« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

Quatrième de couverture

Jane Eyre 2.0 revisité à la sauce Gossip Girl. Paris 2014, on y suit le parcours de Willa, habituée à frayer avec la jeunesse dorée et super cielle des beaux quartiers de la capitale, jusqu’à la Villa des Brouillards perdue au fin de Montmartre. Dans cet endroit hors du temps, comme bloqué en plein XIX, elle fait la connaissance de Marni une jeune pianiste aveugle et de son frère, le sombre Edern.
Après la disparition de leurs parents, le frère et la soeur s’y sont comme reclus, bloqués par les lourds secrets de famille et depuis peu, victimes d’un maître chanteur. Touchée par Marni et séduite par Edern, Willa décide de percer les mystères de la Villa des Brouillards.

Le roman original: « Chaque soir à onze heures » de Malika Ferdjoukh

★★★★★

___Après mon récent coup de coeur pour le dernier roman de Malika Ferdjoukh, il ne m’aura pas fallu longtemps avant de céder à l’envie de renouer avec l’univers de l’auteure ! La parution aux éditions Casterman de l’adaptation graphique de « Chaque soir à onze heures » était en outre l’occasion rêvée d’exhumer ce titre de ma bibliothèque. Ayant eu le privilège de découvrir la BD quelques jours avant sa sortie officielle, voici donc un billet « deux-en-un » pour évoquer le roman original et son adaptation BD !

___Fille d’un père artiste-sculpteur (dont les oeuvres portent des noms à couper au couteau) et d’une mère organisatrice de concours de beauté, Wilhelmina Ayre se décrit elle-même comme une fille « sans relief ». Un soir, la lycéenne se rend à l’anniversaire de sa meilleure amie, Fran Hilbert. La riche héritière loge au HOPH, un palace parisien appartenant à sa famille. Mais alors que Willa pensait passer une soirée romantique auprès de son petit ami Iago (qui n’est autre que le demi-frère de Fran), cette dernière se heurte au comportement inexplicablement distant de l’élu de son coeur.

Tandis que la fête bat son plein, Willa s’isole un instant sur la terrasse où elle fait la connaissance d’un certain Edern, taciturne et mystérieux, dont l’attitude étrange ne tarde pas éveiller sa curiosité. Suite à la prestation de Willa au saxo, Edern propose à la jeune fille de former un duo avec sa jeune soeur, Marni et lui donne ses coordonnées. Le lendemain, Willa se rend à l’adresse indiquée. Coincée au fond d’une impasse, cachée par un écran d’arbres obscurs, l’adolescente découvre une bâtisse défraichie. Dans cette demeure hors du temps, elle fait la connaissance du personnel de maison, El et Secundo, et rencontre le reste de la famille d’Edern. Willa ne tarde pas à se prendre d’affection pour la jeune et pétillante Marni et ses néologismes croustillants. La cadette des Fils-Alberne lui confie bientôt un secret : chaque soir à 11 heures précise, la pendule s’arrête et des bruits inquiétants viennent alors rompre le silence de la maison.

Quel terrible secret peut bien cacher la demeure endeuillée des Fils-Alberne déjà marquée par deux tragédies ?

Le mystère ne tarde pas à s’épaissir à mesure que des évènements étranges se succèdent. Willa multiplie en outre les découvertes déconcertantes et essuie successivement plusieurs tentatives d’agression à son encontre…

___Il faut indéniablement une sacré dose de talent (et d’audace !) pour réussir à mêler dans un même roman turpitudes adolescentes, intrigue policière aux relents de thriller, amoureux maudits et maison obscure aux airs de château de Thornfield-Hall de Jane Eyre (et abritant elle aussi son lot de secrets) sans que cet édifice éclectique ne s’écroule ou que l’intrigue ne perde en crédibilité. Avec son talent de conteuse hors pair et son style inimitable, Malika Ferdjoukh parvient pourtant une fois de plus à nous surprendre avec ce mélange aussi improbable que réussi dans lequel se côtoient harmonieusement modernité technologique et ambiance poussiéreuse façon XIXème siècle ! « Chaque soir à onze heures » est ainsi un véritable objet hybride, aux influences multiples et se situant à la croisée des genres.

