une affection sincère les relie encore. Mais Mary refuse de souscrire à cette vision désenchantée du mariage. Sa conception du couple est basée sur le partage des sentiments, le respect mutuel et sur un rapport d’égalité entre l’homme et la femme.

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Elle refuse tout autant de faire passer les avantages matériels avant les sentiments que de se soumettre aux règles d’un jeu amoureux à trois tel que lui impose son mari. Considérant l’attitude de Stephen comme un coup de canif dans le contrat, elle décide donc de divorcer et d’affirmer son autonomie, même si cela doit se faire au prix de la solitude.

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Miriam Aarons (à doite: Paulette Goddard) taquinant Peggy (à gauche: Joan Fontaine) sur sa fierté

___The women est avant tout un film sur les femmes dont il dresse un portrait particulièrement mordant, tournant en dérision des bourgeoises qui passent leur temps à se façonner une apparence tout en crachant leur venin et qui courent après l’argent et la sécurité. De ce tableau au vitriol émerge un propos sur le fond finalement loin d’être féministe, renforcé par une conclusion franchement rétrograde. Pour autant, l’ensemble n’en reste pas moins mené tambour battant et avec un incontestable brio. Divisée en 3 parties (la découverte de la liaison de son mari, l’exil de Mary à Reno puis la reconquête de Stephen), le film conserve une succession de situations et de dialogues dictés par les règles dramaturgiques. De nombreux éléments témoignent de l’inscription du film dans un mode de caractérisation nourri par le théâtre. Loin de chercher à rompre totalement avec la forme d’origine, l’adaptation de Cukor semble au contraire désireuse d’exploiter un comique qui rappelle au spectateur la culture théâtrale. « The women » fait partie de ces films qui assument plus volontiers que les scenarii originaux du cinéma une certaine exagération et un sens de la caricature dans le traitement des caractères et des situations.

___Filmée avec le procédé du Technicolor, la séquence en couleurs du défilé de mode suspend brusquement le récit au milieu du film pour le faire basculer dans l’autoparodie. Au cours de cette parenthèse dans la narration on peut notamment voir les mannequins envoyer des cacahuètes à des singes en cage, eux-mêmes grimés dans des vêtements de haute couture. Le tout sous les yeux du public, composé des actrices du film. Ces représentations gigognes (spectacle des primates dans le défilé de mode dans le film) constituent autant de mises en abyme de la haute société new-yorkaise que d’évocations des femmes qui la composent présentées comme des êtres artificiels et factices.

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La séquence du défilé en Technicolor, au milieu du film

___Grands absents du casting, les hommes se trouvent cependant au centre des enjeux et de toutes les conversations. Afin de montrer leur influence sans jamais les mettre physiquement à l’écran, Cukor use de nombreux stratagèmes et redouble d’inventivité dans sa mise en scène. Les scènes de ménage se déroulent au téléphone (où l’on n’entend que les répliques de Mary, la caméra braquée sur son visage nous laissant voir son expression alternativement s’illuminer ou se décomposer au gré des propos de son mari). Dans une autre scène de dispute entre les deux époux, les échanges sont rapportés par la femme de chambre qui en livre le compte rendu détaillé à la cuisinière. Cela donne lieu à l’une des séquences les plus mémorables du film, au cours de laquelle on voit la domestique multiplier les allers-retours depuis la porte fermée de la chambre à coucher jusqu’à la cuisine située au rez-de-chaussée. Singeant ses employeurs, elle rejoue, telle une actrice, la scène à laquelle elle vient d’assister, reprenant chacune de leurs répliques et imitant leurs intonations. Autour de la table, les deux employées y vont de leurs commentaires avant d’être brusquement stoppée dans leurs jeux de parodie, sur le point d’être confondues dans leur position de voyeurisme.

___Jusqu’au bout, la réalisation enchaîne les séquences de grande effervescence (où l’impression de désordre est accentuée par une profusion de personnages parlant tous en même temps) avec les moments plus graves et plus intimes. La narration glisse ainsi tout au long du film de la légèreté à la gravité, alternant entre moments d’introspection et crises d’hystérie collectives (qui atteint son apogée dans une scène de crêpage de chignon d’anthologie entre Sylvia et Miriam). Plus qu’une simple couleur de vernis, « rouge jungle » renvoie surtout à l’état d’esprit qui caractérise ces femmes évoluant dans la jungle urbaine du quartier chic de Park Avenue, et sortant leurs griffes vernies et acérés (après un tour à l’institut de beauté) pour mieux s’écharper et marquer leur territoire. Un sens de la compétition et un esprit de combat dont semble totalement dépourvue Mary. Face à sa féroce rivale, véritable séductrice carnassière qui use avec malice de tous ses charmes pour conserver son emprise sur Stephen, Mary semble d’abord prête à rendre les armes. La confrontation dans la cabine d’essayage entre l’épouse légitime et la briseuse de ménage met d’ailleurs en exergue tout ce qui oppose les deux femmes. A travers ce duel de personnalités (la biche innocente et rangée contre la tigresse impitoyable), ce sont aussi deux conceptions du rapport amoureux qui s’affrontent : celui sincère et exclusif face à un sentiment purement intéressé.

