« Darwin, tome 1 : À bord du Beagle » de Christian Clot et Fabien Bono

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Quatrième de couverture

1831. Charles Darwin, 22 ans, tout juste diplômé de Cambridge, est un passionné de la nature. Sur la recommandation de son professeur d’université, il embarque comme naturaliste à bord du Beagle, un navire de Sa Majesté lancé dans une mission scientifique de plusieurs années autour du globe. Débute alors une relation turbulente avec le commandant Fitz Roy qui partage son goût pour les sciences et les découvertes, mais moins ses idées humanistes… Au cours de son voyage, Darwin sera constamment émerveillé par la beauté de la nature et sa diversité. Élevé dans la plus pure tradition chrétienne, il verra sa foi mise à l’épreuve par ses différentes observations. Pourquoi Dieu a-t-il créé et détruit autant d’espèces ?
  • Mon opinion

★★★★★

Créée en 2012 par Christian Clot, la collection Explora de Glénat a pour objectif de faire (re)découvrir les grands explorateurs/exploratrices de notre histoire à travers le 9e art. Revenant sur les traces de ces grands aventuriers qui ont marqué l’Histoire et ont laissé leurs noms à la postérité, la collection rend ainsi hommage à ces hommes et ces femmes et à leurs découvertes. A ce jour, une dizaine de titres sont déjà parus. Publié en mars 2016, « Darwin, à bord du Beagle » revient sur la biographie du naturaliste qui a marqué la science et la théorie de l’évolution de son nom.

___Après avoir abandonné ses études de médecine (la vue du sang le révulsait), le jeune Charles Darwin se destine, conformément aux souhaits de son père, à devenir pasteur. En 1828, il reprend donc ses études en dilettante à Cambridge en vue de cet objectif. Là-bas, l’étudiant indolent fait la connaissance de John Stevens Henslow, professeur révérend qui enseigne la botanique, et avec lequel il se lie d’amitié. Ce dernier, décelant bientôt les qualités d’observation exceptionnelles de son élève et sa capacité à mettre en corrélation des faits a priori isolés pour en tirer des conclusions, le pousse à suivre des cours de géologie afin de compléter son savoir sur les sciences naturelles. Quelques temps plus tard, c’est aussi lui qui recommandera le jeune étudiant comme naturaliste à bord du Beagle, pour une expédition scientifique autour du monde. La mission ayant pour objectif d’effectuer des relevés cartographiques. Grâce à l’appui de son professeur (et après avoir réussi à convaincre son père), le naturaliste en herbe embarque finalement sur le navire sous le commandement du jeune Capitaine Robert Fitzroy. Il emmène dans ses bagages le livre de Charles Lyell, Principles of Geology, dans lequel l’auteur élabore les thèses d’uniformitarisme. A bord, Robert McCormick, le naturaliste officiel du navire, ne peut cependant pas souffrir le jeune étudiant, insupporté par les méthodes de travail et la façon d’être de son rival. Mais au-delà de cette guerre des égos, c’est surtout la confrontation de deux conceptions du rôle de naturaliste qui s’opposent à travers les deux hommes. Au simple travail d’observation, Darwin préfère le travail de terrain. Sa démarche intellectuelle visant à ne pas simplement se positionner en observateur de l’oeuvre de Dieu mais à la questionner agace profondément McCormick. D’abord septique quant aux compétences de Darwin, le commandant Fitz semble quant à lui de plus en plus apprécier les connaissances et l’esprit curieux du jeune naturaliste. Pouvant compter sur le soutien de ce dernier, Darwin peut donc poursuivre ses investigations et étoffer sa collection.

___Initialement prévue pour une durée de 2 ans, l’expédition s’étendra en réalité sur 5 ans. Au cours de ce périple, le jeune scientifique va progressivement voir toutes ses certitudes ébranlées. Sur le terrain, le jeune homme élevé dans la plus pure tradition chrétienne, soumet la théorie créationniste à l’épreuve des faits. D’observations en découvertes, Darwin amorce une lente réflexion qui aboutira à poser quelques temps plus tard les bases de sa théorie de l’évolution des espèces par la sélection naturelle.

