« Olivia » de Dorothy Bussy [Coup de coeur]

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Quatrième de couverture

Venue parachever son éducation en France, Olivia, une jeune Anglaise de seize ans à peine, va être subjuguée par la directrice de son école, la très belle Mlle Julie qui lui fait découvrir la poésie, le théâtre, la peinture… Rien de plus vrai, de plus frais que ce premier amour d’une adolescente entraînée sans défense dans une aventure qui la dépasse. Mais si elle sait très bien jouer avec les sentiments exaltés de sa jeune élève, Mlle Julie vit en même temps une autre passion. Avec pour seules armes sa candeur et sa pureté, Olivia va se retrouver au cœur d’un drame. «Lyrisme passionné, spontanéité qui jamais n’échappe au contrôle, goût parfait, tels sont les caractères distinctifs de l’art de l’auteur», a écrit Rosamond Lehmann, qui ajoutait : «C’est pourquoi Olivia est une des rares œuvres que je relirai avec la certitude de n’en avoir jamais épuisé le suc.»
Quand Olivia parut en Angleterre en 1949, simplement signé «par Olivia», ce fut un succès immédiat. On sait aujourd’hui que l’auteur se nommait Dorothy Bussy, qu’elle était la sœur de Lytton Strachey, et une grande amie de Virginia Woolf et d’André Gide qu’elle traduisait en anglais. Née en 1865 et décédée en 1960, elle n’a écrit que ce mince roman devenu un classique.
  • Mon opinion

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Dans ce court récit à l’ambiance faussement feutrée, la narratrice, Olivia, se remémore sa jeunesse et revient sur l’année qu’elle a passée en France, dans un pensionnat de jeunes filles. Un mince roman à tiroirs traitant de l’adolescence et des premiers émois amoureux et où s’égrènent les joies, les douleurs et toute la complexité de la passion amoureuse.

___Olivia grandit au sein d’une famille intellectuelle mais qui manque d’un certain sens de l’humain. Dans cette famille « victorienne » bien qu’agnostique et qui compte dix enfants, les marques d’affection et les témoignages d’amour ne sont pas légion. Son père est un homme de sciences tandis que sa mère, quoique très éprise de littérature, se révèle dépourvue de sens psychologique. Farouchement attachés à l’idéal de leur époque, ses parents ont « foi en la vertu du devoir, du travail, de l’abnégation ». Entourée d’objets sans beauté, Olivia est déjà fascinée par le raffinement de sa tante, artiste jusqu’au bout des doigts.

Après avoir connu à treize ans l’ambiance religieuse étouffante d’un pensionnat de jeunes filles d’excellente qualité, Olivia est envoyée en France afin de parfaire son éducation, au sein d’une institution dirigée par deux dames françaises. Là-bas, elle dispose d’une agréable petite chambre pour elle seule et goûte à une atmosphère de joyeuse liberté. La nature environnante, l’absence de discipline et les moeurs plus libres offrent un contraste saisissant avec l’ambiance intimidante et solennelle de son ancienne pension anglaise.

« La douceur et l’affabilité de Cara contrebalançaient les manières un peu brusques de son amie, et émoussaient la pointe de ses épigrammes […] Les deux directrices composaient alors un couple modèle et tendrement uni, où chacune, par ses dons personnels, ajoutait à leur commune séduction et composait les imperfections de l’autre. On les admirait, on les aimait ; elles étaient parfaitement heureuses. »

Passé l’émerveillement, Olivia réalise que sous une harmonie de façade, l’école est en réalité en proie à de vives tensions. Les élèves se répartissent en deux castes, au gré des affinités qu’elles nourrissent à l’égard de leurs professeurs.