___ Pétrie de doutes et d’interrogations, l’intermède à Reno offre l’occasion à Mary de confronter sa vision idéalisée de l’amour à celle de ses nouvelles amies. La richissime comtesse Flora de Lave (Mary Boland) est une incorrigible fleur bleue qui n’envisage pas la vie sans amour. Aussi généreuse qu’exubérante, cette rentière n’aime qu’avec passion et excès. Après avoir connu une succession de mariages qui ont tous tourné au désastre (et pour cause, l’on découvre que plusieurs de ses anciens amants ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune), elle continue cependant à tomber régulièrement sous le charme de nouveaux hommes auxquels elle s’empresse de passer la bague au doigt, pour mieux les mettre dans son lit. Car malgré ces précédents, rien ne semble pouvoir entamer son enthousiasme ni son désir insatiable.

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Dans le train pour Reno, la comtesse de Lave (Mary Boland) et Mary (Norma Shearer) font connaissance

Comme la comtesse, Miriam Aarons, jeune actrice elle aussi en route pour Reno, associe le sentiment amoureux à l’amour physique et au désir sexuel, Elle ne croit pas en l’amour éternel et exclusif. Jamais acquis, il est une bataille de chaque instant. Il faut en entretenir la flamme pour ne pas qu’il se déporte sur d’autres objets et accepter de lutter pour lui.

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Miriam Aarons (Paulette Goddard) s’adressant à Sylvia (Rosalind Russell)

Elle ne cessera de pousser Mary à se battre pour reconquérir l’homme qu’elle aime. C’est pourtant une toute autre tactique que va finalement adopter l’épouse délaissée. Grâce à la complicité de sa fille qui lui fournit de précieux renseignements sur sa nouvelle belle-mère, Mary affute ses armes dans le plus grand secret. Dans un magnifique gros plan, elle exhibe enfin sa parure de guerrière, des ongles couleur « jungle red », parfaitement acérés pour le combat.

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Plutôt que de chercher à re-séduire Stephen, Mary va jouer sur la vanité de Sylvia et sa langue de vipère pour la conduire à révéler le secret de Crystal qui entretient une liaison avec la dernière conquête de la comtesse, un cow-boy rencontré à Reno. C’est donc en usant des armes de ses adversaires que Mary parviendra finalement à faire tomber le double maque de sa rivale et à remettre la parvenue à sa place, tout en prenant sa revanche sur Sylvia. Dans un ultime élan de solidarité féminine, les amies de Mary finissent par s’unir afin de lui assurer la victoire.

Quel que soit leur position sociale, les femmes semblent condamnées à subir la domination des hommes. Le film de Cukor montre l’influence du patriarcat sur les relations entre hommes et femmes, lequel semble dicter les codes maritaux aussi bien dans les milieux populaires que dans les classes bourgeoises. Fort de ces multiples personnages, The Women nous livre en définitive autant de portraits de femmes que de visions différentes de l’amour. Il explore la fragilité du sentiment amoureux dans un monde dominé par les hommes et régi par des logiques sociales et économiques et la façon dont il s’articule au sexe, à l’argent et au pouvoir.

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« Agatha Raisin enquête #2: Remède de cheval » de M. C. Beaton

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Quatrième de couverture

Agatha Raisin, s’intégrant peu à peu à son petit village, fait la connaissance de Paul, le vétérinaire, qui ne semble pas insensible à ses charmes. Mais celui-ci est retrouvé mort, victime d’une injection de tranquillisant destiné au cheval de Lord Pendlebury. Agatha ne croit pas à l’accident et prend l’enquête en main. Son nouveau voisin, le colonel Lacey, d’habitude distant, accepte de l’aider.
  • Mon opinion

★★★★☆

___Agatha a encore l’esprit absorbé par son séduisant voisin lorsque Jack Pomfret, un de ses anciens concurrents, lui propose de se relancer dans les affaires. Comprenant que l’élu de son coeur n’est pas vraiment disposé à répondre à ses avances (dans l’immédiat, le colonel Lacey semble au contraire la fuir avec toute l’énergie du désespoir), la retraitée décide de partir quelques jours pour Londres afin d’étudier la proposition de son ancien confrère. Une fois là-bas, Agatha ne tarde pas à déchanter lorsqu’elle découvre que sous-couvert de belles promesses, Jack Pomfrey espère en fait lui soutirer de l’argent. Grâce aux conseils avisés de son ami Bill et à sa clairvoyance, Agatha échappe finalement de peu à une odieuse tentative d’escroquerie. A peine a-t-elle digéré l’affront d’avoir ainsi été menée en bateau, qu’elle retourne s’enterrer dans son cottage à la campagne, avec en prime un nouveau compagnon dans ses bagages…

Dans le même temps, la petite ville de Carsely vient d’accueillir un cabinet vétérinaire dont la salle d’attente ne désemplit pas. Depuis l’ouverture, les habitantes se bousculent pour venir faire examiner leurs compagnons à quatre pattes par le charmant Paul Bladen, un quarantenaire divorcé. Rabrouée par son voisin, Agatha, désormais propriétaire de deux chats, se résout finalement à concentrer ses efforts sur le nouveau vétérinaire. Moins farouche, ce dernier semble d’ailleurs céder au charme de la quinquagénaire. Mais alors qu’elle est sur le point de conclure, Agatha prend les jambes à son cou…

Incroyable ironie du sort, le lendemain de ce tête-à-tête mouvementé, le vétérinaire est retrouvé mort, une seringue de tranquillisant enfoncée en plein coeur. Les premières constatations des enquêteurs concluent rapidement à un accident. Une hypothèse qui ne convainc cependant pas Agatha Raisin. Guettant fébrilement l’aventure qui viendra rompre la monotonie de sa vie à Carsely, elle voit là l’opportunité idéale de mettre un peu de piquant dans sa vie.