___Avec « A bord du Beagle », Christian Clot et Fabio Bono nous embarquent au coeur d’une aventure scientifique et humaine aussi passionnante que dépaysante ! Un album minutieusement documenté et immersif à souhait qui nous entraîne sur les traces du grand penseur de l’évolution et nous invite à découvrir l’homme qui se cache derrière le portrait du vénérable vieillard à la longue barbe blanche.

Petit-fils d’un chercheur renommé, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, Charles Darwin a grandi dans une famille ouverte d’esprit et aux idées libérales. Collectionneur invétéré, il affectionne particulièrement les balades en pleine nature au cours desquelles il recueille et compile méticuleusement un nombre important de spécimens. En dépit de cette passion dévorante pour la nature et de son intérêt pour la botanique et la géologie, le jeune Darwin se révèle cependant un élève médiocre à la scolarité chaotique.

___ « A bord du Beagle » relate l’embarquement et les premiers mois de voyage de Darwin au cours d’une expédition qui va changer sa vie. Revenant sur la genèse de cette expédition qui a bouleversé notre perception du monde et a été le point de départ de l’une des plus grandes théories scientifiques, ce premier volet de 48 pages met par ailleurs bien en évidence la curiosité et l’intelligence de cet esprit libre-penseur. Aux côtés du reste de l’équipage, on assiste, fébrile, à la germination de la pensée scientifique d’un homme à l’intuition géniale et au sens de l’observation hors du commun.

Mais en filigrane du portrait de ce grand homme, c’est aussi celui de toute une époque que l’on découvre. L’esclavagisme, l’élan colonialiste au nom du devoir de civilisation des peuples, le poids et l’influence des croyances religieuses et du christianisme… autant de thématiques abordées qui permettent au lecteur de s’imprégner du contexte historique de l’époque et de mesurer pleinement la portée révolutionnaire des idées de Darwin.

___Spécialisé dans la BD à connotation historique, les illustrations à couper le souffle de Fabio Bono nous permettent de plonger de plain-pied au coeur des évènements. L’illustrateur a saisi avec brio la beauté insolente de cette nature sauvage et luxuriante ! On se laisse avec plaisir étourdir par l’abondance de détails de ses décors richement travaillés, ses mises en scène soignées et ces grands espaces servis par une mise en page aussi bien pensée que vertigineuse.

L’album se clôture en outre par un passionnant dossier documentaire, incluant notamment une partie de la biographie de Darwin. Le tome 2 (qui viendra achever ce dyptique) devrait quant à lui s’attarder plus en détails sur les théories évolutionnistes de Darwin et aborder la seconde partie de la vie du célèbre naturaliste.

___Une BD passionnante et érudite, à recommander tout particulièrement aux collégiens et lycéens afin de mieux appréhender ce grand scientifique à la trajectoire atypique !

Je remercie Babelio et les éditions Glénat pour cette formidable découverte !

« Les grands peintres, Toulouse-Lautrec » de Olivier Bleys et Yomgui Dumont

Quatrième de couverture

A la fin du XIXe siècle, Montmartre est un quartier interlope. Un quartier où les bourgeoises viennent s’encanailler auprès des voyous et des filles de mauvaise vie ; où les vols et les bagarres sont fréquents, alors que la police des moeurs fait des descentes régulières dans les établissements mal famés. C’est là, dans les salles enfumées des bals, que Toulouse- Lautrec gagne sa réputation de peintre du vice et des bas-fonds…Mais au début de l’année 1895, une sordide affaire secoue le milieu de la nuit montmartroise : des jeunes femmes de bonne famille disparaissent, sans témoins… Très vite, les soupçons se concentrent sur l’entourage de Toulouse-Lautrec, que les moeurs peuvent facilement impliquer dans un rapt. Des individus qui figurent tous sur les tableaux du peintre, où les silhouettes des récentes disparues semblent se dessiner en arrière-plan…

