« Herland » de Charlotte Perkins Gilman

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Quatrième de couverture

Quelque part sur notre planète, un peuple de femmes se reproduit par parthénogenèse depuis deux mille ans. Elles ont construit une société paisible et magnifique, écologique avant la lettre, fondée sur une conception rationnelle et chaleureuse de la maternité et de l’éducation. Trois Américains mâles, de tempéraments fort différents, débarquent dans cet univers improbable…

• Mon opinion

★★★★☆

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Charlotte Perkins Gilman

___Célèbre intellectuelle féministe du tournant du XIXème au XXème siècle, Charlotte Perkins Gilman est l’auteure d’une oeuvre prolixe composée de nombreux romans, nouvelles, poèmes, essais et articles, publiés entre 1888 et 1935. En 1909, elle lança seule son propre mensuel, baptisé The Forerunner, dans lequel parut pour la première fois en 1915 et sous la forme d’un feuilleton, son utopie la plus célèbre, Herland. Le texte n’est paru sous forme de livre qu’en 1979, au moment où l’œuvre de Gilman était redécouverte. Il est pour la première fois traduit cette année en français aux éditions Books.

 

___Trois jeunes américains comprenant un aventurier, un scientifique et un sociologue participent à une expédition qui va bouleverser leurs vies. Parmi eux, Terry Nicholson dit « Le Vieux Nick », Jeff Margrave et Vandyck Jennings. Le premier possède l’argent et le goût de l’exploration. Aviateur aguerri, il a de solides compétences en mécanique, en électricité, géographie et météorologie. Le second, Jeff, est un médecin ayant des connaissances en biologie et botanique. Quant à Van, observateur attentif et réaliste, il est le point d’équilibre du trio et le narrateur de leur périple. Au cours de leur progression, les trois compères ont écho d’une légende évoquant l’existence d’une étrange et terrible « Terre de Femmes ». Si la localisation de cet intrigant pays reste floue, les récits des autochtones à son sujet convergent sur un point : cette terre n’abrite pas un seul homme, étant uniquement peuplée par des femmes et des jeunes filles. Intrigués, les aventuriers décident de partir à la découverte de ce pays inconnu, en plein coeur de la nature amazonienne, et qui semble nourrir tant de fantasmes chez les tribus locales. Armés de leurs fusils, ils embarquent donc pour un voyage vers l’inconnu. L’impossibilité de savoir ce qui les attend sur place ne tarde pas à faire naître une infinité d’hypothèses concernant leur destination que Terry baptise bientôt « Herland ». Au cours de cet interminable voyage, chacun y va de ses spéculations, allant des projections les plus poétiques (pour Jeff) aux plus sulfureuses (pour Terry).

A leur grande surprise, ils découvrent sur place un pays parfaitement cultivé, dessiné comme un fabuleux jardin, peuplé exclusivement d’arbres fruitiers. Là, perchées sur un arbre gigantesque, trois silhouettes de femme apparaissent bientôt sous leurs yeux. Tels de succulents fruits accrochés à un arbre, elles se balancent, fixant avec curiosité depuis leurs perchoirs précaires les trois inconnus. Elles portent des cheveux courts, des vêtements « peu féminins » mais parfaitement adaptés au mouvement. Ce sont des créatures athlétiques, à la fois légères et puissantes, respirantes de santé et qui arborent des visages sereins mais déterminés. Malgré la barrière de la langue, les trois hommes parviennent à saisir les prénoms de ces indigènes : Celis, Alima et Ellador. Se lançant à leur poursuite, ils finissent par atteindre la ville avant de se retrouver encerclés par les habitantes : « Nous avions l’impression d’être des petits garçons, de tout petits garçons qu’on a surpris en train de faire des bêtises dans la maison de quelque belle inconnue ». (p.41) « Je ris aujourd’hui à la lumière de ce que j’ai appris depuis, à la pensée du trio que nous composions alors : trois garçons intrépides et irrévérencieux débarquant en terre inconnue sans stratégie aucune. Nous avions estimé que s’il y avait des hommes, nous pourrions les combattre, et que s’il n’y en avait pas, aucun obstacle ne se dresserait sur notre route. » (p.43). Mais face à cette foule compacte autour d’eux, les trois aventuriers se trouvent pris au piège : « il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer ou se battre ». (p.44) « Nous nous trouvâmes dans la situation des suffragettes essayant d’atteindre le Parlement malgré le triple cordon de la police londonienne. La solidité de ces femmes était ahurissante. […] Nous fûmes soulevés tels des enfants insupportables et transportés ainsi, nous débattant inutilement. On nous porta à l’intérieur. Nous nous défendions avec toute notre force d’homme, mais ces dames nous soumettaient bel et bien, en dépit de nos efforts. » (p.45). Après avoir été brièvement anesthésiés, les trois hommes comprennent qu’ils ne sont pas en situation de lutter. Désormais en « liberté surveillée », ils semblent se résigner à leur sort et commencent un long apprentissage avec leurs professeures particulières afin d’apprendre la langue du pays. Chaque jour, la liste de leurs questions s’allonge. A mesure que leur instruction progresse et que le temps passe, leurs différences de caractères s’affirment. Tandis que Jeff semble parfaitement s’acclimater au pays, Terry devient de plus en plus irritable, supportant de plus en plus mal cette vie en captivité. Fatigué de cette détention, il finit par persuader ses amis d’organiser un plan pour fuir et regagner leur avion. Mais leur entreprise tourne rapidement à l’échec. Après une escapade de quelques heures, ils sont vite rattrapés par les habitantes de Herland. « Se battre n’aurait servi à rien. Ces femmes étaient solides, moins en raison de leur force individuelle que de leur intelligence collective. » (p.72)

Contre toute attente, les femmes ne se formalisent pourtant pas de cet acte de révolte. Les fugitifs comprennent bientôt qu’ils sont en réalité considérés comme des invités du pays, des « sortes de pupilles ». « Nos premiers réflexes de violence les avaient obligées à nous séquestrer quelque temps, mais dès que nous aurions appris la langue et nous engagerions à ne commettre aucun mal, elles nous feraient les honneurs du pays ». (p.74) Dès lors, ils concentrent leurs efforts à mieux connaître leur nouvel habitat et les moeurs qui gouvernent cette « Terre des Femmes ».

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Couverture de l’édition américaine de Herland

___Depuis deux mille ans, Herland est un pays qui n’a pas eu d’hommes parmi ses habitants. Autrefois, « race bisexuelle », le pays connut une succession d’épisodes tragiques au cours de son histoire. La population, jadis polygame et esclavagiste, fut d’abord décimée par la guerre qui emporta de nombreux hommes, morts au combat. Par la suite, une éruption volcanique provoqua l’emmurement d’une partie des habitants. Parmi le peu d’hommes qui survécurent, les esclaves se révoltèrent dans le sang et, après avoir assassiné maîtres, petits garçons, femmes âgés et mères, ils prirent possession du pays et de ses jeunes survivantes. Au lieu de se soumettre, les femmes restantes se soulevèrent dans un geste désespéré et vinrent à bout de leurs brutaux conquérants. Passé le désespoir, elles décidèrent ensuite de se mettre au travail pour bâtir un pays et le rendre le plus viable possible. Durant des années, les femmes travaillèrent ensemble, solidaires et vaillantes. Jusqu’à ce que le miracle se produisit : l’une d’elle fut enceinte. Cette première naissance, perçue comme un don de Dieu, résonna comme un nouvel espoir au sein de la communauté. Par la suite, elle enfanta de quatre autres enfants, soit cinq filles au total qui héritèrent chacune de la faculté de donner à leur tour naissance à cinq filles : « Et c’est ainsi que naquit Herland et son peuple, composé d’une unique famille issue d’une seule et même mère, laquelle vécut jusqu’à cent ans et vit naître ses cent-vingt-cinq arrière-petites-filles. Elle fût la Reine-Prêtresse de chacune et mourut plus dignement et joyeusement qu’aucun autre être humain sur cette terre – c’est que, tout de même, elle avait engendré une nouvelle race. » (p.92)

___Premières victimes de leurs préjugés, les trois hommes ne peuvent d’abord pas imaginer que des femmes puissent ainsi vivre de façon autonome et en parfaite harmonie. Terry, la figure misogyne du groupe, a d’ailleurs la ferme conviction qu’ils vont finir tôt ou tard par se trouver nez à nez avec des hommes. Pour lui, « les hommes sont quelque part, c’est sûr », vivant cachés dans les montagnes d’où ils gèrent une sorte de matriarcat, gardant les femmes dans cette partie isolée du pays, au sein d’un vaste « harem national ». Car comment expliquer autrement la présence de bébés et de jeunes enfants au milieu de toutes ces femmes ?

Dans cette aventure, Terry incarne l’archétype de l’homme « viril » qui court après les filles (au sens propre comme au figuré) et enchaîne les conquêtes. Pour lui, les femmes sont par nature incapables d’organisation, passant leur temps à se battre et à se jalouser. Devant ce contre-exemple éclatant, son orgueil de mâle se trouve blessé : « La tradition voulant que les hommes soient des gardiens et des protecteurs n’avait plus cours ici. Ces vierges robustes n’avaient à craindre aucun mâle et, de ce fait, n’avaient pas besoin d’être protégées. Quant aux bêtes sauvages, il n’y en avait aucune dans ce pays préservé. Elles plaçaient au plus haut le pouvoir de l’amour maternel, cet instant que nous portons aux nues, mais aussi celui de l’amour sororal, que nous peinions à identifier alors qu’il était sous nos yeux. » (p.93) Ayant surmonté les difficultés originelles de leur civilisation, les femmes de Herland mènent en effet désormais une existence sereine dans un pays où régnait l’ordre, l’abondance, la santé et la tranquillité.