___A l’instar d’un Alfred Hitchcock ou d’un Wilkie Collins, Malika Ferdjoukh excelle dans l’art de créer des atmosphères électriques et anxiogènes à souhait ! Sans verser dans le gore ni l’effusion d’hémoglobine, tout son secret réside ainsi davantage dans l’art de suggérer plutôt que de montrer. Et le résultat se révèle d’une redoutable efficacité ! Quoique destiné à la jeunesse, les lecteurs même plus âgés se laisseront eux aussi sans peine prendre dans les filets de cette intrigue particulièrement haletante, et qui se révèle en outre brillamment portée par des personnages à la fois hauts en couleurs et saisissant de réalisme.

___Aux côtés de Willa, on tente désespérément de percer le mystère de la résidence Fausse-Malice et du drame qui s’est joué entre ses murs. Certains personnages se révèlent peu à peu plus troubles qu’ils n’y paraissent, et la romancière lève bientôt le voile sur une intrigue aussi tortueuse qu’ingénieuse.

___Si le lecteur aguerri a toutes les chances de démêler une partie du mystère avant sa révélation complète, il est en revanche hautement improbable qu’il en devine tous les tenants et les aboutissants avant d’avoir tourné la dernière page ! La complexité de la machination élaborée par Malika Ferdjoukh et la maîtrise avec laquelle l’auteur tisse méthodiquement sa toile, reliant peu à peu les éléments les uns aux autres et établissant les ultimes connexions, force l’admiration !

___Ponctuée de nombreux rebondissements et portée par une héroïne à la vivacité d’esprit remarquable (nous épargnant ainsi les poncifs du genre !), Malika Ferdjoukh insuffle ainsi à son intrigue le juste rythme. Dans ce roman, astucieusement découpé en vingt-trois chapitres, elle nous abreuve une fois de plus de références culturelles en tous genres. De Jane Eyre à Jane Austen, en passant par Daddy Long Legs et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde… ces multiples clins d’oeil habilement glissées au détour d’une phrase ou d’un titre de chapitre, s’insèrent parfaitement (et avec un naturel déconcertant) au récit. Une fois encore, musique et cinéma tiennent également une place de choix dans l’oeuvre de Malika Ferdjoukh. Constellé de références cinématographiques et musicales, l’atmosphère de « Chaque soir à onze heures » est aussi électrique que crépitante de jazz ! Un régal !

  • Mon opinion

★★★★★

___Après Cati Baur et la saga « Quatre soeurs », c’est donc au tour de Camille Benyamina et de Eddy Simon de s’atteler à la mise en images d’un des romans de Malika Ferdjoukh. En 2014, le duo s’était déjà remarquablement illustré avec la BD « Violette Nozière » (Editions Casterman). A peine un an après, les deux auteurs récidivent avec un nouveau coup de maître, signant une adaptation graphique époustouflante et de toute beauté ! Un bijou à découvrir absolument !

___Difficile trouver les mots permettant de rendre justice à cette véritable pépite ! Il faut dire qu’en s’appropriant un roman de Malika Ferdjoukh, les deux auteurs s’appuyaient sur un matériau de tout premier choix ! Mais la qualité certaine du texte original n’en rendait pas pour autant l’entreprise moins périlleuse. Au contraire, face au style inimitable de Malika Ferdjoukh (foisonnant de références et de jeux de mots en tous genres), ses atmosphères poétiques et envoûtantes à souhait, le défi était de taille !