« J’en ignorais la raison, mais il était évident que Frau Riesener et Signorina ne pouvaient se sentir. Elles dirigeaient, en quelque sorte, deux factions rivales : les Caristes et les Julistes. Cela ne faisait aucun doute : toutes les Julistes subissaient l’attraction de Signorina, et apprenaient l’italien ; toutes les Caristes gravitaient autour de Frau Riesener, et suivaient le cours d’allemand. »

Très vite, Olivia tombe sous le charme de Melle Julie, l’une des deux directrices de la pension. Insouciante et ingénue, l’adolescente est loin d’imaginer les conséquences désastreuses qui vont découler de cette relation ambiguë…

___Si le caractère délicieusement sulfureux de cette plongée dans l’intimité d’une pension de filles évoque immanquablement Claudine à l’école de Colette, publié plus de trente ans plus tôt, la tournure dramatique des évènements confère progressivement au récit des airs de tragédie. Insidieusement, Dorothy Bussy nous prend peu à peu dans les filets d’une intrigue oscillant dangereusement entre amour et tragédie, beauté et horreur. L’expérience bouleversante provoquée un soir par la lecture de Racine par Melle Julie sera de fait l’élément déclencheur d’une série d’évènements en chaîne à l’issue fatale.

« Dans quelle proportion faut-il imputer à Racine, ou à la proximité de ce voisinage, la flamme qui, ce soir-là, s’est allumée dans mon coeur ? Je me suis souvent posé la question. Si le choix de Melle Julie ne s’était pas justement porté sur Andromaque, ou bien si le hasard ne l’avait pas incitée à me faire asseoir aussi près, en aussi étroit contact avec elle, qui sait ? peut-être que cette substance inflammable, que je portais en moi sans en avoir le soupçon, serait demeurée à jamais hors d’atteinte de l’étincelle ? A vrai dire, j’en doute : tôt ou tard, infailliblement, ce feu-là devait prendre… »

Lecture d’un texte qui se révèlera malheureusement prémonitoire de la tragédie sur le point de se jouer entre les murs de la pension cette année-là. L’évocation d’Andromaque annonce déjà les prémices du drame en germination. Dans ce microcosme féminin vivant en vase clos, l’auteure éprouve la confrontation des sentiments jusqu’au point de rupture.

Dans une ambiance intimiste et sur le ton de la confidence, la narratrice nous livre ainsi sa version des évènements. Pièce après pièce, elle introduit les acteurs et reconstitue le fil des évènements. Théâtre d’un drame en devenir, l’institution révèle bientôt des personnalités plus troubles et complexes qu’il n’y paraît, un air plus vicié et plus pesant. L’atmosphère se charge peu à peu d’électricité. Des relations tortueuses apparaissent et des rivalités amoureuses se dessinent.

___Dans ce roman d’apprentissage, Dorothy Bussy décrit merveilleusement l’éveil de la sensualité et les premiers émois amoureux à cet âge charnière où la sensibilité est à fleur de peau. L’auteur a su saisir avec brio l’intensité de la passion amoureuse, la violence de l’amour qui consume l’individu et les réactions épidermiques engendrées par la surcharge émotionnelle qui le dévore. Véritable parangon d’innocence et de pureté, Olivia est un personnage fascinant, qui voit pour la première fois sa sensibilité s’éveiller à la beauté physique et ses sentiments s’exalter. A seize ans, l’adolescente se découvre un appétit de connaissance et de beauté nouveau et insoupçonné.

« […] je m’éveillai dans un monde nouveau : un monde où tout était d’une intensité poignante, chargé d’émotions bouleversantes, de mystères insoupçonnés : un monde, au centre duquel je n’étais moi-même qu’un coeur brûlant et palpitant. »

___Par l’entremise des liens qu’entretiennent les différents protagonistes, Dorothy Bussy dissèque toutes les variations de la relation amoureuse : celle chaste et non consommée, l’amour passionnel et absolu, celui tût et vécu en secret ou encore la passion désespérée et destructrice… L’amour est aussi exploré dans ses recoins les plus intimes et ses travestissements les plus sombres. L’auteure décrit ainsi tous les pendants et les dérives du sentiment amoureux : jalousie, rivalité, vengeance, soumission… si tous les personnages ont pour point commun de connaître le sentiment amoureux, chacun en fait une expérience personnelle et individuelle.