Mon opinion

★★★☆☆

___C’est à travers leur série « Chambres Noires », publiée aux éditions Vents d’Ouest, que Olivier Bleys et Yomgui Dumont s’étaient fait connaître dès 2010. Cette saga en 3 tomes, unanimement saluée par la critique et le public, proposait une intrigue aux relents ésotériques qui s’inscrivait déjà dans une ambiance fin XIXème siècle. En ce premier semestre 2015, le tandem revient sur le devant de la scène aux manettes de l’un des trois titres inaugurant la nouvelle collection des éditions Glénat et consacrée aux grands peintres de l’Histoire. Prévue en une trentaine de tomes, cette nouvelle série projette ainsi de réaliser autant de portraits d’artistes issus de courants et d’époques variés tout en les déclinant à travers des registres et des atmosphères diverses, allant de l’intrigue policière au récit fantastique. L’objectif ultime de la collection n’est donc pas tant de retracer la vie entière d’un peintre que d’essayer de capter au mieux la personnalité de l’artiste et de son oeuvre. Chaque volume se consacrant à un personnage précis, il constitue de fait une entité à part entière pouvant à ce titre se lire indépendamment des autres tomes. C’est donc en vue de contribuer à cette belle initiative que le duo s’est penché sur la vie du célèbre artiste Toulouse-Lautrec.

Henri de Toulouse-Lautrec

Fils du comte d’Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa (1838-1913) et d’Adèle Tapié de Celeyran (1841-1930), Henri de Toulouse-Lautrec est issu de l’une des plus vieilles familles nobles de France. Atteint d’une dégénérescence osseuse, sa croissance cesse brutalement durant son adolescence à la suite de deux fractures des jambes qui le laissent infirme. Toulouse-Lautrec ne dépassa ainsi jamais la taille de 1,52m. Si son tronc était de taille normale, ses membres étaient courts, ses lèvres et son nez épais et il avait en outre un cheveu sur la langue qui le faisait zézayer. Très doué pour le dessin, il monte à Paris où il étudie auprès des peintres académiques Léon Bonnat et Fernand Cormon et se lie d’amitié avec Van Gogh. Admirateur inconditionnel d’Edgar Degas, c’est à lui qu’il doit son sens aigu de l’observation des mœurs du Paris nocturne et son intérêt pour les sujets « naturalistes ». L’artiste, intimement mêlé à la bohème parisienne de la fin du XIXe siècle, a nourri son oeuvre de cette ambiance singulière, croquant aussi bien les chansonniers des cafés-concerts que les danseuses des cabarets ou les prostituées des maisons closes. Son goût pour la fête, l’alcool et les femmes lui vaudront la réputation de peintre du vice et des bas-fonds. Cet artiste aussi passionné que prolifique sera à l’origine d’une oeuvre considérable comptant quelque 737 peintures, 275 aquarelles, 369 lithographies, et environ 5.000 dessins, avant de s’éteindre à l’âge de 37 ans, rongé par la maladie, l’absinthe et les excès de la vie.

Portrait double de Toulouse-Lautrec : le peintre et son modèle

___Personnage atypique et intrigant, Toulouse-Lautrec incarne un sujet d’étude idéal pour inaugurer la nouvelle collection des éditions Glénat consacrée aux Grands Peintres de l’Histoire. Pourtant, ne vous fiez surtout pas au titre évocateur de ce premier opus, trompeur à bien des égards, car « Toulouse-Lautrec » n’a rien d’une bande dessinée biographique retraçant la vie du célèbre peintre. Si l’artiste est bien le point de mire des premières pages, il s’efface rapidement pour laisser la place à une véritable intrigue secondaire sous les traits d’une sordide affaire de disparitions et avec pour toile de fond le milieu sulfureux de la nuit montmartroise. Cette pseudo intrigue aux circonvolutions policières prend donc rapidement le pas sur toute intention biographique. La frêle silhouette de Toulouse-Lautrec se fond en effet rapidement dans cette enquête relativement peu palpitante qui n’a d’autre intérêt que de servir de prétexte à introduire le lecteur dans les coulisses des nuits parisiennes et de donner lieu à quelques saynètes savoureuses servies par des personnages hauts en couleurs. Une impression renforcée par le dénouement expéditif qui laisse le lecteur hagard et d’autant plus sceptique quant à l’intérêt de toute cette mise en scène. A ce titre, on peut ainsi reprocher aux auteurs ce parti-pris scénaristique flirtant parfois avec le hors sujet. Si le dossier final tente bien de compenser la légèreté du volet biographique du récit, on pourra regretter que la BD ne se suffise pas à elle-même pour nous éclairer davantage sur le parcours et la personnalité de Toulouse-Lautrec.

