[Film] « The Women » de George Cukor (1939)

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  • Titre original : The Women
  • Année : 1939
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : George Cukor
  • Scénario : Anita Loos, Jane Murfin, Clare Boothe Luce (pièce), F. Scott Fitzgerald, Donald Ogden Stewart
  • Producteur(s) : Hunt Stromberg
  • Production : MGM
  • Interprétation : Norma Shearer (Mary Haines), Joan Crawford (Crystal Allen), Rosalind Russell (Sylvia Fowler), Paulette Goddard (Miriam Aarons), Joan Fontaine (Peggy Day), Mary Boland (la comtesse de Lage), Marjorie Main (Lucy), Phyllis Povah (Edith Phelps Potter), Virginia Weidler (Little Mary), Lucile Watson (Mme Moorehead)…
  • Durée : 2h14

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Avis

★★★★☆

___Comme de nombreux films de l’âge d’or d’Hollywood, The Women fut, avant de devenir un succès au cinéma, un triomphe sur les planches. Il faut dire que la volonté de transposer la qualité des productions de Broadway sur un medium accessible à moindre coût et à un plus grands nombre de spectateurs conduisit les studios à porter à l’écran de nombreuses oeuvres théâtrales. Dès le début des années 30, la MGM fait ainsi partie des studios qui adaptent massivement les pièces de Broadway. Elle cherchait alors des valeurs sûres et choisissait presque exclusivement des pièces à très gros succès. Si la quantité d’adaptations décline après la mise en application stricte du Code en 1934, le théâtre continue à fournir une source importante d’inspiration pour le cinéma. Spécialisé dans cet exercice d’adaptation vers le grand écran, Cukor, qui avait la réputation d’être un grand « directeur d’actrices », réalisa une bonne partie des films de la MGM. Après avoir été congédié du tournage de « Autant en emporte le vent » pour s’être fait reprocher de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, le réalisateur se voit ainsi confier l’adaptation de la pièce à succès de Clare Boothe Luce, « The Women », qui connut un triomphe à Broadway dès son lancement en 1936.

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Mary Haines (Norma Shearer) partageant un moment de complicité avec sa fille, « Little Mary » (Virginia Weidler)

___L’histoire de The Women est celle d’un triangle amoureux dont il manque l’un des côtés. Mary Haines (Norma Shearer), épouse modèle et mère de famille accomplie, voit son mariage brusquement voler en éclats lorsqu’elle découvre que son mari Stephen a une liaison avec Crystal Allen (Joan Crawford), vendeuse de parfums au sein d’un grand magasin de luxe. Avant d’arriver jusqu’à son oreille, l’information s’est déjà répandue à travers Park Avenue grâce aux soins de son « amie » Sylvia. S’ensuivent de nombreuses péripéties qui aboutissent au point culminant du film, le départ de Mary qui, en instance de divorce, part se réfugier dans un ranch à Reno où, en compagnie d’autres femmes dans sa situation, elle doit décider si son honneur est plus important que son mariage.

___1939 fut une année faste pour le cinéma hollywoodien et « The Women » compta parmi l’un des plus grands succès. Avec pas moins de 130 rôles, le film de Cukor bénéficie d’une distribution exclusivement féminine (animaux compris). Une contrainte technique qui permet au film de devenir un véritable laboratoire passant au microscope les comportements et les interactions qui régissent la société féminine. A travers sa palette de personnages, Cukor met en scène un large éventail de stéréotypes féminins au service d’un film dans lequel les caractères priment sur le récit. Un parti-pris parfaitement assumé, jusque dans le générique d’ouverture qui nous présente chacune des protagonistes associée à son double animalier, reflets évocateurs de leurs personnalités respectives. La métaphore animalière est rarement flatteuse, allant de la biche innocente (Mary) au fauve carnassier (Crystal), en passant par la chatte prête à sortir les griffes (Sylvia).

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Tout au long du film, Cukor file d’ailleurs la métaphore animale aussi bien dans les dialogues que dans la mise en scène. Il compare le monde des femmes à une véritable jungle dont la première séquence nous dresse avec panache les contours : virevoltant d’une pièce à une autre, la caméra se ballade, allant des bains de boue à la manucure en passant par la salle de massage, le tout au son des commérages que s’échangent bruyamment les clientes. Pour le spectateur, l’institut de beauté a des allures de ménagerie. Pour les femmes qui le fréquentent, il constitue à la fois leur territoire sacré et le centre névralgique d’où sortent et circulent les ragots et les rumeurs les plus croustillantes.

C’est d’ailleurs ici que Mary se verra révéler l’infidélité de son époux. Sur les chaudes (et insistantes) recommandations de Sylvia, la jeune femme vient confier ses mains aux doigts experts d’Olga, une manucure à la langue bien pendue. Tandis que cette dernière lui applique le vernis « jungle red » (la dernière tendance de la saison), elle laisse échapper, au milieu d’un flot de ragots ininterrompus, la terrible nouvelle… sans se douter qu’elle a en face d’elle la malheureuse épouse trompée.

___Alors que Mary voit son monde s’écrouler, le spectateur devient l’observateur de ce microcosme féminin, régi par des codes et des lois tacites. Sans obligation professionnelle, évoluant dans les hautes sphères de la société new-yorkaise, elles mènent une vie d’oisiveté, leur existence tournant exclusivement autour des médisances et des commérages qu’elles échangent les unes sur les autres.

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Sylvia (Rosalind Russell) et Edith (Phyllis Povah) s’adonnant à leur activité principale dans la salle de bains de leurs amie Mary

Un monde de sournoiseries et d’hypocrisie dans lequel on feint de plaindre tout en répandant la rumeur, on prétend consoler tout en multipliant les allusions fourbes et volontairement blessantes. En la matière, la palme de la duplicité revient incontestablement à l’odieuse Sylvia Fowler (Rosalind Russell). Prototype de la femme snob, entretenue par son riche mari et qui passe son temps à colporter des ragots sur ses prétendues « amies », elle incarne la quintessence de l’hypocrisie et de la fourberie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rosalind Russell n’était initialement pas pressentie pour ce rôle. Au final, avec son interprétation cabotine à souhait, elle livre une prestation irrésistible de drôlerie, se révélant comme l’un des meilleurs atouts et le principal élément comique du film.

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Sylvia (Rosalind Russell) en pleine séance de gymnastique

Joan Crawford campe de son côté une croqueuse d’hommes et de diamants (ironiquement prénommée Crystal), vénale et sans scrupule. N’apparaissant qu’après trente-deux minutes de film, elle incarne l’arriviste stratège, qui simule l’attachement pour s’élever socialement et vivre dans l’opulence. Pour Crystal, les relations hommes-femmes ne sont qu’un moyen lui permettant d’arriver à ses fins et de servir ses intérêts.

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Sylvia (Rosalind Russell) et sa nouvelle amie Crystal (Joan Crawford)

___Mary se considère quant à elle comme une femme moderne et épanouie qui baigne dans un bonheur conjugal sans nuages. Très complice avec sa fille unique et passionnément amoureuse de son mari, elle n’imagine pas qu’un évènement puisse venir balayer cette harmonie familiale. La révélation de la liaison adultérine de son époux ébranle toutes ses certitudes. Commençant par rejeter les recommandations de sa mère qui lui conseille de feindre l’ignorance quant aux écarts de son mari, elle se révèle très touchante dans son rôle de femme toujours éprise mais ne pouvant surmonter l’humiliation de la tromperie. Dans le train en direction de Reno, la ville des divorces expéditifs, se route croise celle d’autres femmes dans sa situation, parmi lesquelles la comtesse, Miriam Aarons ou encore Peggy ; toutes réunies dans une même épreuve, chacune se raccrochant à leur fierté… mais sans mari. Sans bruit, elle observe ces égales comme autant de miroirs possibles de l’attitude à adopter, sans parvenir à trouver celle qui lui convienne. Tiraillée entre son orgueil de femme blessée et sa foi inébranlable en l’amour, elle se trouve dans une impasse, incapable de mettre en pratique les principes d’indépendance et d’émancipation qu’elle revendique pourtant. Présentée comme une femme dynamique, autonome et avide de liberté (la première scène la montre en tenue de cavalière, juchée sur un cheval, terminant de faire la course avec sa fille), elle applique cependant rarement avec conviction cette attitude prétendument détachée. Il en résulte un portrait plutôt régressif de la femme qui sous couvert de discours prônant l’émancipation, adopte une conduite à rebours des valeurs qu’elle prétend défendre.