« J’enviais aussi la petite Signorina, mais pour d’autres motifs. Je devinais en elle une passion totale et absolue, dont je me savais incapable. Elle s’était tout entière et sans réserve consacrée à son idole : tout le reste avait été éliminé. Son adoration était si brûlante que la jalousie elle-même s’y était consumée : ni scrupules, ni devoirs, ni intérêts, ni affections n’existaient plus pour elle, si ce n’est en fonction de son amour. Aussi jouissait-elle d’une sérénité incomparable : aucun conflit jamais ne troublait sa paix intérieure. Elle était à l’abri de ces accès de désespoir ou de ressentiment qui me secouaient comme une houle, et me laissaient ensuite accablée par le mépris et la honte que je ressentais pour moi-même. Signorina ne désirait rien pour elle, rien d’autre que la permission de servir, de servir n’importe comment, de servir de toutes les façons possibles. »

Tour à tour lyrique et précieuse, l’écriture de Dorothy Bussy est d’un raffinement inouï. Avec des phrases soyeuses, elle évoque magistralement le déferlement d’émotions qui accompagne la passion naissante. On se délecte de chaque mot, de chaque formulation de ce texte d’une poésie infinie où l’éveil des sentiments amoureux et la violence des passions adolescentes nous sont décrits avec une justesse remarquable. Il y a dans cette opposition lancinante entre une forme de retenue pudique et le bouillonnement des sens et des sentiments, des réminiscences des romans de Forster. On retrouve d’ailleurs également en filigrane d’autres thèmes chers à l’écrivain anglais : l’homosexualité, l’évocation de l’Italie, les références à la nature, ou encore les réflexions sur la Beauté, la religion ainsi que sur le poids des valeurs traditionnelles qui conditionne notre construction.

Publié anonymement en 1949, il semble à peine croyable que ce véritable bijou littéraire (qui fut pourtant un succès immédiat en Angleterre lors de sa parution), ait ainsi sombré dans l’oubli. A la fois récit semi-autobiographique, roman d’apprentissage et véritable tragédie, Olivia est une oeuvre bouleversante et intense qui continue de nous hanter une fois la dernière page tournée. Un drame parfaitement ciselé et absolument magistral !

Je remercie infiniment les éditions Mercure de France de m’avoir permis de découvrir cette véritable pépite !

« Angel » de Elizabeth Taylor (1957) / « Angel » réalisé par François Ozon (2007)

Quatrième de couverture

Angel n’a rien d’un ange. Elle ne désire qu’une chose : échapper à sa famille modeste pour se forger un destin à sa mesure. Sa rage se transforme en énergie. A seize ans, la mythomane excentrique devient une icône de la littérature à l’eau de rose. Elle mène alors l’existence qu’elle a toujours cru mériter : elle se marie, dépense sans compter, est entourée, célébrée. Mais les contes de fées n’existent que dans les livres, même pour celles qui les écrivent….

Mon opinion

★★★★☆

___Quelques mois à peine après ma lecture enthousiasmante de « Mrs Palfrey, hôtel Claremont », je poursuis ma découverte de l’oeuvre d’Elizabeth Taylor avec son roman le plus connu en France. Publié en 1957, « Angel » occupe une place à part dans l’oeuvre de la romancière britannique. Suspecté de receler une probable part autobiographique, c’est aussi un récit sombre et perturbant dont on ne sort définitivement pas indemne…