*_____*_____*

___Après avoir lavé son honneur en démasquant le meurtrier de Mr Cummings-Browne, Agatha reprend du service pour élucider un nouveau mystère. Si cette fois-ci, la jeune retraitée est a priori exempte de tout soupçon, cela n’empêche pas notre excentrique quinquagénaire d’enfiler de nouveau ses habits de Miss Marple. Et c’est en charmante compagnie, épaulée par son séduisant voisin, qu’elle se lance donc dans une nouvelle enquête, sur les traces de l’assassin du vétérinaire de Carsely.

Alors que nos enquêteurs amateurs avancent dans leurs investigations, la thèse de l’accident, pourtant privilégiée par la police, semble bientôt se disloquer. Cette fois encore, la victime semblait être un coureur de jupons invétéré. De fait, les mobiles et les suspects ne manquent pas et tendent même à s’accumuler à mesure que l’enquête progresse. Si dans un premier temps, les deux voisins n’ont cependant pas de preuve tangible pour étayer leur intuition, chacun a ses raisons de vouloir se lancer dans cette enquête officieuse. Souffrant du fameux syndrome de la page blanche, le livre que tente d’écrire James est au point mort. Partir à la recherche de l’hypothétique meurtrier de Paul Bladen est donc le prétexte idéal pour le colonel de se détourner de son travail d’écriture. De son côté, Agatha voit dans cette enquête l’occasion rêvée de se rapprocher de son charmant voisin.

Depuis plusieurs semaines, James semble en effet résolu à fuir par tous les moyens sa voisine un peu trop entreprenante. Il faut dire que manquant cruellement de subtilité, toutes les tentatives de séduction d’Agatha se soldent invariablement par un échec. Pire, James commence à la croire réellement « dérangée ». Étonnamment, Agatha réalise que plus elle se montre désintéressée et distante avec James, plus ce dernier lui témoigne d’attention. Comprenant qu’elle semble tenir là une tactique potentiellement fructueuse, Agatha s’évertue donc, non sans quelques difficultés, à feindre l’indifférence.

Mais au grand désespoir de cette dernière, une nouvelle venue à Carsely, Freda Huntingdon, semble avoir elle aussi jeté son dévolu sur le colonel retraité. Agatha, qui voit rapidement clair dans le jeu de la nouvelle habitante, n’apprécie pas vraiment l’irruption de cette rivale sur son territoire. Il faut dire qu’aussi pugnace et déterminée qu’Agatha, Freda ne ménage pas ses efforts pour mettre le grappin sur James, multipliant les opérations séduction et les tentatives d’approche. Entre les deux voisines, les hostilités sont ouvertes et tous les coups sont permis pour tenter de ravir le coeur du célibataire endurci.

___Deuxième tome de la série « Agatha Raisin enquête », « Remède de cheval » reprend bon nombre des ingrédients à succès du premier opus. Au menu de cette deuxième enquête : un nouveau crime à élucider, des dialogues savoureux et toujours autant d’humour et de situations désopilantes, à l’instar de cette scène d’anthologie dans les toilettes d’un pub ou encore d’une confrontation explosive avec un châtelain irascible (qui prend Agatha pour une militante antichasse !)! Fidèle à elle-même, Agatha se laisse comme toujours davantage guider par son esprit de contradiction que sa conviction. On retrouve avec bonheur la personnalité sans filtre et les répliques exquises de l’excentrique retraitée. Toujours aussi spontanée et maladroite, elle multiplie les gaffes et possède le don de se mettre dans des situations aussi invraisemblables que truculentes !

___L’intrigue policière, bien que moins convaincante que celle de l’opus précédent, n’en reste pas moins plaisante à suivre. De fait, ce deuxième opus s’attarde davantage sur l’évolution des relations entre les différents protagonistes que sur l’enquête elle-même. Au fil des interrogatoires et de l’avancée de leurs investigations, la relation entre Agatha et James prend peu à peu une tournure conjugale. Entre chamailleries et quiproquos, leur duo fait des étincelles pour le plus grand plaisir du lecteur.

___A l’image de l’héroïne qui apprend progressivement à connaître ses voisins, le lecteur fait lui aussi plus ample connaissance avec les habitants de Carsely. On retrouve avec plaisir bon nombre de personnages et de lieux déjà croisés au cours du précédent tome, ainsi que quelques nouveaux venus. Cette deuxième enquête est également l’occasion pour Agatha de commencer à se remettre peu à peu en question. Totalement obnubilée par sa propre personne (et par son voisin), elle réalise bientôt, non sans amertume, que James s’est incontestablement beaucoup mieux intégré qu’elle dans le village… Un premier pas vers ce qui semble annoncer une évolution aussi intéressante à suivre que salutaire. Personnage antipathique pour certains, héroïne désopilants pour les autres, Agatha Raisin est dans tous les cas une personnalité haute en couleurs et pleine de caractère qui ne laisse pas indifférent.