Dépourvue de l’idéalisme de sa fille, Madame Morehead (Lucile Watson), la mère de Mary, a de son côté une vision bien moins sentimentale du couple. Informée de l’aventure entre Stephen et Crystal, elle lui conseille de ne rien faire. Comme elle 30 ans plus tôt et sa grand-mère encore avant, sa fille doit fermer les yeux sur les incartades extra-conjugales de son époux. Pour elle, le comportement de Stephen n’est que la manifestation inévitable de sa nature d’homme, en proie à ses pulsions et à ses désirs.

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Mme Moorehead (Lucile Watson) conseillant à sa fille d’ignorer son aventure extra-conjugale

Symbole des conventions et de la respectabilité bourgeoise, elle prône une vision accommodante du couple, aussi bien pour préserver l’institution sociale que représente le mariage que les avantages matériels qu’il garantit à la femme dans les milieux huppés. Se méfiant des amies de Mary, elle cherche à ramener sa fille vers son époux et le père de leur fille unique, convaincue, au fond d’elle, qu’une affection sincère les relie encore. Mais Mary refuse de souscrire à cette vision désenchantée du mariage. Sa conception du couple est basée sur le partage des sentiments, le respect mutuel et sur un rapport d’égalité entre l’homme et la femme.

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Elle refuse tout autant de faire passer les avantages matériels avant les sentiments que de se soumettre aux règles d’un jeu amoureux à trois tel que lui impose son mari. Considérant l’attitude de Stephen comme un coup de canif dans le contrat, elle décide donc de divorcer et d’affirmer son autonomie, même si cela doit se faire au prix de la solitude.

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Miriam Aarons (à doite: Paulette Goddard) taquinant Peggy (à gauche: Joan Fontaine) sur sa fierté

___The women est avant tout un film sur les femmes dont il dresse un portrait particulièrement mordant, tournant en dérision des bourgeoises qui passent leur temps à se façonner une apparence tout en crachant leur venin et qui courent après l’argent et la sécurité. De ce tableau au vitriol émerge un propos sur le fond finalement loin d’être féministe, renforcé par une conclusion franchement rétrograde. Pour autant, l’ensemble n’en reste pas moins mené tambour battant et avec un incontestable brio. Divisée en 3 parties (la découverte de la liaison de son mari, l’exil de Mary à Reno puis la reconquête de Stephen), le film conserve une succession de situations et de dialogues dictés par les règles dramaturgiques. De nombreux éléments témoignent de l’inscription du film dans un mode de caractérisation nourri par le théâtre. Loin de chercher à rompre totalement avec la forme d’origine, l’adaptation de Cukor semble au contraire désireuse d’exploiter un comique qui rappelle au spectateur la culture théâtrale. « The women » fait partie de ces films qui assument plus volontiers que les scenarii originaux du cinéma une certaine exagération et un sens de la caricature dans le traitement des caractères et des situations.

___Filmée avec le procédé du Technicolor, la séquence en couleurs du défilé de mode suspend brusquement le récit au milieu du film pour le faire basculer dans l’autoparodie. Au cours de cette parenthèse dans la narration on peut notamment voir les mannequins envoyer des cacahuètes à des singes en cage, eux-mêmes grimés dans des vêtements de haute couture. Le tout sous les yeux du public, composé des actrices du film. Ces représentations gigognes (spectacle des primates dans le défilé de mode dans le film) constituent autant de mises en abyme de la haute société new-yorkaise que d’évocations des femmes qui la composent présentées comme des êtres artificiels et factices.

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La séquence du défilé en Technicolor, au milieu du film

___Grands absents du casting, les hommes se trouvent cependant au centre des enjeux et de toutes les conversations. Afin de montrer leur influence sans jamais les mettre physiquement à l’écran, Cukor use de nombreux stratagèmes et redouble d’inventivité dans sa mise en scène. Les scènes de ménage se déroulent au téléphone (où l’on n’entend que les répliques de Mary, la caméra braquée sur son visage nous laissant voir son expression alternativement s’illuminer ou se décomposer au gré des propos de son mari). Dans une autre scène de dispute entre les deux époux, les échanges sont rapportés par la femme de chambre qui en livre le compte rendu détaillé à la cuisinière. Cela donne lieu à l’une des séquences les plus mémorables du film, au cours de laquelle on voit la domestique multiplier les allers-retours depuis la porte fermée de la chambre à coucher jusqu’à la cuisine située au rez-de-chaussée. Singeant ses employeurs, elle rejoue, telle une actrice, la scène à laquelle elle vient d’assister, reprenant chacune de leurs répliques et imitant leurs intonations. Autour de la table, les deux employées y vont de leurs commentaires avant d’être brusquement stoppée dans leurs jeux de parodie, sur le point d’être confondues dans leur position de voyeurisme.

___Jusqu’au bout, la réalisation enchaîne les séquences de grande effervescence (où l’impression de désordre est accentuée par une profusion de personnages parlant tous en même temps) avec les moments plus graves et plus intimes. La narration glisse ainsi tout au long du film de la légèreté à la gravité, alternant entre moments d’introspection et crises d’hystérie collectives (qui atteint son apogée dans une scène de crêpage de chignon d’anthologie entre Sylvia et Miriam). Plus qu’une simple couleur de vernis, « rouge jungle » renvoie surtout à l’état d’esprit qui caractérise ces femmes évoluant dans la jungle urbaine du quartier chic de Park Avenue, et sortant leurs griffes vernies et acérés (après un tour à l’institut de beauté) pour mieux s’écharper et marquer leur territoire. Un sens de la compétition et un esprit de combat dont semble totalement dépourvue Mary. Face à sa féroce rivale, véritable séductrice carnassière qui use avec malice de tous ses charmes pour conserver son emprise sur Stephen, Mary semble d’abord prête à rendre les armes. La confrontation dans la cabine d’essayage entre l’épouse légitime et la briseuse de ménage met d’ailleurs en exergue tout ce qui oppose les deux femmes. A travers ce duel de personnalités (la biche innocente et rangée contre la tigresse impitoyable), ce sont aussi deux conceptions du rapport amoureux qui s’affrontent : celui sincère et exclusif face à un sentiment purement intéressé.

___ Pétrie de doutes et d’interrogations, l’intermède à Reno offre l’occasion à Mary de confronter sa vision idéalisée de l’amour à celle de ses nouvelles amies. La richissime comtesse Flora de Lave (Mary Boland) est une incorrigible fleur bleue qui n’envisage pas la vie sans amour. Aussi généreuse qu’exubérante, cette rentière n’aime qu’avec passion et excès. Après avoir connu une succession de mariages qui ont tous tourné au désastre (et pour cause, l’on découvre que plusieurs de ses anciens amants ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune), elle continue cependant à tomber régulièrement sous le charme de nouveaux hommes auxquels elle s’empresse de passer la bague au doigt, pour mieux les mettre dans son lit. Car malgré ces précédents, rien ne semble pouvoir entamer son enthousiasme ni son désir insatiable.

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Dans le train pour Reno, la comtesse de Lave (Mary Boland) et Mary (Norma Shearer) font connaissance

Comme la comtesse, Miriam Aarons, jeune actrice elle aussi en route pour Reno, associe le sentiment amoureux à l’amour physique et au désir sexuel, Elle ne croit pas en l’amour éternel et exclusif. Jamais acquis, il est une bataille de chaque instant. Il faut en entretenir la flamme pour ne pas qu’il se déporte sur d’autres objets et accepter de lutter pour lui.

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Miriam Aarons (Paulette Goddard) s’adressant à Sylvia (Rosalind Russell)

Elle ne cessera de pousser Mary à se battre pour reconquérir l’homme qu’elle aime. C’est pourtant une toute autre tactique que va finalement adopter l’épouse délaissée. Grâce à la complicité de sa fille qui lui fournit de précieux renseignements sur sa nouvelle belle-mère, Mary affute ses armes dans le plus grand secret. Dans un magnifique gros plan, elle exhibe enfin sa parure de guerrière, des ongles couleur « jungle red », parfaitement acérés pour le combat.

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Plutôt que de chercher à re-séduire Stephen, Mary va jouer sur la vanité de Sylvia et sa langue de vipère pour la conduire à révéler le secret de Crystal qui entretient une liaison avec la dernière conquête de la comtesse, un cow-boy rencontré à Reno. C’est donc en usant des armes de ses adversaires que Mary parviendra finalement à faire tomber le double maque de sa rivale et à remettre la parvenue à sa place, tout en prenant sa revanche sur Sylvia. Dans un ultime élan de solidarité féminine, les amies de Mary finissent par s’unir afin de lui assurer la victoire.