___Au final, la version de Camille Benyamina et de Eddy Simon a pourtant toute la saveur et le cachet du roman de Malika Ferdjoukh dont elle restitue à merveille le ton et l’ambiance délicieusement décalés. Dès les premières planches, il s’opère en effet une incroyable alchimie entre le texte de Malika Ferdjoukh (ici adapté par Eddy Simon) et le dessin caractéristique et véritablement « incarné » de Camille Benyamina. La combinaison de ces deux personnalités et de leurs univers si particuliers est un véritable feu d’artifice pour les sens ! Le trait, empreint de sensibilité et de douceur de Camille Benyamina, porte en effet à merveille les intentions du roman original. On est frappé par la précision et la justesse avec laquelle la dessinatrice a saisi les personnages et les ambiances imaginés par la romancière. Expressif pour ses personnages, son trait ne manque pas de dynamisme dans son rendu. Avec ses décors chiadés et ses ambiances crépusculaires, on ne saurait imaginer plus bel écrin à cette intrigue mystérieuse à souhait et pleine de caractère.

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

Aux manettes du scénario, Eddy Simon signe lui aussi une partition remarquable et sans fausse note ! Le scénariste s’est en effet approprié avec brio le propos et les subtilités du texte d’origine pour en restituer toutes les saveurs et les influences avec une rare maîtrise. On retrouve ainsi avec plaisir tous les ingrédients qui font la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh : le rythme soutenu et parfaitement ciselé qui rappelle celui des fameuses Screwball comedy (auxquelles elle aime tant rendre hommage à travers ses livres), les innombrables références culturelles dont elle s’amuse à parsemer ses intrigues, ou encore ses sempiternelles facéties lexicales et autres jeux de mots à tiroir ! Ensemble, les deux auteurs donnent ainsi magnifiquement corps à cette intrigue palpitante et à ces personnages aussi attachants que hauts en couleurs, afin de nous livrer une adaptation de haute volée !

___Bien sûr, les lecteurs attentifs et méticuleux noteront quelques prises de liberté avec le scenario original. Probablement par souci de cohérence, et afin de ne pas alourdir une intrigue déjà foisonnante et riche en rebondissements, les auteurs ont ainsi du tailler dans le scenario d’origine et opérer quelques simplifications et autres raccourcis. Rendus nécessaires par les contraintes du format BD, ces partis pris se révèlent cependant toujours parfaitement justifiés et ne dénaturent en rien les fondamentaux de l’oeuvre d’origine.

___Il n’est donc pas certain que ceux qui aborderont cette version graphique sans avoir lu au préalable le roman d’origine apprécieront à sa juste valeur le remarquable travail réalisé par les deux auteurs. Les lecteurs éprouveront en effet sûrement un sentiment de précipitation dans la conduite de l’intrigue, et regretteront peut-être l’apparente maladresse de certains enchaînements, ne leur permettant pas de saisir (et d’apprécier) complètement les subtilités et les enjeux d’un scénario mettant en jeu de nombreux protagonistes et aux ramifications relativement complexes. En revanche, ceux qui découvriront cette BD après avoir lu le texte original tomberont à n’en pas douter sous le charme de cette version d’une incroyable fidélité, et portée par un dessin de toute beauté, qui restitue avec brio l’atmosphère si caractéristique et délicieuse des romans de Malika Ferdjoukh !

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

En tout point fidèle à l’esprit du roman du même titre de Malika Ferdjoukh dont il restitue à merveille l’essence et l’atmosphère à la fois pénétrante et unique, « Chaque soir à onze heures » est un bijou de sensibilité et d’intelligence, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions !

Si les deux auteurs ont fatalement dû opérer quelques simplifications et raccourcis scénaristiques (liées aux contraintes imposés par le format BD), les libertés prises avec l’intrigue ne dénaturent en rien l’oeuvre d’origine qui bénéficie ici d’une remarquable mise en images. Camille Benyamina et Eddy Simon ont ainsi su capter et extraire avec brio les éléments constituant l’essence même du roman de Malika Ferdjoukh et, à l’instar de la romancière, insuffler à leur oeuvre ce supplément d’âme la rendant si unique et exceptionnelle.