___D’abord assurés de leur supériorité (à la fois physique, intellectuelle et culturelle), les trois hommes reçoivent bientôt une grande leçon de modestie devant le fonctionnement impeccable de cette société débarrassée de violence, qui ne connait ni la guerre, ni la maladie, ni la souffrance. Jeff et Van apprécient de plus en plus les qualités de cet étrange pays, remarquablement civilisé et éclairé, aspirant toujours au progrès et à l’accroissement des connaissances. « Elles-mêmes étaient une unité, un groupe clairvoyant qui résonnait en terme de communauté. En tant que tel, leur rapport au temps n’était pas limité aux espoirs et aux ambitions d’une vie individuelle. Par conséquent, elles concevaient des stratégies de développement à très long terme, courant sur des siècles. » (p.121)

« Nous avions imaginé une société monotone et soumise, et nous avions admiré une inventivité et une audace supérieures aux nôtres, ainsi que des avancées scientifiques de même niveau. Nous avions imaginé la mesquinerie, et avions découvert une conscience sociale à côté de laquelle les chamailleries de nos pays semblaient infantiles et stériles. Nous avions imaginé la jalousie, et avions observé une profonde affection sororale, une intelligence éprise d’impartialité, dont nous n’avions pas l’équivalent. Nous avions imaginé l’hystérie et avions été accueillis par des esprits profonds auxquels la vulgarité était impossible à expliquer. » (p.124)

___Sans malice ni mauvaises intentions, l’esprit critique des habitantes de Herland et leur logique imparable pousse peu à peu le narrateur à reconsidérer ses certitudes. Lui, qui avait toujours était fier de son pays, se trouve troublé par ce mode de vie et cette société fonctionnant sur des principes si éloignés de ceux qu’il connait. « Au fur et à mesure que j’apprenais et admirais tout ce qu’avaient accompli ces dames, j’étais de moins en moins fier de ce que nous avions fait de notre virilité. Voyez-vous, elles n’avaient pas connu la guerre. Elles n’avaient adoubé ni rois, ni prêtres, ni engendré une aristocratie. Elles étaient soeurs et elles grandissaient ensemble, sans compétition, unies dans l’action. » (p.96) L’entente harmonieuse entre ces femmes, caractéristique la plus prégnante de la culture des Herlandaises, est perçue comme contre-nature par Terry. Sa première tentative d’approche, où il tente de les séduire avec des bijoux, connaît un échec cuisant. Avec son esprit de conquête, il est pourtant convaincu de réussir à se faire aimer de l’une d’elle comme un maître et de parvenir à établir sa suprématie. Sa volonté obstinée de réaffirmer sa virilité le poussera à commettre l’irréparable.

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___Sous des allures au départ de simple fiction, Herland bascule rapidement dans le registre de l’utopie. Dans celle-ci, Gilman imagine un monde dans lequel le féminin est l’unique et peut se passer du masculin grâce à la parthénogenèse. Présenté comme un pays propre, dépourvu de violence, libéré des conflits, de la peur et de la maladie, Herland offre à Gilman le cadre parfait pour développer ses réflexions d’une société idéale. Dans ce lieu à la beauté ordonnée, les normes reconnues sur ce que sont le « masculin » et le « féminin » n’existent pas. Découpé en douze chapitres, ce texte percutant permet à son auteure d’exposer ses théories concernant la maternité, l’éducation des enfants, et les rapports entre hommes et femmes.

___En mettant en exergue les incohérences de la société patriarcale, Gilman questionne les rapports et les interactions entre hommes et femmes. Face aux trois explorateurs, les herlandaises se montrent particulièrement enthousiastes à l’idée de pouvoir comparer leurs deux mille ans d’histoire et d’étudier les différences entre leur propre peuple composé exclusivement de femmes et la société mixte de leurs hôtes. « Ce n’était pas une simple curiosité – elles n’étaient pas plus curieuses envers nous que nous envers elles. Mais elles mettaient beaucoup d’application à comprendre notre civilisation. Avec leurs innombrables questionnements, elles parvenaient même à nous piéger et nous faire admettre, à contrecoeur, certaines vérités. » (p.83) Car à travers leurs questions a priori naïves, elles parviennent bientôt à ébranler sérieusement les croyances les plus solides du narrateur quant aux fondements et au bien fondé des valeurs de la société des hommes. Au cours de leurs échanges, Van et son hôtesse confrontent leurs visions sur de multiples sujets, tels la religion, la mort, le travail, les traditions… En soumettant sa pensée patriarcale à un angle de vue externe et dépourvu de préjugés, le jeune homme remet bientôt en question les fonctionnements et les principes communément admis d’un système qu’il n’avait jusqu’alors jamais remis en cause. Issues de deux mille ans de civilisation sans hommes, les concepts de séduction, de mariage, ou encore de foyer sont des notions inconnues pour ces femmes. « Et nous étions là, parmi les femmes de Herland, pétris des idées, des convictions et des traditions de notre culture, à tenter d’éveiller chez elles une manière de voir les choses qui n’était que la nôtre » (p.145) « Nous autres les hommes parlons volontiers des femmes – la plupart d’entre elles – comme d’êtres limités. Nous honorons leurs pouvoirs fonctionnels, ceux de la reproduction, même si nous les déshonorons en nous en servant ; nous respectons leurs vertus, mais démontrons par nos actes que nous n’en faisons aucun cas. Nous les admirons sincèrement car une fois mères, elles deviennent nos domestiques, financièrement dépendantes de nous, réduites à notre service une fois leurs devoirs maternels exécutés. Oh oui, nous les admirons. Mais à leur place, c’est-à-dire à la maison, où elles remplissent ces devoirs si bien décrits par Mrs. Josephine Dodge Daskam Bacon, qui détaille les services d’une « maîtresse de maison ». (p.200)

___A Herland, la maternité constitue l’institution fondamentale de la société, sous une conception qui transcende les liens biologiques. Les enfants sont la raison d’être du pays, et les femmes mettent toute leur énergie au service de leur avenir. Elles concentrent toutes leurs forces et leur intelligence à concevoir des plans pour atteindre leurs idéaux en matière d’éducation. Leur projet se résume en une question: comment oeuvrer à rendre chacun meilleure ? « – Ici, nous ancrons la maternité dans la sororité originelle et le désir profond d’évoluer […]. Ici, les enfants sont notre unique préoccupation et l’objet de toutes nos pensées. Chaque pas, chaque avancée est examinée en fonction des conséquences que cela aura sur eux et sur la race. » (p.105) « A Herland, […] les femmes travaillaient ensemble au plus grand des projets : créer des personnes. » (p.108) Historiquement, c’est dans l’intérêt de leurs enfants qu’elles développèrent plusieurs secteurs d’activités et organisèrent l’espace. Confrontées à une démographie galopante, elles durent cependant bientôt trouver une solution au problème de surpopulation qui aurait eu pour conséquence une baisse de la qualité de la vie. Refusant la compétition et la « lutte pour la vie » tout autant que le colonialisme, elles décidèrent de réguler leurs naissances et de ne plus se reproduire, sacrifiant leur maternité pour leur pays. Car pour les habitantes de Herland, l’amour maternel irradie de bien des façons, et les femmes qui n’ont pas d’enfant peuvent trouver un réconfort en prenant soin de ceux qui sont déjà là : « Quand une femme choisissait d’être mère, elle laissait le désir d’enfant grandir en elle jusqu’à ce que le miracle naturel se produisit. Quand elle ne le voulait pas, elle chassait l’idée et dispensait son amour à d’autres bébés. » (p.111).

Si à Herland, la maternité, entendue comme le fait de porter un enfant, est accessible à chacune, l’éducation de l’enfant est en revanche un art réservé seulement aux plus compétentes*. Dans cet esprit, le soin aux bébés, qui participe de l’éducation, est donc confié aux « plus capables ». « Le fait d’élever un enfant, chez nous, est devenu un sujet tellement étudié, élaboré avec tant de subtilité et de compétence, que plus nous aimons nos enfants, moins nous voulons les mettre entre des mains incompétentes, même si ce sont les nôtres. » (p.126)

___Puisant dans le mythe des Amazones, Gilman charpente une utopie passionnante dans laquelle les rapports de force se trouvent inversés, au service d’un discours féministe et engagé. Dans Herland, Gilman imagine une société sans hommes dans laquelle les femmes se reproduisent par parthénogenèse. Plus que d’imaginer un mode de reproduction alternatif permettant aux femmes de se passer totalement des hommes, Gilman créée dans son livre une société où la sexualité est totalement absente.

___Avec l’arrivée de ces voyageurs, les habitantes voient l’occasion de rétablir la bisexualité à Herland. Après plusieurs mois passés à les étudier, les observer et les évaluer, elles envisagent la réintroduction des hommes et d’une reproduction sexuée normale. Mais pour les Herlandaises, l’acte sexuel reste indissociable d’une volonté de procréation. « Elles avaient cette longue expérience, riche et profonde, de la maternité, et leur seule échelle d’évaluation d’un mâle se basait sur son pouvoir d’engendrer. » (p.179) « Dans leur esprit, le seul principe de vie était la maternité, et toute contribution de l’homme ne pouvait tendre qu’à cette même finalité- quoiqu’avec des méthodes différentes. Mais elles ne pouvaient comprendre, même en s’y efforçant, la psychologie du mâle, dont les désirs tendent à minorer la paternité pour ne rechercher que « les plaisirs de l’amour ». (p.196).

Le mariage des trois explorateurs à trois des habitantes permet à l’auteure de développer ses opinions concernant cette institution et d’affirmer son point de vue concernant la nécessité de discipliner l’instinct sexuel. Ancrée dans la morale victorienne, Gilman expose une vision de la sexualité uniquement procréatrice. Après avoir tenté de violer son épouse, Alima, Terry est finalement chassé de Herland. En voulant prendre par la force la jeune femme qui se refusait à lui dans la mesure où son but n’était pas la reproduction, Terry a commis la transgression ultime des règles régissant la société herlandaise. Son acte symbolise au demeurant la concrétisation de ses intentions prédatrices (latentes depuis le début du récit) et de sa volonté de domination qui caractérisent son personnage phallocrate.