Je remercie encore une fois les éditions Albin Michel pour cet excellent moment de lecture !

« Agatha Raisin enquête #1: La quiche fatale » de M. C. Beaton

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Quatrième de couverture

Sur un coup de tête, Agatha Raisin décide de quitter Londres pour goûter aux délices d’une retraite anticipée dans un paisible village des Costwolds, où elle ne tarde pas à s’ennuyer ferme.
Afficher ses talents de cordon-bleu au concours de cuisine de la paroisse devrait forcément la rendre populaire. Mais à la première bouchée de sa superbe quiche, l’arbitre de la compétition s’effondre et Agatha doit révéler l’amère vérité : elle a acheté la quiche fatale chez un traiteur.
Pour se disculper, une seule solution : mettre la main à la pâte et démasquer elle-même l’assassin.
  • Mon opinion

★★★★★

___Une pincée de mystère, un soupçon d’originalité et une grosse dose d’humour, voilà en substance les principaux ingrédients de « La quiche fatale », premier roman de la série « Agatha Raisin enquête » initialement débutée en 1992 en Angleterre et enfin traduite en France par les éditions Albin Michel.

___A 53 ans et après avoir dévolu sa vie à sa carrière professionnelle, Agatha est en passe de réaliser un rêve d’enfance : quitter Londres afin de jouir d’une retraite anticipée au coeur d’un ravissant village des Costwolds où elle a fait l’acquisition d’un petit cottage. Dans cette petite bourgade au charme pittoresque, l’excentrique citadine détonne et semble en complet décalage avec le reste des habitants. De fait, après avoir essuyé quelques déconvenues (et débauché au passage la femme de ménage de sa voisine), Agatha réalise que l’intégration s’annonce plus difficile que prévu. Pleine de bonne volonté et gonflée de bonnes intentions, elle décide finalement de participer à un grand concours de quiches afin de chasser le sentiment de solitude qui l’assaille peu à peu.

Pour Agatha, ce concours est l’occasion rêvée de se faire remarquer et d’enfin briser la glace avec le voisinage. Soucieuse de briller lors de la compétition et d’ainsi faire bonne impression, notre experte des relations publiques ne s’embarrasse d’aucun scrupule, allant jusqu’à présenter au concours une quiche achetée auprès de son traiteur favori. Il faut dire à sa décharge que notre citadine londonienne est plus connue pour être la reine du micro-onde que celle des fourneaux.

Une petite tricherie qui aurait pu rester sans conséquence si Mr Cummings-Browne, l’arbitre de la compétition, n’avait pas été retrouvé mort, empoisonné, à son domicile le lendemain du concours. Très vite, tous les soupçons se tournent vers la nouvelle habitante. Il faut dire que les premières preuves semblent s’accumuler contre elle.

Interrogée par la police qui semble résolue à jouer avec ses nerfs, Agatha se trouve dans une situation des plus inconfortables. Si elle veut se disculper, elle sait qu’elle va devoir avouer sa tricherie au risque de se mettre tout le village à dos. Se sentant victime d’une terrible injustice, Agatha entend bien laver son honneur en démasquant le coupable. S’improvisant enquêtrice, elle espère ainsi faire éclater la vérité et gagner ainsi le respect des habitants.

 *_____*_____*

___On connaît depuis longtemps le talent des Britanniques pour écrire d’hilarantes comédies policières. Leur savoir-faire en la matière n’est plus à démontrer. Ils excellent dans l’art de mettre en scène des personnages truculents et leur inventivité en termes de péripéties et autres situations rocambolesques semble sans limite.

Avec cette série à mi-chemin entre la comédie loufoque et le récit policier, M. C. Beaton fait donc à son tour le choix de s’affranchir des codes traditionnels du roman policier classique pour embrasser le parti-pris de la comédie policière. Un exercice souvent périlleux et qui requiert autant d’audace que de talent pour se révéler pleinement réussi. Le mélange des genres tendant trop souvent à nuire à la qualité de l’intrigue qui perd dès lors inévitablement en efficacité.

___Initialement paru au début des années 90 en Angleterre, Agatha Raisin, n’a rien perdu de son charme et conserve aujourd’hui encore tout le sel a l’origine du succès de la saga (plus de 15 millions d’exemplaires vendus dans le monde).

Premier titre d’une série qui en compte vingt-sept à ce jour, « La quiche fatale » donne le ton de la saga. Surtout, avec ce premier volet d’une rare maîtrise, M.C. Beaton montre qu’elle a su avec brio éviter tous les écueils propres à l’exercice de la comédie policière. Sans jamais privilégier un registre au détriment de l’autre, l’auteure réussit en effet magistralement à mêler humour et suspense policier.