Quel que soit leur position sociale, les femmes semblent condamnées à subir la domination des hommes. Le film de Cukor montre l’influence du patriarcat sur les relations entre hommes et femmes, lequel semble dicter les codes maritaux aussi bien dans les milieux populaires que dans les classes bourgeoises. Fort de ces multiples personnages, The Women nous livre en définitive autant de portraits de femmes que de visions différentes de l’amour. Il explore la fragilité du sentiment amoureux dans un monde dominé par les hommes et régi par des logiques sociales et économiques et la façon dont il s’articule au sexe, à l’argent et au pouvoir.

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[Film] Anastasia de Anatole Litvak (1956)

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  • Titre original : Anastasia
  • Année : 1956
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Anatole Litvak
  • Scénario : Marcelle Maurette, Guy Bolton, Arthur Laurents
  • Producteur(s) : Buddy Adler
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Ingrid Bergman (Anna Koreff /La grande-duchesse Anastasia Nikolaevna), Yul Brynner (général Sergueï Pavlovitch Bounine), Helen Hayes (impératrice douairière Maria Fedorovna), Martita Hunt (Baronne Elena von Livenbaum), Akim Tamiroff (Boris Adreivitch Chernov)…
  • Durée : 1h45

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Avis

★★★★★

L’histoire de la destinée tragique des derniers Romanov est connue. L’énigme qui forgea la légende d’Anastasia aussi. Selon celle-ci, la plus jeune des filles du Tsar Nicolas II, la grande-duchesse Anastasia, aurait rescapé au massacre de sa famille organisé par les Bolcheviks en 1918. Elle aurait ensuite vécu sous une identité d’emprunt, amnésique.

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A gauche, la grande duchesse Anastasia Nikolaevna; A droite: Anna Anderson

___Dans les faits, il y eut bien le cas d’Anna Anderson, une jeune femme découverte à Berlin alors qu’elle était sur le point de se suicider. Internée dans un asile, elle prétendit être la véritable Anastasia et contribua à alimenter l’une des plus grandes énigmes (et polémique) du siècle dernier. Tour à tour reconnue et désavouée par certains anciens membres la Cour Impériale russe, la controverse entourant son identité courut de nombreuses années. Il faudra attendre les années 2000 et les résultats de nouvelles expertises ADN pour mettre un terme définitif aux spéculations et rumeurs les plus folles concernant l’hypothétique survie d’Anastasia.

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En 1994, des analyses ADN excluent tout lien de parenté entre Anna Anderson (décédée en 1984) et les Romanov.

L’histoire authentique et controversée d’Anna Anderson inspira d’abord la pièce de théâtre Anastasia écrite par Marcelle Maurette en 1955 et dont la Fox acheta par la suite les droits. Hollywood s’est ainsi emparé du sujet pour en livrer en 1956 sa version romanesque et romantique.

___Paris, 1928. Un groupe de Russes exilés et ayant jadis côtoyé les Romanov, projettent de récupérer la fortune du tsar Nicolas II, conservée en Angleterre. Pour exécuter ce projet, les trois complices, menés par Bounine (Yul Brynner), ne connaissent ni scrupules ni morale. Ils comptent ainsi tirer profit de la rumeur selon laquelle la plus jeune des filles du tsar, la grande-duchesse Anastasia, aurait réchappé au massacre avant de s’enfuir sous une fausse identité. Leur plan est simple : trouver une jeune fille ressemblant à la disparue afin de la faire passer pour cette dernière et mettre ainsi la main sur l’héritage dormant dans les banques anglaises.

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En quête de la candidate idéale pour ce rôle et après de longues recherches infructueuses, ils finissent par croiser la route d’Anna Koreff (Ingrid Bergman), une jeune femme vaguement ressemblante à la duchesse et dont le nom et le passif ne leur est pas tout à fait inconnu. Les bruits courent en effet à travers l’Europe selon lesquels la jeune émigrée amnésique qu’ils ont devant eux aurait déclaré au cours d’un séjour dans un asile être la grande-duchesse Anastasia. Après avoir empêché l’inconnue de se jeter dans la Seine, ils lui proposent donc de se glisser dans la peau de celle qu’elle prétend être.

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D’abord craintive et réticente, Anna se laisse finalement convaincre. Il faut dire que la prétendante dispose de plusieurs atouts pour le rôle ainsi que de certains éléments troublants pouvant accréditer son discours et donc servir le plan des conspirateurs. Outre sa ressemblance physique avec la disparue, son amnésie et son intelligence en font une Anastasia parfaitement crédible. Forts de leurs connaissances de la Cour Impériale qu’ils ont fréquentée de près, les trois complices entament alors une révision complète de l’éducation de leur élève afin qu’elle se fonde dans le rôle. Les séances d’apprentissage s’enchaînent à un rythme effréné : leçons de maintien et de bonnes manières, cours de musique et de danse, passage en revue de la généalogie de la famille impériale…

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Anna Koreff (Ingrid Bergman) poursuivant son apprentissage sous l’oeil attentif de Bounine (Yul Brynner)

Pour tenir le change, Anna doit s’approprier toute une histoire et une longue série d’anecdotes, de noms et de détails. Bounine se montre un professeur aussi exigent qu’intransigeant. Il sait que dans son entreprise périlleuse, il n’y a pas de place au hasard ni aux approximations. Dans ce scénario monté de toute pièce, Anna n’a pas droit au moindre faux pas. Mais le trio se trouve peu à peu pris à son propre piège. Et si Anna Koreff était réellement Anastasia ? Plusieurs évènements et éléments troublants sèment en effet bientôt le doute dans l’esprit de Bounine. L’homme calculateur et sans scrupules qui pensait exploiter la crédulité des partisans des Romanov pour mettre la main sur l’héritage tombe bientôt amoureux malgré lui de la créature qu’il a façonnée.

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___Que ce soit pour son casting impeccable (aussi bien dans le choix des têtes d’affiche que les seconds rôles), son rythme parfaitement maitrisé de bout en bout, la romance savamment dosée, ou les touches d’humour qui émaillent le film, « Anastasia » est un film qui mérite assurément d’être vu. Ceux qui ont d’abord vu le célèbre film d’animation éponyme réalisé en 1997 par Don Bluth et Gary Goldman seront à n’en pas douter surpris par les similitudes manifestes entre le dessin animé et le film de 1956.

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A gauche: la version animée « Anastasia » de 1997; à droite: celle de Litvak de 1956.

La version animée semble en effet multiplier délibérément les références et les hommages à l’oeuvre d’Anatole Litvak, produite d’ailleurs elle aussi par la Fox. Que ce soit dans la physionomie de certains personnages (en particulier le personnage excentrique de la « demie-cousine de l’Impératrice » (Sophie), qui rappelle la toute aussi sémillante Baronne von Livenbaum (Martita Hunt) pour ne citer qu’elle), les tenues ou certaines séquences toutes entières, impossible de ne pas faire le parallèle entre les deux oeuvres tant les similitudes sautent aux yeux du spectateur.

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Extrait du dessin animé « Anastasia » (1997). On aperçoit à gauche le personnage de Sophie, demi-cousine de l’impératrice, elle-même représentée à droite de l’écran.

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Anastasia aux côtés de l’impératrice dans la version animée de 1997.

A l’exception notable de Raspoutine, figure absente du film de 1956 (et pour cause, le prédicateur à la réputation sulfureuse a été assassiné en 1916), il est aisé de redistribuer les rôles et de repérer dans quelles mesures Bluth et Goldman ont puisé dans le film de Litvak l’essentiel de leur matière.

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Bounine (Yul Brynner) en compagnie de la baronne von Livenbaum (Martita Hunt)

Dans ce dernier, Yul Brynner campe un escroc débordant de charisme et de charme, qui derrière une placidité apparente, se laisse finalement malgré lui attendrir par la jeune femme perdue qu’il a prise sous son aile. En dépit de ce qu’il veut laisser paraître et sans se départir de son flegme, la carapace de froideur dans laquelle il s’enferme finit par se fissurer. Et on comprend bientôt que ce n’est plus l’appât du gain qui motive ses actes mais des sentiments plus chevaleresques et un coeur plus noble. Impossible de rester insensible à son interprétation sans fausse note et toute en prestance, où ses talents d’acteur (de danseur et de musicien !) rivalisent avec sa séduction naturelle.

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Bounine (Yul Brynner)

Jusqu’au bout, l’oeuvre de Litvak parait s’employer à entretenir le doute sur l’identité d’Anastasia, aussi bien dans l’esprit de l’entourage de la duchesse que dans celui du public. Si chaque personnage semble avoir son avis sur la question, il demeure impossible au spectateur d’affirmer avec certitude s’il est face à la vraie princesse miraculeusement rescapée ou à une usurpatrice, qui a force de se raconter des histoires a fini par croire en ses mensonges.