___Selon Gilman, la féminité exacerbée et l’hypersexualisation des femmes du XXème siècle ne s’explique pas par la nature ou des causes biologiques mais par l’environnement économique, social et culturel dans lequel elles vivent. Parce qu’elles sont économiquement dépendantes des hommes, les femmes doivent sur-développer leurs caractéristiques féminines au dépens d’autres caractéristiques universelles. Van, le narrateur, prend progressivement conscience que sa vision de la place de la femme n’est en réalité qu’une construction culturelle : « Je pris conscience alors que ces « charmes féminins » qui nous fascinent tant ne sont pas féminins par essence, mais que ce sont des projections masculines, qu’elles ont cultivées pour nous plaire, parce qu’il fallait nous plaire, mais en aucun cas nécessaires à la réalisation de leur grand dessein. » (p.95)

___Herland est donc un texte qui vaut surtout pour ses thèses avant-gardistes au regard de l’époque où il fut rédigé. Gilman y avance des réflexions novatrices pour son temps sur certaines questions, telles que le rapport à la nature, la féminité, l’éducation des enfants (où elle prône le recours à des méthodes pédagogiques alternatives et innovantes pour l’époque, à l’instar de la méthode Montessori) et l’éloge du partage des connaissances. « Leur éthique, fondée sur une riche conception de l’évolution, était axée sur le perfectionnement d’une culture empreinte de sagesse. La théorie sur le bien et le mal n’avait pas lieu d’être ici. Le bonheur était de grandir et de travailler. Nous découvrions que la pression de l’environnement développe chez l’être humain son inventivité et que des enfants élevés dans un cadre épanouissant et prospère sont capables de modeler et d’améliorer encore davantage cet environnement. » (p.153) Elle oppose en particulier l’esprit de compétition (la société américaine) à celui de coopération (Herland), qui constitue selon elle la clé de l’évolution humaine et du progrès.

Si certaines réflexions lancées par l’auteure apparaissent incroyablement visionnaires pour son époque, d’autres au contraire, témoignent aujourd’hui d’un regard éculé et d’une conception datée à l’égard de certains sujets. Dans sa vision de la différence des sexes, Gilman semble opposer de façon binaire une énergie masculine violente et portée à la destruction à une énergie féminine maternelle et conservatrice. En filigrane de sa démonstration se dessine par ailleurs une société où les individualités sont sacrifiées au nom du bien collectif : « Toute compétence acquise est une offrande à la prospérité du pays » (p.151). La maternité constitue pour ces femmes le seul engagement personnel, tout le reste s’inscrivant dans un projet commun. A Herland, tout est fait au service du pays et de l’amélioration de la « race ». Impossible aujourd’hui de ne pas tiquer devant cet éloge d’un certain eugénisme, ni d’occulter les sous-entendus racistes qui ponctuent l’oeuvre. Bien que marquée par son temps par certains aspects, Herland, n’en reste pas moins, cent ans après sa rédaction, une oeuvre globalement étonnamment moderne, qui force l’admiration et mérite qu’on s’y intéresse. Considéré comme un roman culte, il occupe par ailleurs une place centrale dans la littérature féministe américaine.

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___Première partie de sa construction utopique, Herland sera suivi en 1916 de la publication de With Her in Ourland, suite bien moins connue, dans laquelle l’auteure délivre pourtant certaines clés de compréhension de son oeuvre et de sa pensée, étoffant encore davantage sa réflexion. Espérons donc qu’une traduction française de ce second volet arrive prochainement, afin de permettre aux lecteurs francophones de découvrir encore un peu plus la production d’une auteure injustement tombée dans l’oubli.

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* A cet égard, il est intéressant de mettre en perspective ses réflexions sur la maternité, développés dans Herland, avec son autre ouvrage La séquestrée, publié en 1892, et dans lequel elle évoque la dépression post-partum dont elle a elle-même souffert. La chronique détaillée de cet ouvrage est disponible sur le blog.

 

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[Film] « The Women » de George Cukor (1939)

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  • Titre original : The Women
  • Année : 1939
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : George Cukor
  • Scénario : Anita Loos, Jane Murfin, Clare Boothe Luce (pièce), F. Scott Fitzgerald, Donald Ogden Stewart
  • Producteur(s) : Hunt Stromberg
  • Production : MGM
  • Interprétation : Norma Shearer (Mary Haines), Joan Crawford (Crystal Allen), Rosalind Russell (Sylvia Fowler), Paulette Goddard (Miriam Aarons), Joan Fontaine (Peggy Day), Mary Boland (la comtesse de Lage), Marjorie Main (Lucy), Phyllis Povah (Edith Phelps Potter), Virginia Weidler (Little Mary), Lucile Watson (Mme Moorehead)…
  • Durée : 2h14

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Avis

★★★★☆

___Comme de nombreux films de l’âge d’or d’Hollywood, The Women fut, avant de devenir un succès au cinéma, un triomphe sur les planches. Il faut dire que la volonté de transposer la qualité des productions de Broadway sur un medium accessible à moindre coût et à un plus grands nombre de spectateurs conduisit les studios à porter à l’écran de nombreuses oeuvres théâtrales. Dès le début des années 30, la MGM fait ainsi partie des studios qui adaptent massivement les pièces de Broadway. Elle cherchait alors des valeurs sûres et choisissait presque exclusivement des pièces à très gros succès. Si la quantité d’adaptations décline après la mise en application stricte du Code en 1934, le théâtre continue à fournir une source importante d’inspiration pour le cinéma. Spécialisé dans cet exercice d’adaptation vers le grand écran, Cukor, qui avait la réputation d’être un grand « directeur d’actrices », réalisa une bonne partie des films de la MGM. Après avoir été congédié du tournage de « Autant en emporte le vent » pour s’être fait reprocher de favoriser le personnage de Scarlett O’Hara au détriment de Rett Butler, le réalisateur se voit ainsi confier l’adaptation de la pièce à succès de Clare Boothe Luce, « The Women », qui connut un triomphe à Broadway dès son lancement en 1936.

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Mary Haines (Norma Shearer) partageant un moment de complicité avec sa fille, « Little Mary » (Virginia Weidler)

___L’histoire de The Women est celle d’un triangle amoureux dont il manque l’un des côtés. Mary Haines (Norma Shearer), épouse modèle et mère de famille accomplie, voit son mariage brusquement voler en éclats lorsqu’elle découvre que son mari Stephen a une liaison avec Crystal Allen (Joan Crawford), vendeuse de parfums au sein d’un grand magasin de luxe. Avant d’arriver jusqu’à son oreille, l’information s’est déjà répandue à travers Park Avenue grâce aux soins de son « amie » Sylvia. S’ensuivent de nombreuses péripéties qui aboutissent au point culminant du film, le départ de Mary qui, en instance de divorce, part se réfugier dans un ranch à Reno où, en compagnie d’autres femmes dans sa situation, elle doit décider si son honneur est plus important que son mariage.

___1939 fut une année faste pour le cinéma hollywoodien et « The Women » compta parmi l’un des plus grands succès. Avec pas moins de 130 rôles, le film de Cukor bénéficie d’une distribution exclusivement féminine (animaux compris). Une contrainte technique qui permet au film de devenir un véritable laboratoire passant au microscope les comportements et les interactions qui régissent la société féminine. A travers sa palette de personnages, Cukor met en scène un large éventail de stéréotypes féminins au service d’un film dans lequel les caractères priment sur le récit. Un parti-pris parfaitement assumé, jusque dans le générique d’ouverture qui nous présente chacune des protagonistes associée à son double animalier, reflets évocateurs de leurs personnalités respectives. La métaphore animalière est rarement flatteuse, allant de la biche innocente (Mary) au fauve carnassier (Crystal), en passant par la chatte prête à sortir les griffes (Sylvia).

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Tout au long du film, Cukor file d’ailleurs la métaphore animale aussi bien dans les dialogues que dans la mise en scène. Il compare le monde des femmes à une véritable jungle dont la première séquence nous dresse avec panache les contours : virevoltant d’une pièce à une autre, la caméra se ballade, allant des bains de boue à la manucure en passant par la salle de massage, le tout au son des commérages que s’échangent bruyamment les clientes. Pour le spectateur, l’institut de beauté a des allures de ménagerie. Pour les femmes qui le fréquentent, il constitue à la fois leur territoire sacré et le centre névralgique d’où sortent et circulent les ragots et les rumeurs les plus croustillantes.

C’est d’ailleurs ici que Mary se verra révéler l’infidélité de son époux. Sur les chaudes (et insistantes) recommandations de Sylvia, la jeune femme vient confier ses mains aux doigts experts d’Olga, une manucure à la langue bien pendue. Tandis que cette dernière lui applique le vernis « jungle red » (la dernière tendance de la saison), elle laisse échapper, au milieu d’un flot de ragots ininterrompus, la terrible nouvelle… sans se douter qu’elle a en face d’elle la malheureuse épouse trompée.

___Alors que Mary voit son monde s’écrouler, le spectateur devient l’observateur de ce microcosme féminin, régi par des codes et des lois tacites. Sans obligation professionnelle, évoluant dans les hautes sphères de la société new-yorkaise, elles mènent une vie d’oisiveté, leur existence tournant exclusivement autour des médisances et des commérages qu’elles échangent les unes sur les autres.

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Sylvia (Rosalind Russell) et Edith (Phyllis Povah) s’adonnant à leur activité principale dans la salle de bains de leurs amie Mary

Un monde de sournoiseries et d’hypocrisie dans lequel on feint de plaindre tout en répandant la rumeur, on prétend consoler tout en multipliant les allusions fourbes et volontairement blessantes. En la matière, la palme de la duplicité revient incontestablement à l’odieuse Sylvia Fowler (Rosalind Russell). Prototype de la femme snob, entretenue par son riche mari et qui passe son temps à colporter des ragots sur ses prétendues « amies », elle incarne la quintessence de l’hypocrisie et de la fourberie. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Rosalind Russell n’était initialement pas pressentie pour ce rôle. Au final, avec son interprétation cabotine à souhait, elle livre une prestation irrésistible de drôlerie, se révélant comme l’un des meilleurs atouts et le principal élément comique du film.