Après avoir renoncé à son agence de relations publiques (bâtie au prix de longues années de labeur) et troqué sa vie londonienne dans l’espoir de goûter au calme et à une vie de loisirs, Agatha Raisin, se retrouve donc télescopée au coeur d’une paisible petite bourgade anglaise. Dans ce microcosme au charme pittoresque, l’excentrique citadine apparaît totalement inadaptée et ne tarde pas à regretter l’air pollué de Londres qui la faisait se sentir si vivante. Impertinente, maladroite, pétrie de contradictions et ne mâchant pas ses mots, Agatha Raisin est un parangon d’anticonformisme et incarne l’archétype de l’anti-héroïne. Mais c’est justement parce qu’elle multiplie les gaffes et n’a pas sa langue dans sa poche qu’elle nous est aussi attachante. Ses excentricités et son langage fleuri font tout le charme de cette enquêtrice du dimanche aux méthodes d’investigation frisant l’amateurisme. On se régale des péripéties en chaîne de cette Mrs Marple aussi impertinente et exaspérante qu’attachante.

Il faut dire que M. C. Beaton n’y va pas avec le dos de la cuillère et ne lésine pas sur les situations cocasses et les dialogues relevés. Une surenchère d’ironie et de sarcasmes qui ne parvient cependant jamais à doucher l’enthousiasme du lecteur. Usant d’une écriture efficace qui imite celle des sitcoms dont elle reprend ici les procédés, l’auteure parvient à maintenir un rythme enlevé tout au long du récit. De surcroît, on se prend littéralement au jeu de cette enquête riche en surprises et en rebondissements, et menée avec entrain par une héroïne irrésistible et pleine de caractère. Sous ses allures de carte postale, le village de Carsely dissimule bien des secrets : corruption, affaires de moeurs… de nombreux habitants semblent avoir plus d’un cadavre au fond de leurs placards.

___Véritable hommage à Agatha Christie, les aventures d’Agatha Raisin regorgent de références aux romans policiers de la légendaire « reine du crime », Mais le récit recèle aussi de véritables bijoux d’ironie ! Au détour d’un chapitre, M. C. Beaton égratigne ainsi tour à tour avec malice journalistes, touristes, citadins… A travers sa galerie de personnages, elle exacerbe et tourne en dérision les petits travers de la nature humaine.

Avec cette saga pleine de charme et d’originalité, M. C. Beaton se démarque de la production littéraire habituelle, affirmant son propre style et revendiquant une vraie personnalité. Sans jamais perdre de vue les enjeux initiaux de son récit, la romancière construit surtout habilement une intrigue convaincante, portée par une galerie de personnages truculents et hauts en couleurs.

Ce premier tome est aussi l’occasion pour l’auteure d’introduire quelques uns des protagonistes qui constitueront la clé de voûte de la saga. L’univers de la série s’étoffera au fil des aventures, s’enrichissant de nouveaux personnages tandis que certains, récurrents, devraient voir leurs rôles renforcés. On devrait ainsi notamment retrouver le sympathique jeune constable Bill Wong, Doris Simpson, la femme de ménage, Roy Silver, l’ex-assistant, ou encore James Lacey, le séduisant nouveau voisin.

Une lecture revigorante et savoureuse, à déguster sans modération ! Pour ma part, j’ai déjà entamé le prochain tome de la série dont j’attends la suite de la traduction avec grande impatience !

Je remercie infiniment les éditions Albin Michel pour cette formidable découverte !

  • Extraits

« Une guerre faisait rage quelque part, comme d’habitude, et recevait le même traitement journalistique que d’habitude ; autrement dit, le présentateur et le reporter faisaient un brin de causette. « John, vous m’entendez ? Comment la situation a-t-elle évolué ? – Eh bien, Peter… » Quand ils passèrent enfin la parole à l’inévitable « expert », Agatha en était arrivée à se demander pourquoi diable les médias se donnaient la peine d’envoyer quelqu’un sur place. Tout recommençait comme pendant la guerre du Golfe, où la plupart des images qu’on avait pu voir montraient un reporter planté devant un palmier à côté d’un quelconque hôtel du Riyad. Que de dépenses inutiles ! L’envoyé spécial n’avait jamais grand-chose à apporter, et ce serait revenu bien moins cher de le filmer devant un palmier dans un studio londonien. » (p.23)

« Le cercle des plumes assassines » de J. J. Murphy

Quatrième de couverture

Dorothy Parker fut l’une des femmes les plus drôles de l’Amérique. Critique, poète, scénariste, elle fut un pilier de la célèbre Table Ronde de l’hôtel Algonquin, où déjeunaient ensemble les plus fins esprits de New York. Dans ce roman qui nous fait revivre les folles années 20, elle devient malgré elle l’héroïne intrépide d’une enquête criminelle. Un matin, Dorothy découvre sous leur table habituelle un inconnu poignardé en plein coeur. Pour compliquer l’affaire, un jeune outsider, venu du Sud, un certain William («Billy») Faulkner, qui rêve de devenir écrivain, va se trouver mêlé à l’histoire. Il est le seul à avoir eu un furtif aperçu du tueur… Mené à un rythme endiablé, ce roman qui allie suspense et humour nous plonge dans l’ambiance de Manhattan à l’époque de la Prohibition. On y croise gangsters notoires, stars de cinéma, légendes littéraires, des personnes réelles côtoyant des êtres de fiction. Jeux de mots, propos acidulés, insultes à peine voilées : les répliques fusent comme des tirs de mitraillette, le tout dans une joyeuse anarchie. J.J. Murphy, admirateur de longue date de Dorothy Parker, a lancé avec ce premier roman une série autour du «cercle vicieux» de l’hôtel Algonquin. Ce roman et le troisième de la série ont été nominés pour le prestigieux prix du polar «Agatha».
  • Mon opinion

★★★★★

Dorothy Parker

Dans ce premier volet d’une série mettant en scène la critique, poétesse et scénariste Dorothy Parker, J. J. Murphy plante le décor de son roman au coeur de l’Hôtel Algonquin (point de ralliement emblématique du « cercle vicieux ») devenu brutalement le théâtre d’un crime impliquant dès lors inéluctablement ses membres. A partir de cette idée originale, l’auteur signe un roman plein de verve et gonflé d’humour qui inaugure avec brio une série pleine de promesse !