Le dessin soigné et éthéré de Camille Benyamina porte à merveille les intentions du roman d’origine, tout comme Eddy Simon qui a su trouver à chaque instant le juste équilibre entre respect de l’oeuvre originale et prises de liberté. S’il manque peut-être parfois quelques planches permettant d’assurer des transitions moins abruptes rendant le récit un brin plus fluide, on retrouve en revanche tous les éléments caractéristiques des romans de Malika Ferdjoukh ! Plongé dans cette bulle hors du temps, la magie opère instantanément et l’on se laisse rapidement porter par l’atmosphère ensorcelante de cette intrigue haletante et menée tambour battant !

Une vraie réussite, à la hauteur du génie du roman d’origine, et un hommage appuyé à une auteure « jeunesse » virtuose, comptant parmi les plus douées de sa génération !

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour m’avoir permis de découvrir cette BD en avant-première!

« Broadway Limited, tome 1: Un dîner avec Cary Grant » de Malika Ferdjoukh

Quatrième de couverture

Normalement, Jocelyn n’aurait pas dû obtenir une chambre à la Pension Giboulée. Mrs Merle, la propriétaire, est formelle : cette respectable pension new-yorkaise n n’accepte aucun garçon, même avec un joli nom français comme Jocelyn Brouillard. Pourtant, grâce à son talent de pianiste, grâce, aussi, à un petit mensonge et à un ingrédient miraculeux qu’il transporte sans le savoir dans sa malle, Jocelyn obtient l’autorisation de loger au sous-sol.Nous sommes en 1948, cela fait quelques heures à peine qu’il est à New York, il a le sentiment d’avoir débarqué dans une maison de fous. Et il doit garder la tête froide, car ici il n y a que des filles. Elles sont danseuses, apprenties comédiennes, toutes manquent d’argent et passent leur temps à courir les auditions. Chic a mangé tellement de soupe Campbell s à la tomate pour une publicité que la couleur rouge suffit à lui donner la nausée.Dido, malgré son jeune âge, a des problèmes avec le FBI. Manhattan est en proie à l’inquiétude depuis qu’elle a cinq ans. Toutes ces jeunes filles ont un secret, que même leurs meilleures amies ignorent. Surtout Hadley, la plus mystérieuse de toutes, qui ne danse plus alors qu’elle a autrefois dansé avec Fred Astaire, et vend chaque soir des allumettes au Social Platinium. Hadley, pour qui tout a basculé, par une nuit de neige dans un train.Un train nommé Broadway Limited. Le livre le plus étourdissant de Malika Ferdjoukh.

Mon résumé

___Suite à un rocambolesque malentendu sur fond de facétie linguistique, Jocelyn atterrit par erreur dans une pension réservée aux filles. Venu étudier la musicologie à Penhaligon College, le jeune français est finalement sauvé in-extremis par le potage aux asperges de sa mère. Les saveurs inégalables de la cuisine française (relevé d’une bonne dose d’amour maternel) ne tardent en effet pas à ensorceler l’intransigeante directrice (de son vraie nom Artemisia, alias le Dragon ou encore Cap’tain Bligh). Grâce à ses talents de musicien, Jo parvient ainsi à venir à bout des dernières résistances du Dragon qui lui accorde finalement un prix sur la chambre en échange de quelques sérénades hebdomadaires au piano.

___Seule figure masculine dans ce tourbillon de féminité, Jo ne tarde pourtant pas à être rapidement adopté par les pensionnaires (y compris par Mae West, Betty Grable et N°5 (respectivement les deux chats et le chien de la résidence)),

___Entre ces jeunes filles animées par les rêves de gloire et le jeune français, c’est un véritable choc des cultures qui s’opère ! Pendant que Jo goûte à de nouvelles expériences, fait le mur pour assister clandestinement à des représentations théâtrales, découvre pizzas, purée en flocons et Kleenex… les pensionnaires courent les auditions et enchaînent petits boulots, rêvant désespérément de se faire un nom dans le milieu.