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Sylvia (Rosalind Russell) en pleine séance de gymnastique

Joan Crawford campe de son côté une croqueuse d’hommes et de diamants (ironiquement prénommée Crystal), vénale et sans scrupule. N’apparaissant qu’après trente-deux minutes de film, elle incarne l’arriviste stratège, qui simule l’attachement pour s’élever socialement et vivre dans l’opulence. Pour Crystal, les relations hommes-femmes ne sont qu’un moyen lui permettant d’arriver à ses fins et de servir ses intérêts.

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Sylvia (Rosalind Russell) et sa nouvelle amie Crystal (Joan Crawford)

___Mary se considère quant à elle comme une femme moderne et épanouie qui baigne dans un bonheur conjugal sans nuages. Très complice avec sa fille unique et passionnément amoureuse de son mari, elle n’imagine pas qu’un évènement puisse venir balayer cette harmonie familiale. La révélation de la liaison adultérine de son époux ébranle toutes ses certitudes. Commençant par rejeter les recommandations de sa mère qui lui conseille de feindre l’ignorance quant aux écarts de son mari, elle se révèle très touchante dans son rôle de femme toujours éprise mais ne pouvant surmonter l’humiliation de la tromperie. Dans le train en direction de Reno, la ville des divorces expéditifs, se route croise celle d’autres femmes dans sa situation, parmi lesquelles la comtesse, Miriam Aarons ou encore Peggy ; toutes réunies dans une même épreuve, chacune se raccrochant à leur fierté… mais sans mari. Sans bruit, elle observe ces égales comme autant de miroirs possibles de l’attitude à adopter, sans parvenir à trouver celle qui lui convienne. Tiraillée entre son orgueil de femme blessée et sa foi inébranlable en l’amour, elle se trouve dans une impasse, incapable de mettre en pratique les principes d’indépendance et d’émancipation qu’elle revendique pourtant. Présentée comme une femme dynamique, autonome et avide de liberté (la première scène la montre en tenue de cavalière, juchée sur un cheval, terminant de faire la course avec sa fille), elle applique cependant rarement avec conviction cette attitude prétendument détachée. Il en résulte un portrait plutôt régressif de la femme qui sous couvert de discours prônant l’émancipation, adopte une conduite à rebours des valeurs qu’elle prétend défendre.

Dépourvue de l’idéalisme de sa fille, Madame Morehead (Lucile Watson), la mère de Mary, a de son côté une vision bien moins sentimentale du couple. Informée de l’aventure entre Stephen et Crystal, elle lui conseille de ne rien faire. Comme elle 30 ans plus tôt et sa grand-mère encore avant, sa fille doit fermer les yeux sur les incartades extra-conjugales de son époux. Pour elle, le comportement de Stephen n’est que la manifestation inévitable de sa nature d’homme, en proie à ses pulsions et à ses désirs.

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Mme Moorehead (Lucile Watson) conseillant à sa fille d’ignorer son aventure extra-conjugale

Symbole des conventions et de la respectabilité bourgeoise, elle prône une vision accommodante du couple, aussi bien pour préserver l’institution sociale que représente le mariage que les avantages matériels qu’il garantit à la femme dans les milieux huppés. Se méfiant des amies de Mary, elle cherche à ramener sa fille vers son époux et le père de leur fille unique, convaincue, au fond d’elle, qu’une affection sincère les relie encore. Mais Mary refuse de souscrire à cette vision désenchantée du mariage. Sa conception du couple est basée sur le partage des sentiments, le respect mutuel et sur un rapport d’égalité entre l’homme et la femme.

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Elle refuse tout autant de faire passer les avantages matériels avant les sentiments que de se soumettre aux règles d’un jeu amoureux à trois tel que lui impose son mari. Considérant l’attitude de Stephen comme un coup de canif dans le contrat, elle décide donc de divorcer et d’affirmer son autonomie, même si cela doit se faire au prix de la solitude.

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Miriam Aarons (à doite: Paulette Goddard) taquinant Peggy (à gauche: Joan Fontaine) sur sa fierté

___The women est avant tout un film sur les femmes dont il dresse un portrait particulièrement mordant, tournant en dérision des bourgeoises qui passent leur temps à se façonner une apparence tout en crachant leur venin et qui courent après l’argent et la sécurité. De ce tableau au vitriol émerge un propos sur le fond finalement loin d’être féministe, renforcé par une conclusion franchement rétrograde. Pour autant, l’ensemble n’en reste pas moins mené tambour battant et avec un incontestable brio. Divisée en 3 parties (la découverte de la liaison de son mari, l’exil de Mary à Reno puis la reconquête de Stephen), le film conserve une succession de situations et de dialogues dictés par les règles dramaturgiques. De nombreux éléments témoignent de l’inscription du film dans un mode de caractérisation nourri par le théâtre. Loin de chercher à rompre totalement avec la forme d’origine, l’adaptation de Cukor semble au contraire désireuse d’exploiter un comique qui rappelle au spectateur la culture théâtrale. « The women » fait partie de ces films qui assument plus volontiers que les scenarii originaux du cinéma une certaine exagération et un sens de la caricature dans le traitement des caractères et des situations.

___Filmée avec le procédé du Technicolor, la séquence en couleurs du défilé de mode suspend brusquement le récit au milieu du film pour le faire basculer dans l’autoparodie. Au cours de cette parenthèse dans la narration on peut notamment voir les mannequins envoyer des cacahuètes à des singes en cage, eux-mêmes grimés dans des vêtements de haute couture. Le tout sous les yeux du public, composé des actrices du film. Ces représentations gigognes (spectacle des primates dans le défilé de mode dans le film) constituent autant de mises en abyme de la haute société new-yorkaise que d’évocations des femmes qui la composent présentées comme des êtres artificiels et factices.

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La séquence du défilé en Technicolor, au milieu du film

___Grands absents du casting, les hommes se trouvent cependant au centre des enjeux et de toutes les conversations. Afin de montrer leur influence sans jamais les mettre physiquement à l’écran, Cukor use de nombreux stratagèmes et redouble d’inventivité dans sa mise en scène. Les scènes de ménage se déroulent au téléphone (où l’on n’entend que les répliques de Mary, la caméra braquée sur son visage nous laissant voir son expression alternativement s’illuminer ou se décomposer au gré des propos de son mari). Dans une autre scène de dispute entre les deux époux, les échanges sont rapportés par la femme de chambre qui en livre le compte rendu détaillé à la cuisinière. Cela donne lieu à l’une des séquences les plus mémorables du film, au cours de laquelle on voit la domestique multiplier les allers-retours depuis la porte fermée de la chambre à coucher jusqu’à la cuisine située au rez-de-chaussée. Singeant ses employeurs, elle rejoue, telle une actrice, la scène à laquelle elle vient d’assister, reprenant chacune de leurs répliques et imitant leurs intonations. Autour de la table, les deux employées y vont de leurs commentaires avant d’être brusquement stoppée dans leurs jeux de parodie, sur le point d’être confondues dans leur position de voyeurisme.

___Jusqu’au bout, la réalisation enchaîne les séquences de grande effervescence (où l’impression de désordre est accentuée par une profusion de personnages parlant tous en même temps) avec les moments plus graves et plus intimes. La narration glisse ainsi tout au long du film de la légèreté à la gravité, alternant entre moments d’introspection et crises d’hystérie collectives (qui atteint son apogée dans une scène de crêpage de chignon d’anthologie entre Sylvia et Miriam). Plus qu’une simple couleur de vernis, « rouge jungle » renvoie surtout à l’état d’esprit qui caractérise ces femmes évoluant dans la jungle urbaine du quartier chic de Park Avenue, et sortant leurs griffes vernies et acérés (après un tour à l’institut de beauté) pour mieux s’écharper et marquer leur territoire. Un sens de la compétition et un esprit de combat dont semble totalement dépourvue Mary. Face à sa féroce rivale, véritable séductrice carnassière qui use avec malice de tous ses charmes pour conserver son emprise sur Stephen, Mary semble d’abord prête à rendre les armes. La confrontation dans la cabine d’essayage entre l’épouse légitime et la briseuse de ménage met d’ailleurs en exergue tout ce qui oppose les deux femmes. A travers ce duel de personnalités (la biche innocente et rangée contre la tigresse impitoyable), ce sont aussi deux conceptions du rapport amoureux qui s’affrontent : celui sincère et exclusif face à un sentiment purement intéressé.

___ Pétrie de doutes et d’interrogations, l’intermède à Reno offre l’occasion à Mary de confronter sa vision idéalisée de l’amour à celle de ses nouvelles amies. La richissime comtesse Flora de Lave (Mary Boland) est une incorrigible fleur bleue qui n’envisage pas la vie sans amour. Aussi généreuse qu’exubérante, cette rentière n’aime qu’avec passion et excès. Après avoir connu une succession de mariages qui ont tous tourné au désastre (et pour cause, l’on découvre que plusieurs de ses anciens amants ont tenté de l’assassiner pour s’emparer de sa fortune), elle continue cependant à tomber régulièrement sous le charme de nouveaux hommes auxquels elle s’empresse de passer la bague au doigt, pour mieux les mettre dans son lit. Car malgré ces précédents, rien ne semble pouvoir entamer son enthousiasme ni son désir insatiable.

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Dans le train pour Reno, la comtesse de Lave (Mary Boland) et Mary (Norma Shearer) font connaissance

Comme la comtesse, Miriam Aarons, jeune actrice elle aussi en route pour Reno, associe le sentiment amoureux à l’amour physique et au désir sexuel, Elle ne croit pas en l’amour éternel et exclusif. Jamais acquis, il est une bataille de chaque instant. Il faut en entretenir la flamme pour ne pas qu’il se déporte sur d’autres objets et accepter de lutter pour lui.

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Miriam Aarons (Paulette Goddard) s’adressant à Sylvia (Rosalind Russell)

Elle ne cessera de pousser Mary à se battre pour reconquérir l’homme qu’elle aime. C’est pourtant une toute autre tactique que va finalement adopter l’épouse délaissée. Grâce à la complicité de sa fille qui lui fournit de précieux renseignements sur sa nouvelle belle-mère, Mary affute ses armes dans le plus grand secret. Dans un magnifique gros plan, elle exhibe enfin sa parure de guerrière, des ongles couleur « jungle red », parfaitement acérés pour le combat.