___Après avoir fait ses premières armes à Vogue, la jeune journaliste Dorothy Parker se voit confier, à l’âge de 25 ans, la chronique théâtrale de Vanity Fair, Dans les années 20, l’écrivain et chroniqueuse est au centre d’un groupe littéraire new-yorkais qui règne alors sur la vie intellectuelle et mondaine new-yorkaise. Composé d’auteurs, critiques et/ou journalistes, cette sorte d’institution intellectuelle et mondaine rassemble les esprits et plumes les plus acérées de l’époque. C’est à l’Hôtel Algonquin sur la 44e rue que la petite troupe a élu domicile. Six après-midi par semaine, ses membres ont ainsi l’habitude de se réunir autour de la Table Ronde. Célèbre pour l’humour corrosif des conversations qui s’y menaient, l’officieux « Cercle vicieux » (aussi appelé « la Table ronde de l’Algonquin ») exerce une certaine influence sur la société New-Yorkaise. Lors de ces réunions, Dottie peut ainsi éprouver son sens de l’humour caustique et venimeux qui constitue rapidement sa griffe et imprègne nombre de ses oeuvres.

Le jeune William Faulkner

___Mais un jour, alors qu’elle s’apprête à rejoindre ses camarades pour assister à l’une de leurs réunions quotidiennes, la journaliste fait une macabre découverte. Sous la Table Ronde, gît en effet le corps sans vie d’un homme poignardé en plein coeur. La victime n’est autre que Leland Mayflower, un critique de théâtre pour le Knickerbocker News. L’inspecteur Orang-outang O’Rannigan, chargé de l’affaire, ne tarde pas à passer en revue les hypothétiques mobiles (plus ou moins plausibles) ayant pu pousser chacun des membres à commettre le crime. Fraîchement débarqué du Mississippi, William Faulkner est rapidement suspecté du meurtre. Dorothy, qui vient tout juste de faire sa connaissance, ne tarde pas à le prendre le jeune auteur sous son aile et est déterminée à prouver son innocence. Epaulé par son vieil ami et collègue Benchley, Dorothy s’improvise donc enquêtrice, et les trois acolytes se lancent rapidement sur la piste du meurtrier (ou de son commanditaire). 

___S’appuyant sur une figure irrévérencieuse et emblématique du milieu littéraire des années folles, J. J. Murphy met ainsi en scène une galerie de personnages truculents et pleins de mordant, à la hauteur de leur réputation. Gravitant aux côtés de Dottie, on retrouve ainsi les autres piliers du cénacle de l’Algonquin parmi lesquels Robert Benchley, Robert Sherwood ou encore Alexander Woollcott. On se délecte des joutes verbales de ces esprits persifleurs et charismatiques qui portent efficacement cette intrigue désopilante de bout en bout ! Se montrant drôles et spirituels (même dans les circonstances les plus tendues ou les situations les plus ridicules), Dottie et Benchley forment un tandem irrésistible et attachant dont on suit les péripéties avec délectation et que l’on quitte à regrets.

___Mais que les lecteurs qui ne connaissent ni Dorothy Parker ni son “cercle vicieux” se rassurent : nul besoin d’avoir lu un de ses ouvrages pour apprécier cette enquête pleine de mordant ! J. J. Murphy s’attache en effet à rappeler les éléments contextuels indispensables permettant à tout un chacun de pleinement savourer ce condensé d’humour et d’esprit !

Le groupe du « cercle vicieux » (tirée du film « Mrs. Parker and the Vicious Circle » (1994))

___Le ton est d’ailleurs donné dès les premières pages où s’enchaînent très vite dialogues au cordeau, comique de répétition, réparties hilarantes et fignolées… L’auteur impulse ainsi rapidement une dynamique impeccable à cette enquête aussi haletante que rocambolesque. Le rythme très théâtral et les enchaînements d’atmosphères quasi cinématographiques ne laissent aucun répit au lecteur.

___La remarquable finesse des dialogues et la parfaite orchestration du récit témoignent en outre de l’irréprochable maîtrise de son sujet par l’auteur. Mâtiné d’anecdotes et dans une atmosphère parfaitement restituée, J. J. Murphy fait se croiser personnages réels et fictifs avec une incroyable aisance et enracine son enquête à une époque encore marquée par la guerre, au cours de laquelle s’esquisse un début de libération des mœurs.

___Avec ce premier volet, J. J. Murphy embrasse pleinement le parti-pris de la comédie à l’humour grinçant. Multipliant les réparties qui font mouche et grâce à un renouvellement permanent des ressorts comiques employés, l’auteur, toujours remarquablement inspiré, fait surgir des effets comiques d’une incroyable efficacité, y compris là où on ne les attend pas ! Entre véritable exercice de style et parodie littéraire, il se dégage de ce récit plein d’allant une énergie et une bonne humeur communicative !