Oscar Wilde par Toulouse Lautrec

Un sentiment de gâchis d’autant plus prégnant que si on se détache de toute considération biographique, il y a finalement peu à jeter dans cette BD inégale mais par moment fulgurante. A l’instar de ces spectaculaires planches pleine-page (autant d’astucieuses et virtuoses mises en abymes qui nous laissent subjugués d’admiration), de ces mécanismes lexicaux à tiroirs, ou encore de ces répliques pleines d’esprits, truffées de références et de bons jeux de mots. Mâtiné d’humour et fourmillant de références aussi éclectiques qu’inattendues, le rythme soutenu du récit est à l’image de l’oeuvre joyeuse et spirituelle de son sujet. On se perd avec délice dans ces décors fourmillant de détails restituant à la perfection l’ambiance si particulière d’une époque étourdissante, culturellement foisonnante et profondément fascinée par l’exotisme (notamment par l’Orient) ! Le trait dynamique et expressif de Dumont ainsi que le jeu des coloris rappellent habilement le style incisif et typé de l’artiste et nous fait plonger avec délice dans le tourbillon des nuits parisiennes. Puisant ainsi dans de nombreux registres, il peine à se dégager une couleur dominante dans ce grand fourre-tout où se croisent pêle-mêle de nombreux personnages, tous truculents, allant de la grande goulue (de son vrai nom Louise Weber) à Oscar Wilde, qui fait alors l’objet d’un procès pour homosexualité en Angleterre.

___Quoique les intentions réelles des auteurs demeurent finalement floues, ce récit semble donc davantage se revendiquer comme une tentative de capter l’essence d’une époque que celle de brosser un portrait fidèle de l’artiste. Si l’on peut effectivement considérer que les extravagances et les moeurs parfois dissolues de la Belle Epoque illustrent parfaitement la personnalité de Toulouse-Lautrec, on pourra déplorer de ne le voir ici qu’en filigrane d’une intrigue le mettant en définitive peu en valeur.

___On sort finalement de cette représentation haute en couleurs avec un avis en demi-teinte. Car si l’immersion dans ce Paris de la Belle Epoque parfaitement restitué est une franche réussite, on regrette en revanche qu’elle se fasse au détriment du sujet initial et à travers une intrigue malheureusement bancale, qui peine à nous captiver.

Malgré une entame accrocheuse et pleine de rythme, « Toulouse-Lautrec » ne parvient pas à concrétiser le potentiel que laissait pourtant entrevoir les premières planches. La narration prend rapidement un virage inattendu sous les traits d’une intrigue secondaire aux circonvolutions policières, maladroitement menée et peu captivante, se concluant en prime par un final granguignolesque des plus surréalistes. On pourra de fait reprocher aux auteurs de ne pas aller au fond des choses, se perdant dans une intrigue aux relents policiers peu convaincante, car plombée par un scénario qui laisse sérieusement à désirer, et qui donne parfois au récit des allures de fourre-tout dépourvue de fil directeur pertinent.