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Plutôt que de chercher à re-séduire Stephen, Mary va jouer sur la vanité de Sylvia et sa langue de vipère pour la conduire à révéler le secret de Crystal qui entretient une liaison avec la dernière conquête de la comtesse, un cow-boy rencontré à Reno. C’est donc en usant des armes de ses adversaires que Mary parviendra finalement à faire tomber le double maque de sa rivale et à remettre la parvenue à sa place, tout en prenant sa revanche sur Sylvia. Dans un ultime élan de solidarité féminine, les amies de Mary finissent par s’unir afin de lui assurer la victoire.

Quel que soit leur position sociale, les femmes semblent condamnées à subir la domination des hommes. Le film de Cukor montre l’influence du patriarcat sur les relations entre hommes et femmes, lequel semble dicter les codes maritaux aussi bien dans les milieux populaires que dans les classes bourgeoises. Fort de ces multiples personnages, The Women nous livre en définitive autant de portraits de femmes que de visions différentes de l’amour. Il explore la fragilité du sentiment amoureux dans un monde dominé par les hommes et régi par des logiques sociales et économiques et la façon dont il s’articule au sexe, à l’argent et au pouvoir.

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[Film] Anastasia de Anatole Litvak (1956)

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  • Titre original : Anastasia
  • Année : 1956
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Anatole Litvak
  • Scénario : Marcelle Maurette, Guy Bolton, Arthur Laurents
  • Producteur(s) : Buddy Adler
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Ingrid Bergman (Anna Koreff /La grande-duchesse Anastasia Nikolaevna), Yul Brynner (général Sergueï Pavlovitch Bounine), Helen Hayes (impératrice douairière Maria Fedorovna), Martita Hunt (Baronne Elena von Livenbaum), Akim Tamiroff (Boris Adreivitch Chernov)…
  • Durée : 1h45

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Avis

★★★★★

L’histoire de la destinée tragique des derniers Romanov est connue. L’énigme qui forgea la légende d’Anastasia aussi. Selon celle-ci, la plus jeune des filles du Tsar Nicolas II, la grande-duchesse Anastasia, aurait rescapé au massacre de sa famille organisé par les Bolcheviks en 1918. Elle aurait ensuite vécu sous une identité d’emprunt, amnésique.

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A gauche, la grande duchesse Anastasia Nikolaevna; A droite: Anna Anderson

___Dans les faits, il y eut bien le cas d’Anna Anderson, une jeune femme découverte à Berlin alors qu’elle était sur le point de se suicider. Internée dans un asile, elle prétendit être la véritable Anastasia et contribua à alimenter l’une des plus grandes énigmes (et polémique) du siècle dernier. Tour à tour reconnue et désavouée par certains anciens membres la Cour Impériale russe, la controverse entourant son identité courut de nombreuses années. Il faudra attendre les années 2000 et les résultats de nouvelles expertises ADN pour mettre un terme définitif aux spéculations et rumeurs les plus folles concernant l’hypothétique survie d’Anastasia.

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En 1994, des analyses ADN excluent tout lien de parenté entre Anna Anderson (décédée en 1984) et les Romanov.

L’histoire authentique et controversée d’Anna Anderson inspira d’abord la pièce de théâtre Anastasia écrite par Marcelle Maurette en 1955 et dont la Fox acheta par la suite les droits. Hollywood s’est ainsi emparé du sujet pour en livrer en 1956 sa version romanesque et romantique.

___Paris, 1928. Un groupe de Russes exilés et ayant jadis côtoyé les Romanov, projettent de récupérer la fortune du tsar Nicolas II, conservée en Angleterre. Pour exécuter ce projet, les trois complices, menés par Bounine (Yul Brynner), ne connaissent ni scrupules ni morale. Ils comptent ainsi tirer profit de la rumeur selon laquelle la plus jeune des filles du tsar, la grande-duchesse Anastasia, aurait réchappé au massacre avant de s’enfuir sous une fausse identité. Leur plan est simple : trouver une jeune fille ressemblant à la disparue afin de la faire passer pour cette dernière et mettre ainsi la main sur l’héritage dormant dans les banques anglaises.

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En quête de la candidate idéale pour ce rôle et après de longues recherches infructueuses, ils finissent par croiser la route d’Anna Koreff (Ingrid Bergman), une jeune femme vaguement ressemblante à la duchesse et dont le nom et le passif ne leur est pas tout à fait inconnu. Les bruits courent en effet à travers l’Europe selon lesquels la jeune émigrée amnésique qu’ils ont devant eux aurait déclaré au cours d’un séjour dans un asile être la grande-duchesse Anastasia. Après avoir empêché l’inconnue de se jeter dans la Seine, ils lui proposent donc de se glisser dans la peau de celle qu’elle prétend être.

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D’abord craintive et réticente, Anna se laisse finalement convaincre. Il faut dire que la prétendante dispose de plusieurs atouts pour le rôle ainsi que de certains éléments troublants pouvant accréditer son discours et donc servir le plan des conspirateurs. Outre sa ressemblance physique avec la disparue, son amnésie et son intelligence en font une Anastasia parfaitement crédible. Forts de leurs connaissances de la Cour Impériale qu’ils ont fréquentée de près, les trois complices entament alors une révision complète de l’éducation de leur élève afin qu’elle se fonde dans le rôle. Les séances d’apprentissage s’enchaînent à un rythme effréné : leçons de maintien et de bonnes manières, cours de musique et de danse, passage en revue de la généalogie de la famille impériale…

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Anna Koreff (Ingrid Bergman) poursuivant son apprentissage sous l’oeil attentif de Bounine (Yul Brynner)

Pour tenir le change, Anna doit s’approprier toute une histoire et une longue série d’anecdotes, de noms et de détails. Bounine se montre un professeur aussi exigent qu’intransigeant. Il sait que dans son entreprise périlleuse, il n’y a pas de place au hasard ni aux approximations. Dans ce scénario monté de toute pièce, Anna n’a pas droit au moindre faux pas. Mais le trio se trouve peu à peu pris à son propre piège. Et si Anna Koreff était réellement Anastasia ? Plusieurs évènements et éléments troublants sèment en effet bientôt le doute dans l’esprit de Bounine. L’homme calculateur et sans scrupules qui pensait exploiter la crédulité des partisans des Romanov pour mettre la main sur l’héritage tombe bientôt amoureux malgré lui de la créature qu’il a façonnée.

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___Que ce soit pour son casting impeccable (aussi bien dans le choix des têtes d’affiche que les seconds rôles), son rythme parfaitement maitrisé de bout en bout, la romance savamment dosée, ou les touches d’humour qui émaillent le film, « Anastasia » est un film qui mérite assurément d’être vu. Ceux qui ont d’abord vu le célèbre film d’animation éponyme réalisé en 1997 par Don Bluth et Gary Goldman seront à n’en pas douter surpris par les similitudes manifestes entre le dessin animé et le film de 1956.

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A gauche: la version animée « Anastasia » de 1997; à droite: celle de Litvak de 1956.

La version animée semble en effet multiplier délibérément les références et les hommages à l’oeuvre d’Anatole Litvak, produite d’ailleurs elle aussi par la Fox. Que ce soit dans la physionomie de certains personnages (en particulier le personnage excentrique de la « demie-cousine de l’Impératrice » (Sophie), qui rappelle la toute aussi sémillante Baronne von Livenbaum (Martita Hunt) pour ne citer qu’elle), les tenues ou certaines séquences toutes entières, impossible de ne pas faire le parallèle entre les deux oeuvres tant les similitudes sautent aux yeux du spectateur.

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Extrait du dessin animé « Anastasia » (1997). On aperçoit à gauche le personnage de Sophie, demi-cousine de l’impératrice, elle-même représentée à droite de l’écran.

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Anastasia aux côtés de l’impératrice dans la version animée de 1997.

A l’exception notable de Raspoutine, figure absente du film de 1956 (et pour cause, le prédicateur à la réputation sulfureuse a été assassiné en 1916), il est aisé de redistribuer les rôles et de repérer dans quelles mesures Bluth et Goldman ont puisé dans le film de Litvak l’essentiel de leur matière.

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Bounine (Yul Brynner) en compagnie de la baronne von Livenbaum (Martita Hunt)

Dans ce dernier, Yul Brynner campe un escroc débordant de charisme et de charme, qui derrière une placidité apparente, se laisse finalement malgré lui attendrir par la jeune femme perdue qu’il a prise sous son aile. En dépit de ce qu’il veut laisser paraître et sans se départir de son flegme, la carapace de froideur dans laquelle il s’enferme finit par se fissurer. Et on comprend bientôt que ce n’est plus l’appât du gain qui motive ses actes mais des sentiments plus chevaleresques et un coeur plus noble. Impossible de rester insensible à son interprétation sans fausse note et toute en prestance, où ses talents d’acteur (de danseur et de musicien !) rivalisent avec sa séduction naturelle.

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Bounine (Yul Brynner)

Jusqu’au bout, l’oeuvre de Litvak parait s’employer à entretenir le doute sur l’identité d’Anastasia, aussi bien dans l’esprit de l’entourage de la duchesse que dans celui du public. Si chaque personnage semble avoir son avis sur la question, il demeure impossible au spectateur d’affirmer avec certitude s’il est face à la vraie princesse miraculeusement rescapée ou à une usurpatrice, qui a force de se raconter des histoires a fini par croire en ses mensonges.