___Dans le pur esprit des screwball comedy, le dénouement de ce polar décalé et réjouissant n’est donc pas le plus important, c’est davantage le chemin plein de détours imprévisibles et riche en surprises qui nous y conduit qui compte. L’intrigue policière sert donc ici davantage de prétexte pour épingler cette société du paraître et des faux-semblants dans laquelle gravite Dottie et où l’intérêt personnel prime sur le souci des autres. J. J. Murphy n’y va pas avec le dos de la plume pour égratigner non sans humour le microcosme mondain dans lequel évoluent ces personnages. Il se moque joyeusement de cette ambiance saturée d’hypocrisie et tourne en dérision un milieu aussi fermé que superficiel où le nombrilisme exacerbé côtoie la malhonnêteté intellectuelle. Sous le vernis des bonnes manières et de la comédie, il brosse ainsi des portraits au vitriol. On n’aurait définitivement pu imaginer plus bel hommage à une femme émancipée qui souhaita toute sa vie bousculer les mentalités de son temps.

___Il convient, pour conclure, de souligner le remarquable travail effectué par la traductrice Hélène Collon qui, au-delà du texte, s’est évertuée à restituer le plus fidèlement possible et avec une incroyable réussite les nombreux jeux de mots, subtilités grammaticales et orthographiques de l’oeuvre d’origine! Espérons maintenant que les éditions Baker Street traduisent rapidement la suite de cette série déjà pleine de charme et d’esprit !

Créatif, décapant et porté par des personnages croustillants, « Le cercle des plumes assassines » est un roman jubilatoire, s’inscrivant dans la pure tradition des screwball comedy dont il reprend avec brio les codes. J. J. Murphy enchaîne ainsi les dialogues au cordeau et les joutes verbales hilarantes avec une exceptionnelle maîtrise ! Mené selon un rythme quasi théâtral qui ne laisse aucun répit au lecteur, ce récit plein de verve oscillant entre roman policier et parodie littéraire se révèle aussi brillant que jubilatoire !

Multipliant les situations désopilantes et les traits d’esprit, ce premier opus trouve ainsi sa réussite non seulement dans les ressorts comiques à la fois inspirés et sans cesse renouvelés que dans sa galerie de personnages truculents et hauts en couleurs. C’est en outre une immersion saisissante dans le New York de l‘entre-deux guerres, marqué par la Prohibition, les Bootlegger et les speakeasies.

Egratignant au passage avec humour le microcosme mondain dans lequel gravitent ces personnages, J. J. Murphy signe un roman drôle et corrosif, à l’image de la femme sulfureuse et irrévérencieuse à laquelle il rend un très bel hommage.

Je remercie infiniment les éditions Baker Street pour ce savoureux moment de lecture ! 🙂

« Pas facile d’être une lady! » de E. M. Delafield

Quatrième de couverture

Au fin fond du Devonshire, notre  » provincial lady « , quadragénaire gaffeuse, nous régale avec les mésaventures de son quotidien sur une année, tiraillée qu’elle est entre ses rôles d’aristocrate, d’épouse, de mère, de femme libérée, d’intellectuelle ; et si elle s’accorde des escapades à Londres, c’est moins pour briller en société que pour dépenser l’argent qu’elle n’a pas.

Mon opinion

★★★★★

___S’inspirant largement de la vie de son auteure, « Pas facile d’être une lady ! » relate, sous la forme d’un journal intime, les tribulations d’une quadragénaire vivant au coeur d’un petit village du Devonshire au début des années 30. A la fois épouse, mère au foyer et femme de lettres, la narratrice, qui accumule les responsabilités et les obligations de toutes parts, tente de concilier tant bien que mal impératifs professionnels et vie de famille.

___Devant ainsi mener de front vie personnelle et professionnelle, cette femme aux multiples facettes doit en outre composer avec un époux taciturne (mais aux silences néanmoins ô combien évocateurs !) consacrant ses journées à la lecture du Times, deux enfants débordant d’énergie, des domestiques constamment au bord de l’insurrection et une gouvernante française, aussi indispensable et compétente que démesurément susceptible. Aux petits tracas du quotidien ne tardent pas à s’ajouter les déboires financiers et le défilé incessant des nombreux voisins et connaissances dont l’arrivée semble systématiquement coïncider avec celle de nouveaux ennuis !

___Incapable, dès lors qu’elle se trouve en société, d’aller au-delà de ce que la bienséance autorise et toujours contrainte de se soumettre aux règles de conduite qu’exige son rang, c’est dans son journal que notre lady laisse libre cours à ses sentiments les plus profonds et les plus inavouables. Alors que sur le papier, la narratrice fait ainsi preuve d’une vivacité d’esprit remarquable et d’un incroyable sens de la répartie, ce dernier semble au contraire lui faire cruellement défaut aux moments où elle en aurait pourtant le plus besoin. Relatant ses diverses péripéties tout en agrémentant son récit de nombreux commentaires désopilants afin de livrer le fond de sa pensée, elle donne aux évènements un relief inédit et une dimension rocambolesque à souhait. Les marques d’ironie et les réparties au cordeau fusent à chaque phrase pour le plus grand plaisir du lecteur qui se délecte de ses traits d’esprit et des digressions répétées faisant prendre subitement au récit une trajectoire inattendue. Durant ces monologues intérieurs, on se laisse ainsi porter avec bonheur par le cours imprévisible des réflexions de la narratrice, au gré des associations d’idées improbables nous faisant brusquement passer d’un sujet à l’autre. Ses raisonnements font toujours mouche et le ton, résolument décalé et plein d’entrain, emporte le lecteur dans cette succession de péripéties et de situations plus cocasses et hilarantes les unes que les autres.