___Alors que chacune tente de percer dans son domaine de prédilection, elles doivent en outre composer avec des vies personnelles et sentimentales souvent compliquées. Page est ainsi engagée dans une relation tumultueuse avec un célèbre critique qui a le double de son âge, Manhattan part sur les traces de ses origines, comptant sur l’aide d’un détective privé pour enfin trouver des réponses à ses questions, quant à Hadley, après avoir autrefois dansé avec Fred Astaire, elle a été contrainte de tout quitter pour veiller sur son neveu.

___Et puis il y a toutes les autres : l’engagée Dido, Chic, Ursula… autant de vies et de destins qui se croisent jour après jour dans les couloirs de la pension Giboulé ou ses alentours.

  • Mon opinion

___Près de dix ans après avoir découvert Malika Ferdjoukh par le biais de sa saga à succès « Quatre soeurs », la parution de « Broadway limited », son dernier roman, est l’occasion pour moi de renouer avec la plume de l’écrivain. Du haut de mes 24 ans et malgré les années écoulées, ces retrouvailles avec l’auteure qui berça mon adolescence sont une vraie réussite !

Malika Ferdjoukh

___Premier tome d’un dyptique en devenir, « Un dîner avec Cary Grant » est en effet un roman délicieux et envoûtant, dans lequel la magie opère dès les premières pages. Pour les nostalgiques de l’âge d’or d’Hollywood (ou simplement pour quiconque, comme moi, a déjà eu l’occasion de lire étant plus jeune un des livres de l’auteure), c’est en outre un roman d’une grande puissance évocatrice et à la saveur d’une véritable madeleine de Proust. Car l’une des particularités de Malika Ferdjoukh, c’est indéniablement son étonnante capacité à créer des atmosphères uniques et des ambiances incroyables dont elle seule a le secret. Ce nouveau roman ne déroge pas à la règle. Dès les premières pages, l’auteure met en effet en place une atmosphère ensorcelante, crépitante de jazz et saturée de références aux années 40, qui nous projette avec brio dans cet âge d’or de Broadway !

___Avec « Broadway Limited », on retrouve donc avec plaisir les ingrédients qui font le succès et la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh. A l’instar de la petite bulle hors du temps formée par la Vill’Hervé et ses habitantes dans sa précédente saga « Quatre soeurs », la pension Giboulée et ses résidents forment ainsi une petite communauté particulièrement attachante. Une fois encore, Malika Ferdjoukh insuffle à son intrigue et à ses personnages ce petit supplément d’âme qui rend son oeuvre si unique et son univers si envoûtant.

___Rapidement, le récit se ramifie en de multiples intrigues secondaires au cours desquelles se croisent les nombreux protagonistes. D’autres personnages ne tardent pas à venir se greffer à ce microcosme (à l’image de l’originale et engagée Dido), ouvrant de nouvelles perspectives et mettant en lumière d’autres facettes, plus sombres, de cet American Dream.

Fred Astaire

___Saupoudrant son histoire de multiples rebondissements et révélations, l’auteure lève peu à peu le voile sur le passé de ses personnages, établit des connexions parfois insoupçonnées entre certains d’entre-eux et justifie bientôt le titre de ce dyptique, « Broadway limited ». Histoires d’amour, secrets, quête d’identité… les thématiques et les registres se mêlent harmonieusement dans ce roman choral riche en émotions ! Avec une verve sans égale, l’auteure nous régale en outre d’un florilège de jeux de mots en tous genres, de réparties délicieuses et de dialogues soigneusement fignolés, où les traits d’esprit ricochent à chaque page. Portée par une écriture luxuriante et immersive, Malika Ferdjoukh signe une oeuvre foisonnante de références éclectiques, allant de Shakespeare à Fred Astaire, mâtinant astucieusement une intrigue d’une redoutable efficacité.