___L’autre intérêt majeur du film de Litvak, et à juste titre souvent mis en avant par la critique, repose sur sa valeur symbolique et la place qu’il occupe dans la carrière d’Ingrid Bergman. A l’époque, l’actrice est empêtrée dans un scandale retentissant. Tombée amoureuse quelques années plus tôt de Roberto Rossellini au cours de la préparation du film Stromboli (1950), elle quitte mari et enfant pour l’épouser alors qu’elle est déjà enceinte de lui. L’Amérique ne lui pardonnera pas sa conduite. La ligue pour la vertu appelle au boycott de ses films. Contrainte à l’exil en Europe, la star déchue est proscrite d’Hollywood et ralentit le nombre de ses apparitions. Le film « Anastasia » marquera son grand retour à Hollywood. L’oeuvre peut d’ailleurs être intégralement analysée sous le prisme de la renaissance : celle de l’actrice comme du personnage qu’elle interprète. Véritable métaphore du passage de l’ombre à la lumière, Anastasia peut être vu comme la fable narrant le retour en grâce et sous les projecteurs de l’actrice et de son personnage.

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L’histoire d’Anna, jeune femme perdue qui tente de recouvrer son identité trouve dès lors une résonnance toute particulière chez l’actrice, tant elle semble faire directement écho à sa situation personnelle. Impossible en effet pour le spectateur de ne pas voir dans le parcours d’Anna un parallèle direct avec la vie d’Ingrid Bergman. Le récit de la quête d’identité de son personnage pouvant être appréhendé comme celui de la reconquête de son statut et d’Hollywood par l’actrice. Sous cet angle, la méfiance de la noblesse russe envers Anna fait écho à celle d’Hollywood envers Bergman. Et l’impitoyable Impératrice douairière (Helen Hayes) dont le jugement conditionne le devenir d’Anna devient le miroir de la férocité de l’usine à rêves qui fait et brise les carrières.

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L’impératrice douairière (Helen Hayes) observant depuis sa loge celle qui prétend être Anastasia.

A l’instar de son personnage qui doit convaincre ses interlocuteurs de sa sincérité, l’actrice doit faire ses preuves auprès des spectateurs. La détresse et la détermination du personnage se confondent avec celles de l’actrice. Les rôles se fondent et se répondent en continu, portés à chaque instant par la beauté aristocratique d’Ingrid Bergman et la qualité de son jeu. Anastasia sera un succès commercial. Et l’Oscar décroché par Ingrid Bergman pour son interprétation deviendra le symbole du pardon qui lui accorde l’industrie du cinéma.

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[Film] « Eve » de Joseph L. Mankiewicz (1950)

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  • Titre original : All about Eve
  • Année : 1950
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Joseph L. Mankiewicz
  • Scénario : Joseph L. Mankiewicz, Erich Kästner, Mary Orr
  • Producteur(s) : Darryl F. Zanuck
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Bette Davis (Margo Channing), Anne Baxter (Eve Harrington), George Sanders (Addison DeWitt), Celeste Holm (Karen Richards), Gary Merrill (Bill), Hugh Marlowe (Lloyd Richards), Barbara Bates (Phoebe), Marilyn Monroe (Miss Caswell)…
  • Durée : 2h08

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Avis

★★★★★

___Tiré de la nouvelle « The Wisdom of Eve » de Mary Orr, parue en 1946, « Eve » s’inscrit dans une série de films décrivant la face sombre de Hollywood. Un thème qui inspire alors un grand nombre de réalisateurs (« Boulevard du Crépuscule » de Billy Wilder (1950), « Les ensorcelés » de Vincente Minnelli (1952) ou encore « Chantons sous la pluie » (1952) pour ne citer que ces trois-là). Avec ce long-métrage, Mankiewicz nous livre une vision désenchantée et cynique du show-business, bien loin des clichés et de la représentation idyllique largement véhiculée par les médias. « Eve » nous plonge dans les coulisses de ce spectacle vivant permanent et où les stars, dépourvus de leurs artifices, révèlent leur vraie nature. Le film traite ainsi de l’ambition destructrice ainsi que des manipulations et des luttes intestines qui se déroulent en coulisse pour décrocher un rôle. Il évoque avec brio la superficialité de ce monde de carton-pâte et l’hypocrisie omniprésente de ceux qui le composent.

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« Attachez vos ceintures, la soirée va être mouvementée! » – Célèbre réplique de Margo (Bette Davis) avant la soirée d’anniversaire de Bill

___Après avoir connu le succès, Margo Channing (Bette Davis) est désormais une vedette sur le déclin. Une étoile de Broadway qui voit au fil des années son éclat pâlir à mesure que sa jeunesse se fane. Blasée par la célébrité, insupportable avec son entourage, elle tient le premier rôle dans la dernière pièce de son ami, Lloyd Richards, et mise en scène par son fiancé, Bill Sampson.

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Un soir, à la fin d’une représentation, Margo voit débarquer dans sa loge une de ses jeunes admiratrices, une dénommée Eve Harrington (Anne Baxter). La jeune inconnue, qui ne loupe aucune de ses apparitions sur scène, semble très impressionnée de se trouver ainsi face à face avec son idole. Margo, d’abord amusée par la timidité et la naïveté de la jeune provinciale ne tarde pas à se laisser émouvoir par son récit tire-larme et décide de la prendre sous son aile. Eve devient bientôt son assistante dévouée, s’acquittant de ses tâches avec le plus grand zèle. Faisant preuve d’un investissement total à sa fonction, elle semble particulièrement désireuse de se rendre indispensable à l’actrice qui commence peu à peu à voir d’un mauvais oeil l’intrusion toujours plus grande dans son quotidien et son intimité.

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Sous ses airs de jeune oie blanche inoffensive, Eve est en réalité une jeune louve aux dents longues, qui rêve de brûler les planches et de goûter à l’ivresse que procurent les applaudissements du public en délire. Une ambition chevillée au corps qu’elle prend soin de dissimuler sous une modestie feinte. Désireuse d’aider la jeune femme à s’affirmer et à faire ses premiers pas de comédienne, Karen Richards (l’épouse du dramaturge à l’origine de la pièce dans laquelle joue Margo), fera finalement les frais de l’arrivisme de sa protégée. Après avoir introduit la jeune débutante auprès de son idole, elle lui obtient le rôle de doublure et deviendra la victime de ses manipulations, ne réalisant que trop tardivement comment Eve s’est en réalité servie d’elle et des conséquences de ses agissements sur la carrière de Margo.

___Composée à partir d’une série de retours en arrière, la narration du film se révèle d’une redoutable efficacité. Racontée par les principaux témoins de son ascension, la figure de Eve devient un personnage en perpétuelle construction, aussi bien à travers le regard de ceux qui assistent à sa consécration que par les yeux du spectateur qui découvre les coulisses de son ascension spectaculaire. Il y a d’abord ce que la mise en scène d’introduction nous laisse paraître des personnages, et ce qu’on l’on découvre à travers le récit croisé des témoins, qui bouleverse complètement notre rapport à cette même séquence. Car à mesure qu’Eve progresse dans son escalade sociale, les indices révélant sa véritable nature s’accumulent à travers différentes scènes clés. On pense par exemple à celle où Margo surprend la jeune femme en train de se mirer dans la glace, portant devant elle la robe de scène de son idole. Ou celle, mythique, de la soirée d’anniversaire de Bill au cours de laquelle, assise sur les marches de l’escalier, elle se livre à un remarquable soliloque où elle évoque son désir ardent de connaître l’admiration et les applaudissements du public.