La vocation première de cet album n’est donc pas tant de retracer la vie du peintre que de tenter de restituer au plus juste l’atmosphère de l’époque qui caractérise le mieux son art. De ce point de vue, cet album servi par un graphisme dynamique et un ton plein d’esprit offre une immersion parfaite dans le Paris du tournant du siècle! On se régale des décors fourmillant de détails et des personnages truculents surgissant de toute part. Les traits d’esprit et les références multiples et inattendues fusent à chaque planche, conférant au récit un rythme étourdissant! Figure emblématique des nuits parisiennes de la Belle Epoque et créateur d’une vision légendaire de la capitale de la fin du XIXème siècle, Toulouse- Lautrec a fixé à travers ses oeuvres le parfum d’un certain esprit français parfaitement restitué dans cet album. Empruntant des chemins détournés au risque de perdre le lecteur en cours de route, ce portrait de l’artiste se révèle en définitive plus symbolique que rigoureux. Subsiste ainsi après la lecture un goût d’inachevé, le sentiment d’un sujet davantage effleuré que réellement traité et dont la frêle silhouette se fond et se perd dans les recoins d’une intrigue malheureusement bancale et peu entraînante.

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette découverte! 🙂

  • Extrait

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker

Quatrième de couverture

Deux destins de femmes qui se répondent, comme à travers un miroir…

Elles sont cousines. Elles sont reines. Élisabeth Tudor est reine d’Angleterre. Marie Stuart, reine de France et d’Écosse. Elles prétendent toutes les deux au trône d’Angleterre. Élisabeth la frigide, l’éternelle vierge, fille illégitime et reniée par le Pape, peut compter sur son nom. Marie Stuart la sublime, la brillante, sur son charme et le soutien des catholiques. Mais deux reines pour une seule île, cela fait beaucoup…

Mon opinion

★★★★☆

___S’appropriant tout un pan de l’histoire de la dynastie Tudor, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre ambitieuse sur le fond comme sur la forme, qui allie avec brio érudition et sens du divertissement. Ainsi, derrière ce titre aguicheur, se cache en réalité une bande dessinée de près de 200 pages, découpée en deux volumes pouvant se lire indépendamment l’un de l’autre, et propulsant le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire.

___ A travers une structure en palindrome, Nicolas Juncker met en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines. Décortiquant leurs trajectoires respectives et relevant les similitudes qui émaillent leurs parcours hors norme, le dessinateur s’amuse à dresser des parallèles entre les vies tumultueuses des deux cousines, et met en exergue les nombreux évènements se faisant mutuellement écho.

Prises indépendamment, les deux BD nous livrent ainsi le récit de deux destinées hors du commun, diamétralement opposées du point de vue de leurs finalités, mais néanmoins intimement liées, tandis que mises bout à bout, elles offrent au lecteur une vision inédite de ce pan de l’Histoire, abordé à travers un angle d’attaque original et bien pensé. Par un jeu de miroir narratif doublé d’une savante construction graphique et scénaristique, le dessinateur déroule les fils de ces intrigues parallèles, dévoilant progressivement toute la malice du procédé, tandis que la double pagination permet de guider le lecteur dans sa lecture afin de lui faire apprécier à sa juste valeur l’ingéniosité de la construction.

En dépit d’une marge de manœuvre limitée du fait de la complexité de la mise en scène de son récit, Nicolas Juncker a su extraire l’essentiel de la vie de ses deux sujets pour en livrer une synthèse relativement pertinente dans son propos et parfaitement logique dans l’enchainement des évènements. Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée qui puise tout son souffle dans le ton délicieusement décalé et légèrement insolent du récit.

« Comme le fit remarquer je ne sais plus quel abruti, deux reines pour une seule île, cela faisait beaucoup. »

Marie Stuart

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

___Les ressorts comiques mis en jeu, s’ils ne sont pas toujours des plus fins ni des plus subtiles, fonctionnent parfaitement. La narration sans filtre, à la fois droit au but et pleine d’esprit, crée ainsi un décalage original avec la solennité froide et le protocole figé de la Cour à cette époque. Les répliques brutes de décoffrage et matinées d’humour graveleux fusent sous les yeux amusés du lecteur.

S’appuyant sur une solide documentation et à travers les portraits croisés de ces deux souveraines, Nicolas Juncker a su en outre capter et retranscrire avec brio toute l’essence de cette période à la fois trouble et foisonnante et mettre parfaitement en avant l’implacable force de caractère de ces deux femmes parvenues à s’imposer dans un monde d’hommes.