Clark Gable

___Avec ce roman mené tambour-battant, elle nous ouvre ainsi les portes d’un monde à part et palpitant où se côtoient vedettes confirmées, divas cabotines et capricieuses, et artistes en mal de reconnaissance. A côté des Clark Gable, Brando Marlon Marlon Brando ou Sarah Vaughan, on y croise ainsi des musiciens désargentés, des aspirantes comédiennes rêvant de brûler les planches, des danseuses en mal de reconnaissance jouant les cigarettes girl, ou encore des jeunes premières rêvant de voir leur nom en tête d’affiche (mais qui doivent pour l’heure se cantonner à des rôles publicitaires)… Pour tous ces artistes en herbe, le chemin jusqu’aux étoiles se révèle donc semé d’embûches et de désillusions en tous genres. S’ils veulent toucher leurs rêves du doigt, nos jeunes prodiges devront ainsi redoubler d’effort et de persévérance.

___Parmi cette foule de prétendants en quête de gloire, certains noms marqueront de leur empreinte l’histoire de Hollywood, telles que la jeune Grace Kelly ou encore Allen S. Königsberg (futur Woody Allen). Maîtrisant son sujet sur le bout des doigts, Malika Ferdjoukh nous abreuve de musiques, de films et de célébrités emblématiques de cette époque. Facétieuse et inspirée, elle pousse l’audace jusqu’à faire apparaître dans son récit d’authentiques personnages de fiction, tels que Margo Channing et Addison de Witt (issus du film culte « All about Eve » de Mankiewicz !). Ainsi, les fins connaisseurs se régaleront à n’en pas douter de la profusion et de la précision des références, tandis que les plus jeunes pourront s’ils le souhaitent partir à la découverte des noms célèbres et des oeuvres évoqués dans le récit.

Grace Kelly âgée de 18 ans (1947)

___L’atmosphère pénétrante et l’écriture saturée de références ne sont pourtant pas le seul attrait de ce roman étoffée de près de 600 pages. Au-delà de ses personnages au capital sympathie considérable et de leurs trajectoires aussi diverses que passionnantes à suivre, Malika Ferdjoukh nous livre avant tout une intrigue parfaitement orchestrée et remarquablement intelligente, qui évite avec brio les facilités scénaristiques et les écueils habituels de la littérature jeunesse.

___Ainsi, à côté de la veine purement divertissante du récit, Malika Ferdjoukh donne également un remarquable coup de projecteur sur les événements marquants de cette période de l’Histoire. Un regard retrospectif comme pour mieux interroger notre présent et qui confère au récit une profondeur inédite.

Woody Allen en 1953

___A peine arrivé, Jo ne tarde pas à mesurer le décalage entre l’image que les Américains ont de sa ville d’origine (Pareee) et la situation réelle depuis la fin de la guerre. A l’image de notre jeune héros, hanté par les réminiscences d’un passé sombre aux relents douloureux, il flotte (même dans l’air étourdissant de Broadway!), une tension permanente. Car cet âge d’or Hollywoodien est paradoxalement aussi une période trouble sur le plan social et géopolitique. Entre Guerre Froide, chasse aux sorcières et ségrégation raciale, il ne fait pas bon vivre pour tout le monde au pays de l’Oncle Sam.

___Avec « Broadway Limited », Malika Ferdjoukh signe donc une intrigue divertissante et accrocheuse dont l’aboutissement et la maturité séduiront à coup sûr les lecteurs même les plus âgés. Une vraie pépite, à découvrir absolument !

Avec ce premier tome d’un dyptique en devenir, l’auteure de la saga « Quatre soeurs » confirme son statut d’écrivain fédérateur, capable d’atteindre toutes les catégories de lecteurs, indépendamment de leur âge. Véritable déclaration d’amour au cinéma, à la musique et au théâtre des années 40, l’écrivain rend en outre avec ce nouveau roman un hommage appuyé à l’âge d’or Hollywoodien.