___L’autre intérêt majeur du film de Litvak, et à juste titre souvent mis en avant par la critique, repose sur sa valeur symbolique et la place qu’il occupe dans la carrière d’Ingrid Bergman. A l’époque, l’actrice est empêtrée dans un scandale retentissant. Tombée amoureuse quelques années plus tôt de Roberto Rossellini au cours de la préparation du film Stromboli (1950), elle quitte mari et enfant pour l’épouser alors qu’elle est déjà enceinte de lui. L’Amérique ne lui pardonnera pas sa conduite. La ligue pour la vertu appelle au boycott de ses films. Contrainte à l’exil en Europe, la star déchue est proscrite d’Hollywood et ralentit le nombre de ses apparitions. Le film « Anastasia » marquera son grand retour à Hollywood. L’oeuvre peut d’ailleurs être intégralement analysée sous le prisme de la renaissance : celle de l’actrice comme du personnage qu’elle interprète. Véritable métaphore du passage de l’ombre à la lumière, Anastasia peut être vu comme la fable narrant le retour en grâce et sous les projecteurs de l’actrice et de son personnage.

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L’histoire d’Anna, jeune femme perdue qui tente de recouvrer son identité trouve dès lors une résonnance toute particulière chez l’actrice, tant elle semble faire directement écho à sa situation personnelle. Impossible en effet pour le spectateur de ne pas voir dans le parcours d’Anna un parallèle direct avec la vie d’Ingrid Bergman. Le récit de la quête d’identité de son personnage pouvant être appréhendé comme celui de la reconquête de son statut et d’Hollywood par l’actrice. Sous cet angle, la méfiance de la noblesse russe envers Anna fait écho à celle d’Hollywood envers Bergman. Et l’impitoyable Impératrice douairière (Helen Hayes) dont le jugement conditionne le devenir d’Anna devient le miroir de la férocité de l’usine à rêves qui fait et brise les carrières.

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L’impératrice douairière (Helen Hayes) observant depuis sa loge celle qui prétend être Anastasia.

A l’instar de son personnage qui doit convaincre ses interlocuteurs de sa sincérité, l’actrice doit faire ses preuves auprès des spectateurs. La détresse et la détermination du personnage se confondent avec celles de l’actrice. Les rôles se fondent et se répondent en continu, portés à chaque instant par la beauté aristocratique d’Ingrid Bergman et la qualité de son jeu. Anastasia sera un succès commercial. Et l’Oscar décroché par Ingrid Bergman pour son interprétation deviendra le symbole du pardon qui lui accorde l’industrie du cinéma.

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[Film] « Eve » de Joseph L. Mankiewicz (1950)

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  • Titre original : All about Eve
  • Année : 1950
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Joseph L. Mankiewicz
  • Scénario : Joseph L. Mankiewicz, Erich Kästner, Mary Orr
  • Producteur(s) : Darryl F. Zanuck
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Bette Davis (Margo Channing), Anne Baxter (Eve Harrington), George Sanders (Addison DeWitt), Celeste Holm (Karen Richards), Gary Merrill (Bill), Hugh Marlowe (Lloyd Richards), Barbara Bates (Phoebe), Marilyn Monroe (Miss Caswell)…
  • Durée : 2h08

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Avis

★★★★★

___Tiré de la nouvelle « The Wisdom of Eve » de Mary Orr, parue en 1946, « Eve » s’inscrit dans une série de films décrivant la face sombre de Hollywood. Un thème qui inspire alors un grand nombre de réalisateurs (« Boulevard du Crépuscule » de Billy Wilder (1950), « Les ensorcelés » de Vincente Minnelli (1952) ou encore « Chantons sous la pluie » (1952) pour ne citer que ces trois-là). Avec ce long-métrage, Mankiewicz nous livre une vision désenchantée et cynique du show-business, bien loin des clichés et de la représentation idyllique largement véhiculée par les médias. « Eve » nous plonge dans les coulisses de ce spectacle vivant permanent et où les stars, dépourvus de leurs artifices, révèlent leur vraie nature. Le film traite ainsi de l’ambition destructrice ainsi que des manipulations et des luttes intestines qui se déroulent en coulisse pour décrocher un rôle. Il évoque avec brio la superficialité de ce monde de carton-pâte et l’hypocrisie omniprésente de ceux qui le composent.

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« Attachez vos ceintures, la soirée va être mouvementée! » – Célèbre réplique de Margo (Bette Davis) avant la soirée d’anniversaire de Bill

___Après avoir connu le succès, Margo Channing (Bette Davis) est désormais une vedette sur le déclin. Une étoile de Broadway qui voit au fil des années son éclat pâlir à mesure que sa jeunesse se fane. Blasée par la célébrité, insupportable avec son entourage, elle tient le premier rôle dans la dernière pièce de son ami, Lloyd Richards, et mise en scène par son fiancé, Bill Sampson.

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Un soir, à la fin d’une représentation, Margo voit débarquer dans sa loge une de ses jeunes admiratrices, une dénommée Eve Harrington (Anne Baxter). La jeune inconnue, qui ne loupe aucune de ses apparitions sur scène, semble très impressionnée de se trouver ainsi face à face avec son idole. Margo, d’abord amusée par la timidité et la naïveté de la jeune provinciale ne tarde pas à se laisser émouvoir par son récit tire-larme et décide de la prendre sous son aile. Eve devient bientôt son assistante dévouée, s’acquittant de ses tâches avec le plus grand zèle. Faisant preuve d’un investissement total à sa fonction, elle semble particulièrement désireuse de se rendre indispensable à l’actrice qui commence peu à peu à voir d’un mauvais oeil l’intrusion toujours plus grande dans son quotidien et son intimité.

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Sous ses airs de jeune oie blanche inoffensive, Eve est en réalité une jeune louve aux dents longues, qui rêve de brûler les planches et de goûter à l’ivresse que procurent les applaudissements du public en délire. Une ambition chevillée au corps qu’elle prend soin de dissimuler sous une modestie feinte. Désireuse d’aider la jeune femme à s’affirmer et à faire ses premiers pas de comédienne, Karen Richards (l’épouse du dramaturge à l’origine de la pièce dans laquelle joue Margo), fera finalement les frais de l’arrivisme de sa protégée. Après avoir introduit la jeune débutante auprès de son idole, elle lui obtient le rôle de doublure et deviendra la victime de ses manipulations, ne réalisant que trop tardivement comment Eve s’est en réalité servie d’elle et des conséquences de ses agissements sur la carrière de Margo.

___Composée à partir d’une série de retours en arrière, la narration du film se révèle d’une redoutable efficacité. Racontée par les principaux témoins de son ascension, la figure de Eve devient un personnage en perpétuelle construction, aussi bien à travers le regard de ceux qui assistent à sa consécration que par les yeux du spectateur qui découvre les coulisses de son ascension spectaculaire. Il y a d’abord ce que la mise en scène d’introduction nous laisse paraître des personnages, et ce qu’on l’on découvre à travers le récit croisé des témoins, qui bouleverse complètement notre rapport à cette même séquence. Car à mesure qu’Eve progresse dans son escalade sociale, les indices révélant sa véritable nature s’accumulent à travers différentes scènes clés. On pense par exemple à celle où Margo surprend la jeune femme en train de se mirer dans la glace, portant devant elle la robe de scène de son idole. Ou celle, mythique, de la soirée d’anniversaire de Bill au cours de laquelle, assise sur les marches de l’escalier, elle se livre à un remarquable soliloque où elle évoque son désir ardent de connaître l’admiration et les applaudissements du public.

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Pour parvenir à ses fins, elle n’hésite pas à manipuler l’entourage de Margo et multiplie les combines. Elle rallie à sa cause Addison De Witt (George Sanders), un critique influent mais sans scrupules dont elle fera l’erreur de sous-estimer les capacités d’analyse et de nuisances. Ce dernier observe à distance et de son oeil cynique les manigances d’Eve. Il est avec Birdie (la dame de compagnie de Margo), l’un des seuls à voir d’emblée clair dans le jeu et les intentions de la jeune femme et à percer à jour son arrivisme forcené.

eve-dewitt2___Car Eve ne réserve pas ses talents de comédienne aux planches. Pour cette jeune femme avide de gloire, la vie réelle est une vaste scène sur laquelle elle peut à chaque instant exercer l’étendue de ses talents d’actrice. L’aplomb et le sang-froid avec lesquels elle débite ses mensonges et la grande habileté avec laquelle elle parvient à duper son monde constituent autant de preuves tangibles pour le spectateur de ses dispositions et de sa plasticité à se fondre dans le personnage qu’elle s’est créé de toutes pièces. Eve aborde l’existence comme une scène de théâtre, jouant la comédie sur les planches comme dans la vie réelle. De ce constat surgit la question centrale du film : qu’y-a-t-il derrière le personnage qu’elle interprète ? N’est-on face qu’à une simple illusion, à une enveloppe vide sans substance ? Posé ainsi, le film de Mankiewicz semble résonner comme une redoutable mise en garde contre le risque d’aliénation qui accompagne l’obsession de la réussite et la course effrénée vers le succès. A force de mensonges, Eve s’est enfermée dans son rôle. Elle ne vit qu’à travers ses fictions, prisonnière de son personnage. Si elle est parvenue à dépasser le statut de simple « doublure » de Margo, elle n’en reste pas moins une image artificielle, un reflet inconsistant, un travestissement du réel. Elle s’est perdue dans sa propre contemplation, dans une projection idéalisée d’elle-même qui n’existe qu’à travers le regard des autres et du public. Alors qu’elle touche enfin la consécration, son masque de duplicité se fend. Seule dans sa chambre d’hôtel, elle erre tel un spectre qui a sacrifié son âme et son identité sur l’autel du succès. A contrario, Margo suivra la trajectoire inverse, parvenant à rompre avec son double fictionnel pour prendre sa vie en mains en tant que femme et non plus comme simple actrice. Finalement éclipsée par l’ambitieuse Eve qui lui ravit le trophée de la meilleure comédienne, sa défaite en tant qu’actrice signe une victoire bien plus importante pour Margo : celle du triomphe de la personnalité et de la sincérité sur l’imposture et les faux-semblants.