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Pour parvenir à ses fins, elle n’hésite pas à manipuler l’entourage de Margo et multiplie les combines. Elle rallie à sa cause Addison De Witt (George Sanders), un critique influent mais sans scrupules dont elle fera l’erreur de sous-estimer les capacités d’analyse et de nuisances. Ce dernier observe à distance et de son oeil cynique les manigances d’Eve. Il est avec Birdie (la dame de compagnie de Margo), l’un des seuls à voir d’emblée clair dans le jeu et les intentions de la jeune femme et à percer à jour son arrivisme forcené.

eve-dewitt2___Car Eve ne réserve pas ses talents de comédienne aux planches. Pour cette jeune femme avide de gloire, la vie réelle est une vaste scène sur laquelle elle peut à chaque instant exercer l’étendue de ses talents d’actrice. L’aplomb et le sang-froid avec lesquels elle débite ses mensonges et la grande habileté avec laquelle elle parvient à duper son monde constituent autant de preuves tangibles pour le spectateur de ses dispositions et de sa plasticité à se fondre dans le personnage qu’elle s’est créé de toutes pièces. Eve aborde l’existence comme une scène de théâtre, jouant la comédie sur les planches comme dans la vie réelle. De ce constat surgit la question centrale du film : qu’y-a-t-il derrière le personnage qu’elle interprète ? N’est-on face qu’à une simple illusion, à une enveloppe vide sans substance ? Posé ainsi, le film de Mankiewicz semble résonner comme une redoutable mise en garde contre le risque d’aliénation qui accompagne l’obsession de la réussite et la course effrénée vers le succès. A force de mensonges, Eve s’est enfermée dans son rôle. Elle ne vit qu’à travers ses fictions, prisonnière de son personnage. Si elle est parvenue à dépasser le statut de simple « doublure » de Margo, elle n’en reste pas moins une image artificielle, un reflet inconsistant, un travestissement du réel. Elle s’est perdue dans sa propre contemplation, dans une projection idéalisée d’elle-même qui n’existe qu’à travers le regard des autres et du public. Alors qu’elle touche enfin la consécration, son masque de duplicité se fend. Seule dans sa chambre d’hôtel, elle erre tel un spectre qui a sacrifié son âme et son identité sur l’autel du succès. A contrario, Margo suivra la trajectoire inverse, parvenant à rompre avec son double fictionnel pour prendre sa vie en mains en tant que femme et non plus comme simple actrice. Finalement éclipsée par l’ambitieuse Eve qui lui ravit le trophée de la meilleure comédienne, sa défaite en tant qu’actrice signe une victoire bien plus importante pour Margo : celle du triomphe de la personnalité et de la sincérité sur l’imposture et les faux-semblants.

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___Si le film de Mankiewicz se focalise sur le milieu du théâtre, on devine que la critique sous-jacente est en fait plus générale, ciblant en réalité toute une industrie du spectacle, cette usine à rêves qui propulse de jeunes gens au sommet aussi rapidement qu’elle brise des carrières (et des vies). Rongée par ses angoisses, Margo traverse une véritable crise existentielle et appréhende l’avenir. A quarante ans, elle sait que ses plus belles années se trouvent désormais derrière elle et qu’elle ne pourra pas éternellement camper des rôles de jeunes beautés. Elle s’inquiète pour la pérennité de sa carrière et redoute de voir son fiancé (un metteur en scène de huit ans son cadet) la quitter pour une femme plus jeune qu’elle. Se trouvant à un tournant de son existence, elle craint de découvrir que derrière l’image qu’elle s’est forgée au cours de sa carrière de comédienne, ne reste en réalité plus qu’une coquille vide, sans attraits ni réelle identité. D’abord agacé par sa conduite, le spectateur finit par se rallier à sa cause. On comprend peu à peu que derrière les caprices et les excès de la star se cache la peur dévorante de sombrer dans l’oubli.

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Le personnage impitoyable de DeWitt symbolise, pour sa part, parfaitement le rôle de la critique qui a entre ses mains le sort de chaque spectacle et de chaque artiste. Lorsque Eve s’apprête à faire ses preuves, elle s’est d’abord assurée de la présence des chroniqueurs les plus influents du milieu, et dont la faveur est indispensable pour faire décoller sa carrière. DeWitt ne manquera pas de le lui rappeler à la fin du film ; alors qu’Eve essaie de se jouer de lui et d’échapper à son emprise, il la remet rapidement à sa place. Après l’avoir confronté à ses mensonges et à ses bassesses, il lui fait remarquer que la jeune comédienne reste une de ses « créatures » et lui, le maître marionnettiste qui tire les ficelles.

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Porté par des dialogues pétillants d’intelligence et plein d’ironie amère, le film met donc en scène l’opportunisme sans vergogne et les rivalités qui animent de jeunes gens prêts à tout pour se frayer un chemin dans le monde du théâtre. Outre le duo principal formé par Bette Davis et Anne Baxter qui livrent ici une prestation sans fausse note, « All about Eve » mérite également qu’on s’y arrête pour assister à la performance de l’incandescente Marilyn Monroe qui y tient un de ses tous premiers rôles.

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Acclamé par la critique lors de sa sortie, « All About Eve » fut nommé pour 14 Oscars et en remporta 6, dont celui du meilleur film. Il reste à ce jour considéré à juste titre comme l’un des meilleurs films américains de tous les temps. Un classique indétrônable dont les nombreuses qualités ont largement démontré son statut de chef-d’œuvre du cinéma.

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[Film] « Pension d’artistes » de Gregory La Cava (1937)

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  • Titre original : Stage Door
  • Année : 1937
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : Gregory La Cava
  • Scénario : Morrie Ryskind, Anthony Veiller
  • Producteur(s) : Pandro S. Berman
  • Production : RKO
  • Interprétation : Katharine Hepburn (Terry Randall), Ginger Rogers (Jean Maitland), Adolphe Menjou (Anthony Powell), Gail Patrick (Linda Shaw), Andrea Leeds (Kay Hamilton), Lucile Ball (Judy Canfield), Constance Collier (Catherine Luther)…
  • Durée : 1h32

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Avis

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___Librement adapté d’une pièce du même nom qui faisait alors un triomphe à Broadway (écrite par Edna Ferber et George S. Kaufan en 1936), « Stage door » relate les hauts et les bas d’un groupe de jeunes actrices ambitieuses, issues de milieux différents, et vivant regroupées dans une modeste pension New-Yorkaise. Un film inspiré et d’une rare spontanéité qui aborde avec brio la précarité de la condition d’artiste dans l’Amérique des années 30.

___Elle-même comédienne rangée, Mrs Orcutt (Elizabeth Dunne) est propriétaire des « feux de la rampe » (Footlights club), une pension d’artistes à New York qui héberge de jeunes femmes désireuses de percer dans le monde du spectacle.

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Jean (Ginger Rogers) accueillant (fraichement) Terry Randall (Katharine Hepburn) lors de son arrivée à la pension

Terry Randall (Katharine Hepburn), aspirante comédienne issue de la bonne société du Middle West espère elle aussi faire ses preuves dans ce milieu qui compte beaucoup de candidates mais peu d’élues. La riche héritière débarque incognito à la pension de Mrs Orcutt. Elle est cependant aussitôt trahie par son allure distinguée et ses manières qui détonnent franchement avec le reste du groupe. La nouvelle arrivante fait l’objet de tous les regards et de toutes les conversations.

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Terry, la nouvelle venue à la pension, faisant l’objet de toutes les conversations

Parmi les autres pensionnaires, il y a notamment : Linda Shaw (Gail Patrick), jeune femme sophistiquée et prétentieuse (et grassement entretenue par Anthony Powell (Adolphe Menjou), un producteur aussi philanthrope que pervers) ; Jean Maitland (Ginger Rogers), danseuse au caractère bien trempé; et Kaye Hamilton (Andrea Leeds), comédienne prometteuse qui a connu un grand succès la saison passée dans le rôle-titre du dernier spectacle de Powell. Toutes espèrent rencontrer un producteur ou un généreux mécène qui fera décoller leur carrière.

A la pension, Terry se trouve rapidement contrainte de faire chambre commune avec Jean. Entre les deux jeunes femmes, les premiers échanges sont pour le moins houleux. Elles se livrent un duel verbal sans concession, rivalisant de répliques mordantes et de piques assassines. Il faudra à Terry beaucoup de patience et toute sa force de caractère pour parvenir à se faire accepter parmi ses nouvelles camarades. Au sein de cette ruche de talents en germe, seule la douce et tranquille Kay accueille la nouvelle venue avec bienveillance.

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Kay (Andrea Leeds) et Terry (Katharine Hepburn)

En apparence plus effacée, c’est aussi la plus travailleuse de toutes, et celle qui a le plus de talent. Après avoir connu un premier succès sur les planches, elle rêve de décrocher ce qu’elle considère être le rôle de sa vie : celui de Jeannette dans la pièce « Avril enchanté ». Un rôle qui sera finalement attribué à Terry grâce à l’intervention en coulisse d’un mystérieux mécène…

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Kay (Andrea Leeds) confiant à son amie Jean (Ginger Rogers) son désir brulant d’obtenir le premier rôle dans la pièce « Avril enchanté »

___Dès la scène d’ouverture le ton du film est donné. « Les feux de la rampe » apparait aux yeux du spectateur comme un vase clos, un lieu bouillonnant de vie et de féminité. Dans un va-et-vient permanent, il y règne une ambiance de joyeux désordre où la journée s’écoule sans temps-mort, entre disputes et confidences, au rythme des ragoûts insipides servis à chaque repas. Bien plus qu’un espace de vie, les locataires partagent leurs désillusions et petits bonheurs quotidiens qui constituent les aléas de leurs trajectoires d’artistes en herbe. Les répliques fusent, pleines de fougue et de verve, et les réparties cinglent à une allure endiablée. Mais c’est bien cette atmosphère survoltée et querelleuse qui fait tout le sel du film. On assiste à une surenchère de bons mots et de traits d’esprit allant des plus fins aux plus mordants. Des dialogues au cordeau qui grouillent d’inventivité et d’impertinence, à l’image de la délicieuse insolence de celles qui les débitent. Derrière la cacophonie apparente, de vraies personnalités surgissent. Des caractères variés et bien identifiables qui se dessinent dès la première scène et s’affirment tout au long du film.