___En dépit de l’irréfutable maîtrise du procédé, « La vierge et la putain » n’échappe pas à quelques écueils qui, quoique mineurs, démontrent néanmoins toute la limite de ce délicat exercice d’équilibriste. Si le choix d’une narration éclatée entre différents témoins oculaires permet d’offrir au lecteur un tour d’horizon des personnages qui influèrent la vie de Marie et d’Elizabeth, ce procédé crée rapidement une distance entre les souveraines et le lecteur qui peine à s’attacher à ces deux femmes aux zones d’ombre impénétrables. S’appuyant ainsi sur une succession de narrateurs faillibles dont la crédibilité peut à tout moment être mise en doute, Juncker nous relate les évènements à travers le prisme biaisé d’une multitude d’observateurs externes, sans jamais permettre au lecteur de s’immiscer pleinement dans l’intimité des deux reines ou de connaître leurs pensées. Jusqu’au bout, les deux femmes conservent donc une grande part de leur mystère, et leurs portraits manquent parfois d’un peu de nuances.

Elizabeth Tudor

« La vierge et la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

De fait, si le trait alerte et expressif de Juncker donne ainsi vie à une Marie Stuart (un brin) moins antipathique et calculatrice que l’image que j’en avais, le dessinateur brosse en revanche un portrait beaucoup moins complaisant et définitivement plus dur d’Elizabeth, qui apparaît comme une souveraine aigrie, calculatrice et flirtant souvent avec l’hystérie. Bien que célèbre pour ses accès de rage et son incapacité à parfois prendre une décision, ce portrait sans concession de « La reine vierge » n’en demeure pas moins quelque peu déconcertant !

Vu à travers le prisme de ses contemporains masculins, la reine écossaise revêt quant à elle un visage plus humain, celui d’une reine impulsive et passionnée, se laissant volontiers emportée par le tourbillon de ses sentiments et faisant passer ses propres désirs avant son royaume. Ne mesurant ni la portée de ses actes, ni les éventuelles répercussions de ses démêlés sentimentaux, Marie Stuart incarne le triomphe du cœur sur la raison.

___Les historiens ou les puristes de la première heure trouveront sans doute à redire de cette version empruntant inévitablement de nombreux raccourcis et dans laquelle les portraits psychologiques auraient gagné à être davantage nuancés. Certaines interprétations semblent ainsi parfois davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une tentative (de toute façon purement illusoire) de prétendre à la vérité historique. Mais si la vision de Juncker est donc avant tout personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréfutable, son interprétation du déroulé des évènements ainsi que les portraits psychologiques qu’il propose n’en demeurent pas moins passionnants !

Alliant avec brio érudition et sens du divertissement, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre biographique de magnifique facture, aussi ambitieuse sur le fond que sur la forme. A travers une double bande dessinée de près de 200 pages, le dessinateur propulse ainsi le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire, dont il s’approprie les trajectoires mouvementées et les destins exceptionnels pour en livrer une vision aussi inédite qu’originale.

S’appuyant sur une astucieuse structure en palindrome, Nicolas Juncker met ainsi en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines dont il fait ressortir les nombreuses similitudes tout en soulignant la saisissante divergence de ces deux trajectoires diamétralement opposées quant à leur épilogue..

Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée et un ton légèrement insolent au service d’un humour souvent graveleux mais néanmoins efficace.

Avec « La vierge & la putain », Nicolas Juncker s’est ainsi approprié tout un pan de l’Histoire des Tudors afin de nous livrer une approche des évènements et une analyse psychologique de ses principaux acteurs qui se révèle aussi inédite que personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréprochable. Si certains détails semblent donc davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une quête effrénée de la vérité historique, la parfaite maîtrise de l’exercice n’en demeure pas moins spectaculaire, et séduira sans aucun doute les inconditionnels du dessinateur, ainsi que tous ceux qui se passionnent pour cette période de l’Histoire !

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette très belle découverte! 🙂