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___Si le film de Mankiewicz se focalise sur le milieu du théâtre, on devine que la critique sous-jacente est en fait plus générale, ciblant en réalité toute une industrie du spectacle, cette usine à rêves qui propulse de jeunes gens au sommet aussi rapidement qu’elle brise des carrières (et des vies). Rongée par ses angoisses, Margo traverse une véritable crise existentielle et appréhende l’avenir. A quarante ans, elle sait que ses plus belles années se trouvent désormais derrière elle et qu’elle ne pourra pas éternellement camper des rôles de jeunes beautés. Elle s’inquiète pour la pérennité de sa carrière et redoute de voir son fiancé (un metteur en scène de huit ans son cadet) la quitter pour une femme plus jeune qu’elle. Se trouvant à un tournant de son existence, elle craint de découvrir que derrière l’image qu’elle s’est forgée au cours de sa carrière de comédienne, ne reste en réalité plus qu’une coquille vide, sans attraits ni réelle identité. D’abord agacé par sa conduite, le spectateur finit par se rallier à sa cause. On comprend peu à peu que derrière les caprices et les excès de la star se cache la peur dévorante de sombrer dans l’oubli.

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Le personnage impitoyable de DeWitt symbolise, pour sa part, parfaitement le rôle de la critique qui a entre ses mains le sort de chaque spectacle et de chaque artiste. Lorsque Eve s’apprête à faire ses preuves, elle s’est d’abord assurée de la présence des chroniqueurs les plus influents du milieu, et dont la faveur est indispensable pour faire décoller sa carrière. DeWitt ne manquera pas de le lui rappeler à la fin du film ; alors qu’Eve essaie de se jouer de lui et d’échapper à son emprise, il la remet rapidement à sa place. Après l’avoir confronté à ses mensonges et à ses bassesses, il lui fait remarquer que la jeune comédienne reste une de ses « créatures » et lui, le maître marionnettiste qui tire les ficelles.

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Porté par des dialogues pétillants d’intelligence et plein d’ironie amère, le film met donc en scène l’opportunisme sans vergogne et les rivalités qui animent de jeunes gens prêts à tout pour se frayer un chemin dans le monde du théâtre. Outre le duo principal formé par Bette Davis et Anne Baxter qui livrent ici une prestation sans fausse note, « All about Eve » mérite également qu’on s’y arrête pour assister à la performance de l’incandescente Marilyn Monroe qui y tient un de ses tous premiers rôles.

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Acclamé par la critique lors de sa sortie, « All About Eve » fut nommé pour 14 Oscars et en remporta 6, dont celui du meilleur film. Il reste à ce jour considéré à juste titre comme l’un des meilleurs films américains de tous les temps. Un classique indétrônable dont les nombreuses qualités ont largement démontré son statut de chef-d’œuvre du cinéma.

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[Film] « Pension d’artistes » de Gregory La Cava (1937)

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  • Titre original : Stage Door
  • Année : 1937
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : Gregory La Cava
  • Scénario : Morrie Ryskind, Anthony Veiller
  • Producteur(s) : Pandro S. Berman
  • Production : RKO
  • Interprétation : Katharine Hepburn (Terry Randall), Ginger Rogers (Jean Maitland), Adolphe Menjou (Anthony Powell), Gail Patrick (Linda Shaw), Andrea Leeds (Kay Hamilton), Lucile Ball (Judy Canfield), Constance Collier (Catherine Luther)…
  • Durée : 1h32

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Avis

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___Librement adapté d’une pièce du même nom qui faisait alors un triomphe à Broadway (écrite par Edna Ferber et George S. Kaufan en 1936), « Stage door » relate les hauts et les bas d’un groupe de jeunes actrices ambitieuses, issues de milieux différents, et vivant regroupées dans une modeste pension New-Yorkaise. Un film inspiré et d’une rare spontanéité qui aborde avec brio la précarité de la condition d’artiste dans l’Amérique des années 30.

___Elle-même comédienne rangée, Mrs Orcutt (Elizabeth Dunne) est propriétaire des « feux de la rampe » (Footlights club), une pension d’artistes à New York qui héberge de jeunes femmes désireuses de percer dans le monde du spectacle.

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Jean (Ginger Rogers) accueillant (fraichement) Terry Randall (Katharine Hepburn) lors de son arrivée à la pension

Terry Randall (Katharine Hepburn), aspirante comédienne issue de la bonne société du Middle West espère elle aussi faire ses preuves dans ce milieu qui compte beaucoup de candidates mais peu d’élues. La riche héritière débarque incognito à la pension de Mrs Orcutt. Elle est cependant aussitôt trahie par son allure distinguée et ses manières qui détonnent franchement avec le reste du groupe. La nouvelle arrivante fait l’objet de tous les regards et de toutes les conversations.

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Terry, la nouvelle venue à la pension, faisant l’objet de toutes les conversations

Parmi les autres pensionnaires, il y a notamment : Linda Shaw (Gail Patrick), jeune femme sophistiquée et prétentieuse (et grassement entretenue par Anthony Powell (Adolphe Menjou), un producteur aussi philanthrope que pervers) ; Jean Maitland (Ginger Rogers), danseuse au caractère bien trempé; et Kaye Hamilton (Andrea Leeds), comédienne prometteuse qui a connu un grand succès la saison passée dans le rôle-titre du dernier spectacle de Powell. Toutes espèrent rencontrer un producteur ou un généreux mécène qui fera décoller leur carrière.

A la pension, Terry se trouve rapidement contrainte de faire chambre commune avec Jean. Entre les deux jeunes femmes, les premiers échanges sont pour le moins houleux. Elles se livrent un duel verbal sans concession, rivalisant de répliques mordantes et de piques assassines. Il faudra à Terry beaucoup de patience et toute sa force de caractère pour parvenir à se faire accepter parmi ses nouvelles camarades. Au sein de cette ruche de talents en germe, seule la douce et tranquille Kay accueille la nouvelle venue avec bienveillance.

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Kay (Andrea Leeds) et Terry (Katharine Hepburn)

En apparence plus effacée, c’est aussi la plus travailleuse de toutes, et celle qui a le plus de talent. Après avoir connu un premier succès sur les planches, elle rêve de décrocher ce qu’elle considère être le rôle de sa vie : celui de Jeannette dans la pièce « Avril enchanté ». Un rôle qui sera finalement attribué à Terry grâce à l’intervention en coulisse d’un mystérieux mécène…

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Kay (Andrea Leeds) confiant à son amie Jean (Ginger Rogers) son désir brulant d’obtenir le premier rôle dans la pièce « Avril enchanté »

___Dès la scène d’ouverture le ton du film est donné. « Les feux de la rampe » apparait aux yeux du spectateur comme un vase clos, un lieu bouillonnant de vie et de féminité. Dans un va-et-vient permanent, il y règne une ambiance de joyeux désordre où la journée s’écoule sans temps-mort, entre disputes et confidences, au rythme des ragoûts insipides servis à chaque repas. Bien plus qu’un espace de vie, les locataires partagent leurs désillusions et petits bonheurs quotidiens qui constituent les aléas de leurs trajectoires d’artistes en herbe. Les répliques fusent, pleines de fougue et de verve, et les réparties cinglent à une allure endiablée. Mais c’est bien cette atmosphère survoltée et querelleuse qui fait tout le sel du film. On assiste à une surenchère de bons mots et de traits d’esprit allant des plus fins aux plus mordants. Des dialogues au cordeau qui grouillent d’inventivité et d’impertinence, à l’image de la délicieuse insolence de celles qui les débitent. Derrière la cacophonie apparente, de vraies personnalités surgissent. Des caractères variés et bien identifiables qui se dessinent dès la première scène et s’affirment tout au long du film.

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1) Mrs Orcutt et Catherine Luther (Constance Collier) ; 2) Jean, Mrs Orcutt et Linda (Gail Patrick); 3 et 4) Jean et Judy (Lucille Ball)

A côté des personnages principaux, même les rôles secondaires tirent leur épingle du jeu et parviennent à retenir l’attention du spectateur : de Hattie (Phyllis Kennedy), la domestique qui veille à la bonne tenue de la maisonnée à Judy (Lucille Ball) qui enchaîne les rencards avec des garçons un peu niais, en passant par Olga (Norma Drury Boleslavsky), pianiste confirmée, qui met ses talents au service de ses camarades afin de leur permettre de répéter leurs numéros. Ou encore Eve (Eve Arden) qui déambule toujours affublée de son chat qu’elle porte enroulé sur ses épaules comme s’il s’agissait d’un accessoire de mode et Catherine Luther (Constance Collier), ancienne comédienne, qui semble errer dans la pension telle le spectre d’une actrice obsolète qui se raccroche au souvenir de ses anciens rôles.

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Catherine Luther (Constance Collier) exposant aux pensionnaires sa conception du jeu d’acteur et sa vision du théâtre

___Avant le tournage, Gregory La Cava avait chargé une de ses assistantes (Winfrid Thackrey) de s’infiltrer au sein du Hollywood Studio Club (sorte d’hôtel particulier réservé à de jeunes artistes femmes que le manque d’argent ou de relations rendait vulnérables). L’objectif était pour le réalisateur, d’engranger de la matière en vue de son futur film. Durant cette période et en accord avec la gérante de l’établissement, elle se fit passer pour une aspirante actrice et était chargée d’écouter les conversations des jeunes femmes dans la salle commune, prenant des notes et retenant les échanges les plus piquants. Si certains des dialogues furent réutilisés dans le film, ce travail préparatoire permit surtout de saisir l’ambiance de camaraderie féminine et l’état d’esprit qui se dégageait de cette vie en communauté. Sur le tournage, le réalisateur observait de même avec grande attention les conversations des comédiennes en dehors du plateau, toujours à l’affut d’un bon mot ou d’une attitude susceptible d’être reprise dans le film. Rendu à l’écran, cela donne une impression de grand naturel dans les interactions et une réelle complicité entre les actrices.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à sa colocataire Jean (Ginger Rogers)

___Nommé dans 4 catégories pour l’oscar, « Pension d’artistes » permit à Ginger Rogers de démontrer l’étendue de sa palette dramatique (et pas seulement ses talents de danseuse) dans un film où son nom n’était pas accolé à celui de Fed Astaire. Quant à Katharine Hepburn, il lui fournit l’occasion de renouer avec le succès après plusieurs échecs commerciaux successifs1. Dans ce film, l’actrice campe une jeune femme déterminée et taillée pour l’aventure qui rejette farouchement l’existence aisée et confortable que lui offre sa famille pour devenir l’unique artisan de sa vie.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) observant les autres pensionnaires