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1) Mrs Orcutt et Catherine Luther (Constance Collier) ; 2) Jean, Mrs Orcutt et Linda (Gail Patrick); 3 et 4) Jean et Judy (Lucille Ball)

A côté des personnages principaux, même les rôles secondaires tirent leur épingle du jeu et parviennent à retenir l’attention du spectateur : de Hattie (Phyllis Kennedy), la domestique qui veille à la bonne tenue de la maisonnée à Judy (Lucille Ball) qui enchaîne les rencards avec des garçons un peu niais, en passant par Olga (Norma Drury Boleslavsky), pianiste confirmée, qui met ses talents au service de ses camarades afin de leur permettre de répéter leurs numéros. Ou encore Eve (Eve Arden) qui déambule toujours affublée de son chat qu’elle porte enroulé sur ses épaules comme s’il s’agissait d’un accessoire de mode et Catherine Luther (Constance Collier), ancienne comédienne, qui semble errer dans la pension telle le spectre d’une actrice obsolète qui se raccroche au souvenir de ses anciens rôles.

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Catherine Luther (Constance Collier) exposant aux pensionnaires sa conception du jeu d’acteur et sa vision du théâtre

___Avant le tournage, Gregory La Cava avait chargé une de ses assistantes (Winfrid Thackrey) de s’infiltrer au sein du Hollywood Studio Club (sorte d’hôtel particulier réservé à de jeunes artistes femmes que le manque d’argent ou de relations rendait vulnérables). L’objectif était pour le réalisateur, d’engranger de la matière en vue de son futur film. Durant cette période et en accord avec la gérante de l’établissement, elle se fit passer pour une aspirante actrice et était chargée d’écouter les conversations des jeunes femmes dans la salle commune, prenant des notes et retenant les échanges les plus piquants. Si certains des dialogues furent réutilisés dans le film, ce travail préparatoire permit surtout de saisir l’ambiance de camaraderie féminine et l’état d’esprit qui se dégageait de cette vie en communauté. Sur le tournage, le réalisateur observait de même avec grande attention les conversations des comédiennes en dehors du plateau, toujours à l’affut d’un bon mot ou d’une attitude susceptible d’être reprise dans le film. Rendu à l’écran, cela donne une impression de grand naturel dans les interactions et une réelle complicité entre les actrices.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à sa colocataire Jean (Ginger Rogers)

___Nommé dans 4 catégories pour l’oscar, « Pension d’artistes » permit à Ginger Rogers de démontrer l’étendue de sa palette dramatique (et pas seulement ses talents de danseuse) dans un film où son nom n’était pas accolé à celui de Fed Astaire. Quant à Katharine Hepburn, il lui fournit l’occasion de renouer avec le succès après plusieurs échecs commerciaux successifs1. Dans ce film, l’actrice campe une jeune femme déterminée et taillée pour l’aventure qui rejette farouchement l’existence aisée et confortable que lui offre sa famille pour devenir l’unique artisan de sa vie.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) observant les autres pensionnaires

En se joignant à ces apprenties comédiennes désargentées, elle rêve de se construire un destin à la mesure de celui de son grand-père, un pionnier, parti à la conquête de l’Ouest. Une simple « lubby » pour son père qui, au cours d’un déjeuner en tête-à-tête, lui pose un ultimatum. Si elle s’obstine dans cette voie, ce sera seule et par ses propres moyens, sans compter sur le soutien de sa famille. Il espère secrètement qu’après avoir connu l’échec, sa fille retrouve le chemin de la cellule familiale et d’une vie rangée. De son côté, Terry demeure inflexible, convaincue que le travail est la seule clef de la réussite. Issue d’un milieu bourgeois, elle ne réalise pas à quel point sa vision du monde qui l’entoure est en réalité biaisée. Elle a bénéficié d’une éducation privilégiée et a grandi à l’abri, dans une bulle qui l’a préservée des difficultés. Malgré ses efforts, la fracture sociale qui la sépare de ses camarades finit toujours par la rattraper, donnant lieu à des dialogues de sourds et des échanges parfois explosifs. Incapable de saisir le prosaïsme du quotidien et des difficultés matérielles auxquelles ses camarades se trouvent confrontées, les commentaires abrupts de la jeune femme manquent souvent de tact et de discernement. Comme une enfant déconnectée du réel, Terry ne réalise pas que l’argent et les relations sont autant de facteurs qui pèsent dans la balance et truquent l’équation du succès. Dans ce milieu impitoyable où la compétition fait rage et où le talent n’est pas toujours le garant de la réussite, les places se paient en effet souvent cher pour décrocher un rôle.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à Anthony Powell (Adolphe Menjou) après avoir forcé le passage à son bureau

Véritable symbole d’un système corrompu, Powell incarne l’archétype du producteur amoral qui abuse de son autorité sur de jeunes femmes vulnérables et influençables. Auprès de ses victimes, il déroule un même scénario bien rodé et multiplie les promesses.

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Powell (Adolphe Menjou) dans un face-à-face avec Terry (Katharine Hepburn)

Après Linda, dont il finit par se lasser, c’est bientôt au tour de Jean de faire les frais des tentatives de séduction insistantes du producteur. Repérée tandis qu’elle répète avec son amie Annie (Ann Miller2), la jolie blonde, d’abord méfiante, ne résiste pourtant pas longtemps à l’appel des projecteurs et cède progressivement du terrain.

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Jean (Ginger Rogers) baisse peu à peu la garde face à Powell (Adolphe Menjou)

Les mises en garde de Linda (qui lui livre par le menu et sur un ton mi menaçant mi sarcastique ce qui l’attend si elle se rend chez Powell) ne semblent pas l’impressionner.

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Elle rêve de voir son nom illuminer Broadway. Une fois dans l’appartement du producteur, elle se remémorera pourtant les paroles ô combien malheureusement prophétiques de sa meilleure ennemie.

Quant à Kay, telle une étoile filante, elle connait un destin aussi fulgurant que tragique. Après avoir connu une gloire éphémère, elle ne parvient pas à rebondir. Tout au long du film, l’ombre de la tragédie plane en permanence sur son personnage. Son existence marquera cependant de manière indélébile la vie de ses camarades qui se trouveront à travers elle à jamais liées par un traumatisme et une douleur communes.

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Kay (Andrea Leeds) se remémorant son triomphe sur scène la saison passée

___C’est donc un portrait tout en contrastes que nous livre Gregory La Cava. Un film à la fois drôle et tragique, dans lequel les grandes ambitions individuelles et les rêves de gloire sont éclipsés par les impératifs du quotidien : la course aux auditions et la quête fébrile du prochain cachet qui permettra de payer la chambre et de remplir les estomacs affamés. Autant d’angoisses dissimulées sous les rires tonitruants et les échanges mordants qu’on se lance à la figure. Un détachement de façade doublé d’un cynisme exubérant, comme en réponse à la précarité de leur condition et aux désillusions successives que chacune traverse de son côté. L’ironie piquante des dialogues et l’ambiguïté des situations qui oscillent entre trivialité et pathétique servent alors souvent de masques à des blessures profondes et à une réalité trop sordide pour être affrontée sans ces filtres. La crudité n’est pas tant dans les images que dans ce qui se passe hors de la scène : les regards en biais (où se lit tantôt la lubricité, tantôt la peur), les non-dits et ce que l’on devine entre les lignes. Face à un monde d’hommes qui leur est résolument hostile, la désinvolture et le sarcasme deviennent leurs meilleures armes pour chasser la morosité des coeurs et ne pas se laisser ronger par le désespoir. Le spectateur rit, tout en percevant en arrière-plan le caractère malsain et profondément précaire de la situation des personnages.