Porté par une écriture luxuriante et immersive, elle signe un récit d’une redoutable efficacité qui nous projette avec brio au coeur de l’âge d’or de Broadway. Dans ce roman choral alternant autant de narrations que de fils conducteurs, Malika Ferdjoukh enfile les références comme des perles, et brode une intrigue palpitante (au rythme de chapitres aux titres évocateurs des standards de l’époque), et pleine de surprises.

Bâtissant un véritable microcosme autour de ses personnages, elle les enveloppe dans une atmosphère envoutante et pénétrante dont elle seule a le secret. Cette galerie de personnages étoffée et attachante porte à bout de bras cette histoire aussi prenante que remarquablement rythmée, au cours de laquelle se croisent et se rejoignent de multiples intrigues secondaires. Malika Ferdjoukh met ainsi tout son talent au service d’une intrigue intelligente et remarquablement menée.

Un roman choral sans fausse note, à découvrir absolument !

Je remercie chaleureusement l’Ecole des loisirs pour ce vrai bijou! 🙂

  • Bonus

___Afin de prolonger encore un peu plus longtemps la magie du roman (et parce que je me suis dit que ça intéresserait sûrement les lecteurs les plus curieux ;), je conclue cet article avec un aparté culturel sous la forme d’un petit tour d’horizon des titres de chansons/films/livres évoqués par Malika Ferdjoukh dans son livre.

___Durant ma lecture, j’ai en effet tenté de répertorier le nombre (quasi-indécent !) de références culturelles glissées par l’auteure tout au long du roman. Je ne garantis donc pas avec certitude l’exhaustivité de la liste ci-dessous. Vos remarques et contributions en tous genres sont d’ailleurs les bienvenues pour la compléter si besoin ! 🙂

Musiques

(Comme il existe de très nombreuses versions de ces standards, j’ai mis le nom de l’interprète correspondant au lien de la vidéo à laquelle vous pouvez accéder en cliquant sur l’icône )

  • ·         « Rêve d’amour » – Liszt
  •       · « La tartine de beurre » – Mozart
  • ·         « Meet Me In St. Louis” – Judy Garland
  • ·         “Maple Leaf Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Pineapple Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Walking the Dog” – Gershwin
  • ·         “Tuxedo Junction” – Glenn Miller
  • ·         “Frenesi” – Artie Shaw
  • ·         « Why Was I Born? »
  • ·         “Moonlight Serenade” – Glenn Miller
  • ·         “Stormy weather” – Ethel Waters
  • ·         “Chattanooga Choo Choo” – Glenn Miller
  • ·         “Bye bye Blues”
  • ·         “Mister Gallagher and Mister Shean”
  • ·         “Temptation”
  • ·         “Body And Soul”
  • ·         “Strange Fruit” – Billie Holiday
  • ·         “April in Paris”
  • ·         “Lulu’s Back In Town”
  • ·         “Back Bay Shuffle” – Artie Shaw
  • ·         “Poinciana” – Glenn Miller 
  • ·         “We’re in the Money” 
  • ·         “Bésame mucho” – Artie Shaw 
  • ·         “Pennsylvania Six-Five Thousand” – Glenn Miller 
  • ·         “Begin The Beguine” – Artie Shaw 
  • ·         “Puttin On The Ritz” – Fred Astaire 
  • ·         “Dr. Livingstone, I presume” – Artie Shaw
  • ·         “Don’t Fall Asleep” – Artie Shaw 
  • ·         “Ten Cents a Dance” – Ruth Etting
  • ·         “Little White Lies – Tommy Dorsey
  • ·         “Black Coffee” – Sarah Vaughan
  • ·         “It Goes to Your Feet” – Artie Shaw
  • ·         “Marinella” – Tino Rossi
  • ·         « You must have been a beautiful baby » – Bing Crosby
  • ·         “Traffic jam” – Artie Shaw 
  • ·         “Perfidia” – Glenn Miller
  • ·         “Out of Nowhere” – Johnny Green
  • ·         « Winter Wonderland » – Louis Armstrong
  • ·         “Creole rhapsody” – Duke Ellington 
  • ·         “One For My Baby” – Frank Sinatra
  • ·         “You Are My Lucky Star »
  • ·         “Yankee Doodle Dandy” 
  • ·         “When winter comes” – Artie Shaw
  • ·         “Let’s Put Out the Lights” – Jane Russell
  • ·         “Moonglow” – Billie Holiday
  • ·         “ »Smoke! Smoke! Smoke! (That Cigarette)” – Tex Williams
  • ·         “Take Your Shoes Off, Baby” – Artie Shaw
  • ·         “Feeling High And Happy” – Benny Goodman
  • ·         “Heartaches” – Ted Weems
  • ·         “Sweet Leilani” – Bing Crosby
  •      · “The Lullaby of Broadway”