En se joignant à ces apprenties comédiennes désargentées, elle rêve de se construire un destin à la mesure de celui de son grand-père, un pionnier, parti à la conquête de l’Ouest. Une simple « lubby » pour son père qui, au cours d’un déjeuner en tête-à-tête, lui pose un ultimatum. Si elle s’obstine dans cette voie, ce sera seule et par ses propres moyens, sans compter sur le soutien de sa famille. Il espère secrètement qu’après avoir connu l’échec, sa fille retrouve le chemin de la cellule familiale et d’une vie rangée. De son côté, Terry demeure inflexible, convaincue que le travail est la seule clef de la réussite. Issue d’un milieu bourgeois, elle ne réalise pas à quel point sa vision du monde qui l’entoure est en réalité biaisée. Elle a bénéficié d’une éducation privilégiée et a grandi à l’abri, dans une bulle qui l’a préservée des difficultés. Malgré ses efforts, la fracture sociale qui la sépare de ses camarades finit toujours par la rattraper, donnant lieu à des dialogues de sourds et des échanges parfois explosifs. Incapable de saisir le prosaïsme du quotidien et des difficultés matérielles auxquelles ses camarades se trouvent confrontées, les commentaires abrupts de la jeune femme manquent souvent de tact et de discernement. Comme une enfant déconnectée du réel, Terry ne réalise pas que l’argent et les relations sont autant de facteurs qui pèsent dans la balance et truquent l’équation du succès. Dans ce milieu impitoyable où la compétition fait rage et où le talent n’est pas toujours le garant de la réussite, les places se paient en effet souvent cher pour décrocher un rôle.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à Anthony Powell (Adolphe Menjou) après avoir forcé le passage à son bureau

Véritable symbole d’un système corrompu, Powell incarne l’archétype du producteur amoral qui abuse de son autorité sur de jeunes femmes vulnérables et influençables. Auprès de ses victimes, il déroule un même scénario bien rodé et multiplie les promesses.

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Powell (Adolphe Menjou) dans un face-à-face avec Terry (Katharine Hepburn)

Après Linda, dont il finit par se lasser, c’est bientôt au tour de Jean de faire les frais des tentatives de séduction insistantes du producteur. Repérée tandis qu’elle répète avec son amie Annie (Ann Miller2), la jolie blonde, d’abord méfiante, ne résiste pourtant pas longtemps à l’appel des projecteurs et cède progressivement du terrain.

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Jean (Ginger Rogers) baisse peu à peu la garde face à Powell (Adolphe Menjou)

Les mises en garde de Linda (qui lui livre par le menu et sur un ton mi menaçant mi sarcastique ce qui l’attend si elle se rend chez Powell) ne semblent pas l’impressionner.

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Elle rêve de voir son nom illuminer Broadway. Une fois dans l’appartement du producteur, elle se remémorera pourtant les paroles ô combien malheureusement prophétiques de sa meilleure ennemie.

Quant à Kay, telle une étoile filante, elle connait un destin aussi fulgurant que tragique. Après avoir connu une gloire éphémère, elle ne parvient pas à rebondir. Tout au long du film, l’ombre de la tragédie plane en permanence sur son personnage. Son existence marquera cependant de manière indélébile la vie de ses camarades qui se trouveront à travers elle à jamais liées par un traumatisme et une douleur communes.

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Kay (Andrea Leeds) se remémorant son triomphe sur scène la saison passée

___C’est donc un portrait tout en contrastes que nous livre Gregory La Cava. Un film à la fois drôle et tragique, dans lequel les grandes ambitions individuelles et les rêves de gloire sont éclipsés par les impératifs du quotidien : la course aux auditions et la quête fébrile du prochain cachet qui permettra de payer la chambre et de remplir les estomacs affamés. Autant d’angoisses dissimulées sous les rires tonitruants et les échanges mordants qu’on se lance à la figure. Un détachement de façade doublé d’un cynisme exubérant, comme en réponse à la précarité de leur condition et aux désillusions successives que chacune traverse de son côté. L’ironie piquante des dialogues et l’ambiguïté des situations qui oscillent entre trivialité et pathétique servent alors souvent de masques à des blessures profondes et à une réalité trop sordide pour être affrontée sans ces filtres. La crudité n’est pas tant dans les images que dans ce qui se passe hors de la scène : les regards en biais (où se lit tantôt la lubricité, tantôt la peur), les non-dits et ce que l’on devine entre les lignes. Face à un monde d’hommes qui leur est résolument hostile, la désinvolture et le sarcasme deviennent leurs meilleures armes pour chasser la morosité des coeurs et ne pas se laisser ronger par le désespoir. Le spectateur rit, tout en percevant en arrière-plan le caractère malsain et profondément précaire de la situation des personnages.

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Jean (Ginger Rogers) évoquant sa première rencontre avec Powell

___Dans « Pension d’artistes », La Cava se place du côté des femmes, dans un film résolument féministe. Décrivant une société patriarcale dans laquelle ce sont les hommes qui fixent les règles et occupent les postes influents, il montre sans détour comment certains usent de ce rapport de force à leur avantage et dénoncent les abus de pouvoir. Plus qu’un simple point de chute, la pension de Mrs Orcutt symbolise pour ces jeunes femmes démunies un lieu sécurisant, qui leur appartient, et dans lequel elles peuvent laisser libre cours à leurs sentiments, sans craindre de subir la domination des hommes. Car n’entre pas qui veut dans cette forteresse peuplée de femmes. Avant de réussir à s’y introduire, Terry commence par se heurter à une porte condamnée. Anthony Powell ne vient jamais chercher Linda en personne (faisant simplement avancer son chauffeur) et les rares hommes qui s’aventurent dans les lieux n’en dépassent jamais le seuil. Quant au chat de Eve (Henry), seul représentant mâle du domaine, il se fera finalement rebaptiser Henrietta après que l’on ait finalement découvert qu’il s’agissait en fait… d’une femelle !

Le réalisateur s’applique à mettre en scène des femmes jeunes, mais pas naïves. En dépit de leur âge et de leur fraîcheur, elles portent déjà le poids des désillusions traversées et de quelques rêves brisés. Sans connaître le détail de leurs vies passées (lesquelles ne nous sont jamais dévoilées), on devine cependant des plaies encore à vif, donnant au film une ambiance particulière, où cohabitent légèreté de ton et profondeur des sentiments. « Pension d’artistes » repose en grande partie sur une gestion subtile et maitrisée de cette tonalité douce-amère. Le film joue en permanence sur un équilibre fragile, susceptible de faire passer le spectateur du rire aux larmes à chaque instant, avant de basculer ouvertement dans le drame sur la dernière partie. L’évènement tragique qui précipite ce changement de registre sera aussi celui qui permettra à Terry de se révéler en tant qu’actrice. Sidérée par la nouvelle qu’elle vient d’apprendre, elle traverse les coulisses comme un spectre, avant de paraitre sur scène où, transfiguré par la douleur, son jeu devient méconnaissable. Sous le regard larmoyant de ses camarades, les yeux embués de larmes et la gorge serrée par l’émotion, son interprétation devient bouleversante.

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Terry (Katharine Hepburn) lors de la première de « Avril enchanté » (juste avant la célèbre réplique: « The calla lilies are in bloom again… »)

Dans une jolie conclusion, le film nous ramène quelques mois plus tard dans une pension qui grouille à nouveau de son agitation habituelle. Tandis que Judy part vers de nouvelles aventures, une nouvelle venue débarque, les yeux brillant d’espérances. Comme si de rien n’était. A la pension, la vie reprend ses droits et l’histoire semble se répéter. De nouvelles étoiles prenant la place de celles disparues. Après tout, « The show must go on »…

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Jean et Terry après la représentation de « Avril enchanté »

Car si la compétition fait rage entre certaines, c’est avant tout un remarquable esprit de solidarité et de camaraderie féminine qui domine, en particulier dans les coups durs. L’échec de l’une devient celui de l’ensemble du groupe. On se serre beaucoup plus les coudes que ce que la virulence des mots échangés pourrait laisser croire. Malgré la précarité de leur situation, on devine que les pensionnaires de Mrs Orcutt ne renonceraient à leur « taudis » pour rien au monde. Il en va bientôt de même pour le spectateur qui voudrait lui aussi continuer à suivre les joies et les peines de cette tribu attachante. On quitte tout ce petit monde à regret, et on voudrait ne jamais voir la porte de la pension se refermer une fois le film terminé.

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Notes et anecdotes :

  1. En 1933, elle joua à Broadway dans la pièce The Lake de Dorothy Massingham, qui fut l’un de ses plus grands échecs professionnels. La caustique Dorothy Parker fit des gorges chaudes de son interprétation dans une critique assassine où elle écrira à son propos : « Courez au Martin Beck, Katharine Hepburn y décline le registre complet de l’émotion, de A à B. ». La réplique mythique entendue dans « Pension d’artistes » : « The calla lilies are in bloom again… », et que Terry se montre incapable de débiter correctement, est en fait issue de la pièce même de Dorothy Massingham. Dans la bouche du personnage interprété par Hepburn, cette mise en abyme fait donc directement écho à son échec à Broadway. L’actrice retourne ensuite à Hollywood où elle tourne plusieurs films : Alice Adams (Désirs Secrets, 1935) de George Stevens, Sylvia Scarlett (1935) de George Cukor, ainsi que Mary Of Scotland (Mary Stuart, 1936) de John Ford. Si le premier fut un succès, les deux autres furent des échecs retentissants.
  2. Ann Miller (à gauche ci-dessous), qui partage un numéro de danse avec Ginger Rogers (à droite) dans le film, avait dû mentir sur son âge pour obtenir le rôle. Prétendant être âgée de 18 ans, elle n’en avait en réalité que 14, et n’avait donc alors pas l’âge légal pour signer un contrat de travail.

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NB: Les images sont tirées de la version DVD du film (Editions Montparnasse)

 

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