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Jean (Ginger Rogers) évoquant sa première rencontre avec Powell

___Dans « Pension d’artistes », La Cava se place du côté des femmes, dans un film résolument féministe. Décrivant une société patriarcale dans laquelle ce sont les hommes qui fixent les règles et occupent les postes influents, il montre sans détour comment certains usent de ce rapport de force à leur avantage et dénoncent les abus de pouvoir. Plus qu’un simple point de chute, la pension de Mrs Orcutt symbolise pour ces jeunes femmes démunies un lieu sécurisant, qui leur appartient, et dans lequel elles peuvent laisser libre cours à leurs sentiments, sans craindre de subir la domination des hommes. Car n’entre pas qui veut dans cette forteresse peuplée de femmes. Avant de réussir à s’y introduire, Terry commence par se heurter à une porte condamnée. Anthony Powell ne vient jamais chercher Linda en personne (faisant simplement avancer son chauffeur) et les rares hommes qui s’aventurent dans les lieux n’en dépassent jamais le seuil. Quant au chat de Eve (Henry), seul représentant mâle du domaine, il se fera finalement rebaptiser Henrietta après que l’on ait finalement découvert qu’il s’agissait en fait… d’une femelle !

Le réalisateur s’applique à mettre en scène des femmes jeunes, mais pas naïves. En dépit de leur âge et de leur fraîcheur, elles portent déjà le poids des désillusions traversées et de quelques rêves brisés. Sans connaître le détail de leurs vies passées (lesquelles ne nous sont jamais dévoilées), on devine cependant des plaies encore à vif, donnant au film une ambiance particulière, où cohabitent légèreté de ton et profondeur des sentiments. « Pension d’artistes » repose en grande partie sur une gestion subtile et maitrisée de cette tonalité douce-amère. Le film joue en permanence sur un équilibre fragile, susceptible de faire passer le spectateur du rire aux larmes à chaque instant, avant de basculer ouvertement dans le drame sur la dernière partie. L’évènement tragique qui précipite ce changement de registre sera aussi celui qui permettra à Terry de se révéler en tant qu’actrice. Sidérée par la nouvelle qu’elle vient d’apprendre, elle traverse les coulisses comme un spectre, avant de paraitre sur scène où, transfiguré par la douleur, son jeu devient méconnaissable. Sous le regard larmoyant de ses camarades, les yeux embués de larmes et la gorge serrée par l’émotion, son interprétation devient bouleversante.

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Terry (Katharine Hepburn) lors de la première de « Avril enchanté » (juste avant la célèbre réplique: « The calla lilies are in bloom again… »)

Dans une jolie conclusion, le film nous ramène quelques mois plus tard dans une pension qui grouille à nouveau de son agitation habituelle. Tandis que Judy part vers de nouvelles aventures, une nouvelle venue débarque, les yeux brillant d’espérances. Comme si de rien n’était. A la pension, la vie reprend ses droits et l’histoire semble se répéter. De nouvelles étoiles prenant la place de celles disparues. Après tout, « The show must go on »…

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Jean et Terry après la représentation de « Avril enchanté »

Car si la compétition fait rage entre certaines, c’est avant tout un remarquable esprit de solidarité et de camaraderie féminine qui domine, en particulier dans les coups durs. L’échec de l’une devient celui de l’ensemble du groupe. On se serre beaucoup plus les coudes que ce que la virulence des mots échangés pourrait laisser croire. Malgré la précarité de leur situation, on devine que les pensionnaires de Mrs Orcutt ne renonceraient à leur « taudis » pour rien au monde. Il en va bientôt de même pour le spectateur qui voudrait lui aussi continuer à suivre les joies et les peines de cette tribu attachante. On quitte tout ce petit monde à regret, et on voudrait ne jamais voir la porte de la pension se refermer une fois le film terminé.

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Notes et anecdotes :

  1. En 1933, elle joua à Broadway dans la pièce The Lake de Dorothy Massingham, qui fut l’un de ses plus grands échecs professionnels. La caustique Dorothy Parker fit des gorges chaudes de son interprétation dans une critique assassine où elle écrira à son propos : « Courez au Martin Beck, Katharine Hepburn y décline le registre complet de l’émotion, de A à B. ». La réplique mythique entendue dans « Pension d’artistes » : « The calla lilies are in bloom again… », et que Terry se montre incapable de débiter correctement, est en fait issue de la pièce même de Dorothy Massingham. Dans la bouche du personnage interprété par Hepburn, cette mise en abyme fait donc directement écho à son échec à Broadway. L’actrice retourne ensuite à Hollywood où elle tourne plusieurs films : Alice Adams (Désirs Secrets, 1935) de George Stevens, Sylvia Scarlett (1935) de George Cukor, ainsi que Mary Of Scotland (Mary Stuart, 1936) de John Ford. Si le premier fut un succès, les deux autres furent des échecs retentissants.
  2. Ann Miller (à gauche ci-dessous), qui partage un numéro de danse avec Ginger Rogers (à droite) dans le film, avait dû mentir sur son âge pour obtenir le rôle. Prétendant être âgée de 18 ans, elle n’en avait en réalité que 14, et n’avait donc alors pas l’âge légal pour signer un contrat de travail.

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NB: Les images sont tirées de la version DVD du film (Editions Montparnasse)

 

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[Film] « Noblesse oblige » de Robert Hamer (1949)

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  • Titre original : Kind Hearts and Coronets
  • Année : 1949
  • Pays: Royaume-Uni
  • Genre : Comédie, crime
  • Réalisation : Robert Hamer
  • Scénario : Robert Hamer, John Dighton
  • Producteur(s) : Michael Balcon
  • Production : Ealing Studios
  • Interprétation : Dennis Price (Louis Mazzini), Alec Guinness (le duc, le banquier, l’ecclésiastique, l’amiral, D’Ascoyne le jeune, Henry, Lady Agatha), Valerie Hobson (Edith), Joan Greenwood (Sibella).
  • Durée : 1h46

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Avis

★★★★★

___Réalisé par Robert Hamer en 1949, « Noblesse oblige » doit son titre original à des vers de Tennyson : Kind hearts and Coronets (« Kind hearts are more than coronets, And simple faith than Norman blood » / « De bons cœurs valent mieux que des couronnes, et une simple foi plus que tout le sang normand »). Cette comédie savoureuse des studios Ealing est considérée à juste titre comme une oeuvre portant l’humour anglais à sa quintessence.

___L’histoire : Accusé de meurtre, Louis Mazzini (Dennis Price) est condamné à mort pour son crime. Du fond de sa cellule, l’homme profite des dernières heures qui lui reste à vivre pour rédiger ses mémoires. Et c’est par le biais de sa voix off que le spectateur découvre ainsi le déroulé des évènements ayant progressivement conduit à transformer ce respectable gentleman en véritable meurtrier multirécidiviste.

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Louis (Dennis Price) dans sa cellule

___Suite à sa mésalliance avec un chanteur d’opéra italien sans le sou, sa mère, une jeune aristocrate, s’est vue reniée par sa famille, la puissante dynastie des D’Ascoyne. A la mort prématurée de son époux, désireuse de renouer avec les siens et de faire valoir les droits de son fils au titre de duc, la jeune veuve tente un rapprochement, mais se heurte à une fin de non-recevoir. Mise au ban de sa famille, déclassée, elle redouble d’efforts pour élever seule son fils pour lequel elle nourrit de grandes ambitions. Louis grandit ainsi dans l’idée soigneusement entretenue qu’on lui a refusé l’existence dorée et les avantages auxquels ses origines nobles le prédestinaient pourtant. Le spectacle de sa mère ainsi froidement rejetée du giron familial pour avoir froissé les convenances va progressivement alimenter le sentiment de rancœur et le désir de vengeance du garçon à l’égard de sa lignée maternelle. Louis aspire à une existence plus noble et entend bien s’extraire de son milieu misérable et gravir les échelons afin de récupérer ce qu’il estime lui revenir de droit et d’effacer ainsi l’affront fait à sa mère désormais disparue.

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Louis (Denis Price) et Sibella (Joan Greenwood)

___Le profond amour filial porté à sa défunte mère n’est cependant pas le seul motif à l’origine de cet élan revendicatif. L’attachement qu’il éprouve envers la belle Sibella (Joan Greenwood ) (son amie d’enfance) et son amertume à voir cette dernière lui préférer un prétendant assuré d’un bel héritage constitue un facteur supplémentaire participant à son rêve d’élévation sociale. Cependant, le chemin vers les hautes sphères de la noblesse est long et semé d’embuches. Ses chances d’accéder un jour au titre de duc de Chalfont sont en effet fortement hypothétiques, compte tenu de sa place – lointaine – dans l’ordre de succession. Depuis sa modeste position de vendeur, il observe donc avec impuissance et anxiété les évènements susceptibles de précipiter son destin. Guettant fébrilement la publication des avis de naissance et de décès affectant la branche maternelle de sa famille, il suit l’évolution de son rang dans l’ordre de succession, voyant alternativement s’éloigner ou s’approcher le titre convoité.