Marie Corelli

___Edité pour la première fois en 1991 en France, le roman est préfacé par Diane de Margerie, qui signe une fois encore une introduction passionnante et riche en enseignements dans laquelle elle livre son analyse d’ « Angel », apportant un éclairage intéressant sur la genèse et le sens de ce roman. On apprend ainsi que pour créer son héroïne, Elizabeth Taylor s’est inspirée de Marie Corelli (dont le nom est d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises par l’auteure), une écrivain anglaise contemporaine d’Oscar Wilde, qui connut un succès populaire sans précédent avec ses romans à l’eau-de-rose, avant de tomber subitement en désuétude. Si la postérité n’a pas retenu son nom, elle fut en son temps une auteure prolifique, célèbre pour ses excentricités et comptant parmi ses lecteurs les plus fervents, la Reine Victoria en personne.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___A quinze ans à peine, Angel Deverell a la volonté chevillée au corps et aspire elle aussi devenir une écrivain célèbre. Rien ne semble pouvoir arrêter cette jeune fille obstinée dans son ascension vers la renommée. Ni son sexe, ni la modestie de sa condition. Vivant seule avec sa mère au-dessus de l’épicerie familiale, les ailes de son imagination fertile se cognent aux barreaux de cette cage qui n’a rien de doré. Nourrie des histoires que lui raconte sa tante Lottie, employée à Paradise House comme domestique, Angel se projette dans les murs de cette résidence luxueuse qu’elle rêve un jour d’habiter. S’enfonçant chaque jour un peu plus dans ses mensonges, rêves et réalités ne tardent pas à se confondre pour la jeune fille qui préfère forger le monde à son imaginaire plutôt que de vivre dans la réalité.

Recluse dans sa chambre exiguë, l’adolescente noircit à longueur de journées des pages entières à l’encre de ses rêves, convaincue d’avoir au bout de sa plume un futur chef-d’œuvre littéraire. Persuadée de son génie, Angel envoie son manuscrit à différentes maisons d’édition. Après avoir essuyé quelques refus, un éditeur londonien semble disposé à publier l’ouvrage, davantage intéressé par son potentiel commercial que par la fulgurance stylistique de l’écrivain en herbe. S’imaginant avoir affaire à une vieille dame excentrique, il ne cache d’ailleurs pas sa stupéfaction lorsqu’il découvre le visage juvénile de l’auteure de Lady Irania.

Raillée par la critique qui réserve à son ouvrage un accueil sarcastique, Angel connaît pourtant rapidement un succès fulgurant auprès des lecteurs. Au sommet de sa gloire, elle parvient à concrétiser un de ses rêves d’enfant capricieuse en s’offrant le domaine de Paradise House (ce château de princesse dont elle rêvait tant, une demeure trop vaste pour elle et dont la réalité ne parviendra d’ailleurs pas à se hisser à la hauteur des attentes vertigineuses qu’elle en avait), et épouse Esmé, le frère de sa fidèle secrétaire et dame de compagnie, Nora (qui sacrifiera vie personnelle et carrière de poétesse sur l’hôtel de son idole). Artiste désargenté aux moeurs dissolues et joueur compulsif, Esmé porte un regard lucide et désabusé sur le monde. A tel point que les réelles motivations ayant poussé ce peintre sans talent dans les bras d’Angel demeurent pour le moins troubles…

___Portrait saisissant et glaçant d’une écrivain de pacotille à l’idéalisme exacerbé et sans limites, le roman d’Elizabeth Taylor éveille en nous un tourbillon d’émotions contradictoires, entre curiosité, fascination et révulsion.

Angel entreprend très tôt une lutte de chaque instant pour nier son identité et se dégager du carcan insupportable de la vérité. La jeune femme fascine par sa détermination sans borne qui lui permettra, en dépit de son sexe et de la modestie de ses origines, de se hisser aux sommets de la gloire par la seule force de sa volonté, faisant voler en éclats tous les plafonds de verre. Elle intrigue aussi, par son refus viscéral d’affronter le réel et son entêtement à traverser l’existence avec des œillères.

A travers cette héroïne capricieuse et indomptable, le narcissisme se voit élevé à des hauteurs inouïes. Excessive et enflammée, Angel est littéralement aveuglée par ses visions grandioses qui éclipsent tout ce qui l’entoure. Sa réussite insolente, conjuguant gloire artistique, vie de château et passion amoureuse suscite curiosité et fascination.

___Comme le fait remarquer Diane de Margerie, Angel « possède toutes les ficelles qui exaspèrent les critiques littéraires mais qui libèrent les fantasmes des lecteurs, eux aussi révulsés par le quotidien. ». Les fadaises de la romancière et ses histoires sirupeuses connaissent le succès parce qu’elles répondent au désir d’évasion de ses lecteurs, leur permettant de fuir le réel. A l’image du voile d’illusions dont elle se drape, sa notoriété n’est pourtant qu’un écran de fumée éphémère, voué à disparaître aussi vite qu’il est apparu.