Films

  • ·         « Le Grand sommeil » (« The Big Sleep ») réalisé par Howard Hawks (1946)
  • ·         « Un Tramway nommé désir » (« A Streetcar Named Desire ») réalisé par Elia Kazan (1951)
  • ·         « La Corde » (« Rope ») réalisé par Alfred Hitchcock (1948)
  • ·         « Eve » (« All about Eve ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1950)
  • ·         “O toi ma charmante” (“You Were Never Lovelier”) réalisé par William A. Seiter (1942)
  • ·         « Coeurs brûlés » (« Morocco ») réalisé par Josef von Sternberg (1930)
  • ·         Comédie musicale : « Broadway Melody » réalisé par Norman Taurog (1940)
  • ·         « Antoine et Antoinette » réalisé par Jacques Becker (1947)
  • ·         « Le Garçon aux cheveux verts » (« The Boy with green Hair”) réalisé par Joseph Losey (1948)
  • ·         « La Chevauchée fantastique » (« Stagecoach ») réalisé par John Ford (1939)
  • ·         « L’Exilé » (« The Exile ») réalisé par Max Ophüls (1947)
  • ·         « Le Trésor de la Sierra Madre » (« The Treasure of the Sierra Madre ») réalisé par John Huston (1948)
  • ·         « L’Aventure de Mme Muir » (« The Ghost and Mrs Muir ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1947)
  • ·         « Ma bonne amie Irma » (« My Friend Irma ») réalisé par George Marshall (1949)
  • ·         « La Blonde framboise » (« The Strawberry Blonde ») réalisé par Raoul Walsh (1941)
  • ·         « Frankenstein » réalisé par James Whale (1931)
  •        « L’amour vient en dansant » réalisé par Sidney Lanfield (1947) : une référence à la scène du bracelet (repérée par l’oeil affûté de Marion 🙂

Théâtre

  • ·         “Present Laughter” de Noël Coward (1939)
  • ·         “Private Lives » de Noël Coward (1930)
  • ·         « Mister Roberts » de Thomas Heggen (1948)
  • ·         « Les Mains sales » de Jean-Paul Sartre
  • « Good Night, Bassington » : une pièce qui existe dans la fiction! Elle est tirée du film « Sérénade à trois » (« Design for living ») réalisé par Ernst Lubitsch (1933). Dans le film, il s’agit d’une pièce écrite par Thomas B. Chambers (interprété par Fredric March) (merci beaucoup à Thomas B. pour ces infos 😉

Livres

  • ·         « Histoire de Tom Jones, enfant trouvé » de Henry Fielding
  • ·         « Oncle Vania » ; « Les Trois Soeurs » ; « La Mouette » ; « La Cerisaie » de Anton Tchekhov
  • ·         « Forever Amber » de Kathleen Winsor
  • ·         « Histoires de fantômes » d’Ambrose Bierce
  • ·         « L’allumeur de réverbères » de Maria S. Cummins