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Louis devant le schéma représentant l’arbre généalogique de sa famille

___Las d’attendre passivement après une couronne qui lui semble de plus en plus hors de portée, Mazzini alors décide de donner un coup de pouce au destin. Pour forcer le processus de sélection naturelle (trop lent et incertain à son goût), Louis conçoit ainsi bientôt un plan machiavélique visant à éliminer les uns après les autres les prétendants au titre qui le séparent de la succession. Mais n’ayant alors aucun contact avec sa famille maternelle, il manque d’opportunités lui permettant de mettre son projet à exécution. C’était sans compter sur un heureux coup de destin. Le hasard met en effet sur sa route le fils de Lord Ascoyne D’Ascoyne, le banquier qui avait quelques années auparavant refusé de l’embaucher malgré leurs liens de parenté, réduisant ainsi l’aspirant duc à exercer un métier alimentaire bien éloigné de la valeur qu’il se donne. Face à lui, Louis peine à dissimuler sa rancoeur, et après une remarque jugée insolente par ce client particulier, ce dernier profite de son ascendant pour faire renvoyer sur-le-champ le jeune homme du magasin. Cet évènement est le coup de grâce pour Mazzini qui prend aussitôt la résolution de se venger en éliminant son cousin.

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Le face à face entre Louis et son cousin, le fils de Lord Ascoyne d’Ascoyne

Le passage à l’acte se révèle plus laborieux et compliqué que prévu. Le plan initialement imaginé tombe à l’eau et l’apprenti meurtrier doit improviser au gré des évènements. Il parvient finalement à se débarrasser de Lord d’Ascoyne, entraînant au passage avec lui dans la tombe sa malheureuse maîtresse.

Ce premier forfait réalisé, les derniers remords de Mazzini s’envolent définitivement. Fort de son succès et sans jamais se départir de son flegme imperturbable, Louis poursuit son entreprise criminelle, assassinant patiemment et méthodiquement les autres prétendants les uns après les autres. Prenant soin de maquiller chacun de ses crimes en accident regrettable, il devra cependant sans cesse déployer des trésors d’inventivité pour émonder l’arbre de sa famille afin de se rapprocher du titre. Alors qu’il touche enfin au but, il a à peine le temps de goûter à sa victoire qu’il est finalement arrêté. L’ironie du sort veut que ce soit pour un meurtre qu’il n’a pas commis…

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Dans le film, Alec Guinness interprète à lui seul le rôle de huit personnages

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Les différents membres de la famille d’Ascoyne, tous interprétés par Alec Guinness

___Véritable satire sociale, « Noblesse oblige » passe au vitriol un système fonctionnant sur des principes séculaires et injustes où les droits des puissants sont exaltés mais non leurs devoirs. Les bonnes manières affichées et les tenues irréprochables des personnages ne sont ici que des artefacts qui dissimulent en réalité des individus peu fréquentables et cruels, gonflés par l’assurance de faire partie d’une caste supérieure et dominante, pétrie de privilèges. En forçant volontairement le trait, Robert Hamer souhaite ainsi montrer la dégénérescence d’un système construit sur des moeurs rétrogrades et des valeurs désormais dépassées. Pour avoir fait le choix de l’amour au détriment des principes, la mère de Louis est jugée coupable de mésalliance par le tribunal familial et se retrouve définitivement bannie de la haute société. Le film dénonce ainsi les travers et l’étroitesse d’esprit de l’aristocratie décrite comme une élite aussi cloisonnée qu’impitoyable et où le moindre faux pas est sévèrement sanctionné. L’élimination successive et méthodique des individus qui l’incarnent sonnent comme la diffusion d’un poison qui gangrène progressivement ce milieu sclérosé. L’ironie du sort étant que l’élément détonateur qui inoculera dans les racines de l’arbre familial le poison fatal qui causera sa perte se révèle être en fin de compte l’un de ses propres fruits. Louis joue ainsi le rôle de catalyseur dans le processus de déliquescence d’une noblesse poussiéreuse, bouffie d’orgueil et de certitudes. Ironiquement, c’est donc victime de son propre fonctionnement que s’achèvera funestement le règne de la dynastie d’Ascoyne.

___A l’instar du monde fourbe et sans concession dénoncé par le film, l’impudeur de Mazzini ne semble connaître aucune règles ni limites. C’est ainsi qu’après s’être emparé de l’emploi de sa première victime, Louis n’hésite pas à séduire l’épouse de la seconde avant de poursuivre sans vergogne son ascension sociale. Interprété par Joan Greenwood, le personnage de Sibella, à la fois opportuniste et ambitieuse, incarne l’alter ego féminin de Louis. Tout aussi dénués de scrupules l’un que l’autre, ils entretiennent une relation aussi passionnée que malsaine. Si les minauderies permanentes et les attitudes affectées de l’actrice peuvent d’abord irriter le spectateur, elles s’accordent parfaitement avec la personnalité perfide et diabolique du personnage qu’elle incarne. Sous nos yeux l’ingénue arriviste se métamorphose peu à peu en une redoutable calculatrice prête à tout pour arriver à ses fins. Alors qu’elle sent le vent tourner, Sibella révèle sa vraie nature, dévoilant au spectateur les traits les plus sombres de sa personnalité, à la fois vénale et manipulatrice.

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La force comique du film réside justement principalement sur ce décalage permanent entre les postures affectées et les actes moralement répréhensibles perpétrés par les personnages. La courtoisie et la bienséance ne sont que le paravent de comportements amoraux et de discours hypocrites. Dès lors, il devient facile pour le spectateur de céder à l’humour décomplexé et pince-sans-rire porté par le film. L’ensemble est mené avec tant d’esprit que toutes les abominations relatées ne gênent qu’à peine. Face à une succession de personnages aussi antipathiques que ridicules, le malaise des situations laisse rapidement place au rire.

A l’instar de la photo du domaine convoité au dos de laquelle, Louis a figuré la généalogie de sa famille, le scénario joue donc sur les faux-semblants et les secrets soigneusement dissimulés sous le vernis des apparences. Dénotant au milieu de cette atmosphère étouffante d’hypocrisie et de fausseté, Edith d’Ascoyne (Valerie Hobson) apparaît comme la bonté incarnée. Convaincue de l’intégrité de Louis et de sa noblesse d’âme, elle ne doute à aucun moment de son innocence. Mazzini tombe très vite sous le charme des nombreuses qualités de cette femme sincèrement digne et vertueuse, ainsi que de l’image qu’elle lui renvoie de lui-même. Au cours d’une séquence en tête-à-tête avec Louis, alors qu’elle fait référence aux vers de Tenyson et des privilèges de la noblesse, le jeu de regard d’Edith d’Ascoyne avec la caméra (comme si elle s’adressait directement au spectateur) est à cet égard particulièrement révélateur du message sous-jacent.

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Le tête à tête entre Edith d’Ascoyne et Louis

___Le film de Robert Hamer questionne également avec sévérité les inégalités de classe et la hiérarchie des valeurs d’une société dans laquelle les individus ne sont pas traités à la lumière de leurs actes mais en fonction de leur naissance et de leur position dans l’échelle sociale. Ainsi, pour avoir contrevenu aux obligations de son rang, on refusera à la mère de Louis les honneurs d’une sépulture dans le caveau familial. De son côté, Louis, ne désirant pas renoncer aux privilèges de son rang, obtient d’être jugé en grandes pompes par la chambre des Lords avant de bénéficier d’un traitement carcéral plein d’égards, malgré l’atrocité de son crime.

Avec « Noblesse oblige », Robert Hamer offre au spectateur un concentré de cynisme et d’humour noir, autant dans les dialogues que dans la mise en scène, qui se révèle aussi inventive que malicieuse. Parmi les points notables du film, il faut souligner la performance d’Alec Guinness qui campe à lui seul les huit membres de la famille d’Ascoyne, offrant une palette d’interprétation remarquable, qui va du vieil évêque alcoolique à la suffragette intrépide. Le double-sens des situations et des répliques ici employé avec brio permet d’illustrer à la perfection la duplicité des personnages mis en scène et de leurs intentions. Jouant en permanence sur la respectabilité affichée des personnages combinée à l’indécence crasse de leurs actes, le scénario et la réalisation exploitent jusqu’à l’extrême cette confrontation entre flegme et impertinence. L’atrocité des crimes perpétrés par Louis est proportionnelle au sang-froid et au détachement avec lesquels il commet ses actes ignobles.

Un petit bijou d’humour noir, décapant et mordant à souhait.

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