Face à un monde en perpétuel mouvement, Angel demeure ainsi prisonnière des filets de ses illusions merveilleusement entretenues et de ses numéros de prestidigitation… Un aveuglement qui causera sa chute. Pour son amour Esmé en revanche, la violence et la barbarie de la guerre achèveront de rompre le charme de cette mascarade ridicule. De retour à Paradise House, le jeune homme devenu infirme mesure plus que jamais l’artificialité et l’inconsistance de toute cette mise en scène. A ses yeux, l’univers d’Angel ressemble de plus en plus à une vaste imposture et les ailes de son imaginaire se révèlent impuissantes à les y soutenir tous les deux. Il en va de même pour la mère d’Angel qui, dans ce monde d’apparats et d’artifices, ne tarde pas à étouffer. Brutalement arrachée à sa vie de petite commerçante, elle commence peu à peu à dépérir dans cette vie d’oisiveté forcée.

___L’ascension fulgurante d’Angel vers les sommets de la gloire « littéraire » et la déchéance tout aussi brutale qui s’ensuit d’une femme-enfant prisonnière de ses rêves est une expérience incroyablement troublante et bouleversante. On ne sort pas indemne d’un roman tel qu’ « Angel ». Les lectures de cette destinée tragique sont innombrables, et porteuses d’autant d’interrogations et de remises en questions pour le lecteur.

___Car au-delà de simplement dénoncer la supercherie qu’incarne son héroïne, Elizabeth Taylor nous pousse à nous interroger sur le sens des aspirations qui nous animent, le danger des illusions qui nous bercent, ainsi que sur la fonction même de la littérature et le rôle de l’écrivain. Ainsi, « Ce qu’Elizabeth Taylor a montré à travers ce récit haletant mieux qu’à travers toute prose moralisante, ce sont les dangers, les pièges de la littérature-miroir, qui s’enferme en sa propre ignorance et flatte chez le lecteur ses instincts de fuite égotiste. Angel raconte la grandeur et décadence d’une adolescente mythomane, qui deviendra l’un des auteurs les plus connus de son temps. A travers cette fresque où revit la belle campagne anglaise, un mariage avorté, deux guerres, l’existence de deux femmes recluses, ce qui est visé avec une lucide poésie, c’est aussi cela : la littérature qui endort et abêtit, la médiocrité des aspirations, la sottise des illusions jamais perdues, l’entêtement des natures tyranniques qui se croient invulnérables – l’aveuglement, en un mot, de ceux qui ne veulent pas savoir. » (Diane de Margerie extrait de la préface)

  • Le film

★★★★★

___Enthousiasmé par la lecture de « Angel », François Ozon s’empare en 2007 du roman d’Elizabeth Taylor afin de la porter à l’écran. C’est la première fois que le réalisateur s’essaie alors à un film d’époque et entièrement en anglais.

___Les thèmes du livre d’Elizabeth Taylor se prêtaient assurément à merveille à une adaptation cinématographique. Au récit dramatique de la grandeur et décadence d’une jeune fille qui, rêvant de toucher les étoiles finira par se brûler les ailes, il offre un écrin de premier choix, dans la lignée des flamboyants mélodrames hollywoodiens des années 40 et 50.

___Ange aux deux visages, la « Angel » de Ozon est fidèle à celle du roman d’Elizabeth Taylor : un personnage à la fois antipathique et attendrissant, une idéaliste fuyant un réel incapable de satisfaire son imagination fertile.