___Dans un style dépouillé et sans fioritures, la narration se révèle d’une redoutable efficacité, enchaînant les mésaventures et les traits d’esprit de l’héroïne. Faisant l’économie de descriptions superflues ou d’effets de style inutiles, l’auteure adopte un ton sans filtre et décomplexé, mélange parfaitement dosé de dérision et d’impertinence.

___Alimentant son journal d’anecdotes variées, E. M. Delafield a su brillamment capter et retranscrire les situations du quotidien afin de les faire apparaître sous leur jour le plus comique. Avec sa plume, acérée et sans concession, elle se rit de toutes ces petites misères de l’existence et tourne en ridicule les travers et les petites imperfections de la nature humaine.

___De la très snob et donneuse de leçons Lady B. à Miss Pankerton, féministe zélée aux aspirations tyranniques, en passant par la gouvernante française et « sa tendance latine à dramatiser les choses » ou encore la morose Mrs Blenkinsop, convaincue de voir tous les jours sa dernière heure arriver, E. M. Delafield nous régale ainsi d’une galerie de personnages truculents et savoureusement décalés.

___Au-delà de la vocation purement cathartique de l’exercice, c’est avant tout l’occasion pour l’auteure de brosser un portrait caustique des moeurs de son époque et de la société dans laquelle elle gravite. Avec une ironie aussi naturelle qu’instinctive, E. M. Delafield croque ses contemporains avec beaucoup d’humour et nous renvoie tel un miroir l’image de nos propres travers et de nos contradictions les plus profondes.

___Parce qu’en grande partie autobiographique, E. M. Delafield maîtrise son sujet sur le bout des doigts et nous livre un texte aux accents étonnamment modernes et désopilant à souhait. Sa plume, acérée et délicieusement caustique, égratigne et se rit de tout et de tout le monde, à commencer de sa propre personne. Ainsi, bien que ses portraits puissent parfois paraître quelque peu caricaturaux, leur exécution est toujours réalisée avec beaucoup de tendresse et dans un ton dénué de toute trace de ressentiment ou de méchanceté.

___Avec tendresse et humour, E. M. Delafield pointe ainsi du doigt les turpitudes du monde, la fausseté des sentiments et brocarde une société faite de faux-semblants et d’apparences au sein de laquelle l’hypocrisie est reine et où le ressentiment resserre les liens entre les gens. Si le thème peut paraître éculé et le message maintes fois rabâché, l’angle d’attaque adopté et la démonstration, sans détour se révèlent des plus efficaces. Les ressorts comiques, bien que souvent répétitifs, fonctionnent à tous les coups arrachant au lecteur de nombreux et francs éclats de rire. Aussi hilarant que revigorant, « Pas facile d’être une lady ! » est un roman jubilatoire et une parenthèse d’humour que l’on voudrait ne jamais voir se refermer !

A mi-chemin entre la fiction et l’autobiographie, E. M. Delafield signe un récit désopilant mettant en scène les tribulations d’une quadragénaire gaffeuse et pétillante qui tente désespérément de mener de front vie personnelle et professionnelle. Véritable Bridget Jones des années 30, la narratrice, pleine de ressources et d’esprit, acquiert rapidement un fort capital sympathie auprès du lecteur qui suit avec jubilation ses mésaventures et se délecte de ses péripéties en chaîne.

Malgré l’apparente simplicité du style, E. M. Delafield livre un récit parfaitement rythmé et d’une redoutable efficacité mettant en scène des personnages truculents à souhait et aux ressorts comiques parfaitement huilés.

Riant ainsi de toutes ces petites misères qui peuplent nos existences, E. M. Delafield signe un roman aux accents étonnamment modernes qui aborde avec humour des thématiques universelles et intemporelles. Avec un sens de l’autodérision affirmé, elle pose un regard tendre et railleur sur ses contemporains tout en évitant les postures moralisatrices et sans jamais sombrer dans l’écueil du ressentiment. Au-delà du simple aspect humoristique de ce court récit, c’est donc avant tout le portrait caustique de tout un pan de la société qu’ébauche peu à peu l’auteure. Sa plume, alerte, écorche avec malice et humour les travers de la nature humaine et nous renvoie tel un miroir l’image de nos propres imperfections.

Aussi hilarant que revigorant, « Pas facile d’être une lady ! » est un roman jubilatoire et une parenthèse d’humour que l’on voudrait ne jamais voir se refermer ! Un petit bijou d’ironie à découvrir absolument !

Je salue la belle initiative des éditions Payot de nous offrir (enfin) l’opportunité de découvrir en français la plume de E. M. Delafield et espère de tout coeur que ses autres romans seront à leurs tours traduits dans un avenir proche! Je remercie chaleureusement la maison d’édition pour cette formidable découverte!