___Une des premières scènes du film montre Angel observant depuis l’autre côté de la grille la grande demeure de « Paradise House ». Dès lors, ce tableau idyllique deviendra l’image fondatrice et le moteur de l’ascension vertigineuse de l’adolescente. Rêvant de se faire une place dans cette image d’Epinal, Angel s’évertue méthodiquement à en reproduire les moindres détails, produisant des clichés à l’infini.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___ Fille d’une modeste épicière, son ascension fulgurante n’en finira pas de fasciner. Ozon insiste d’ailleurs sur le caractère tout à fait exceptionnel de la trajectoire d’Angel au regard de l’époque dans laquelle évolue la jeune femme. En ce sens, le personnage d’Hermione, la femme de l’éditeur, offre un contraste intéressant au destin d’Angel. Epouse dévouée et mère modèle, elle incarne l’archétype parfait de la femme « accomplie » à la fin du XIXème siècle. Une fois dépassé son ressentiment envers l’étrange créature, Hermione ira d’ailleurs jusqu’à admettre que si elle n’a jamais éprouvé la moindre admiration pour l’écrivain, elle envie en revanche la femme. Parvenue à échapper à l’avenir tout tracé que lui réservaient son sexe et la modestie de ses origines, l’éblouissante ascension sociale d’Angel, par la seule force de sa volonté, force l’admiration.

___Au diapason de son héroïne, le cinéaste nous montre la vie telle qu’Angel se la représente, incapable de distinguer le réel de la fiction. A contrepied d’un cinéma très épuré et réaliste, le film d’Ozon assume une grande théâtralité dans sa mise en scène qu’il pare d’artifices en tous genres. Ne reculant devant aucun effet de style, le réalisateur enfile ainsi les clichés comme des perles et multiplie délibérément les mises en scène tapageuses (comme lors de la scène du baiser, filmée en contre-plongée sous une pluie diluvienne et avec un arc-en-ciel en arrière-plan).

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

Intérieurs rococo, décors surchargés, tenues extravagantes, débauches de couleurs et de soies chatoyantes… la mise en scène se permet toutes les excentricités, y compris le recours à des trucages grossiers (à l’image des déplacements en automobiles tournés en studio en utilisant le procédé de la transparence), comme pour mieux souligner la fausseté et l’équilibre précaire d’une illusion soigneusement bâtie. Mais devant tant d’opulence et de démesure, le spectateur est lui aussi tenté de se laisser engloutir par les fantasmes d’Angel et le charme sans pareil de Paradise House.

___Dans cette confrontation à un univers romanesque, le réalisateur entend pourtant conserver jusqu’au coeur du mélodrame une rigueur formelle, trouvant à chaque instant le juste équilibre entre distanciation ironique et émotion authentique. Ainsi, même lorsque le mauvais goût atteint son paroxysme, Angel parvient à nous serrer le coeur, ravivant la flamme du bovarysme qui sommeille en chacun de nous. A l’instar de cette déclaration d’amour enflammée dans laquelle elle supplie l’élu de son coeur « d’y croire ». En dépit de l’artificialité de la mise en scène, Angel émeut par sa sincérité désarmante, son engagement total et l’énergie qu’elle déploie pour maintenir l’illusion en toute circonstance. Refusant de se confronter au réel, la jeune femme embellit le passé et se leurre sur son présent pour pouvoir le supporter.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Volontairement aveugle au réel, Angel se retranche dans la tour d’ivoire de son imaginaire, tournant définitivement le dos au monde qui l’entoure pour s’enfermer dans sa propre création. Cette confrontation entre le réel et ses fantasmes est d’ailleurs parfaitement illustrée à travers l’opposition du pessimisme d’Esmé à l’idéalisme permanent de la romancière.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Artiste désargenté et joueur compulsif, ses toiles, jugées sombres et sordides, ne convainquent ni les critiques d’art, ni le public qui rejette virulemment toute forme d’expressivité ne répondant pas à la fonction communément dévolue à l’art, tel qu’il se le représente. Pour le public, la fonction première d’une oeuvre est en effet de plaire. L’art se doit de produire de la beauté et sa visée est nécessairement esthétique. Si dans le roman d’Elizabeth Taylor, Esmé ne dépasse jamais le statut d’artiste mineur, Ozon en fait pour sa part un peintre avant-gardiste dont le génie ne sera reconnu qu’à titre posthume. Considéré par ses contemporains comme un artiste sans talent, ses tableaux et son nom passeront ainsi à la postérité après sa mort, tandis que les oeuvres et le nom d’Angel sombreront dans l’oubli.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Cruelle destinée que celle de cet artiste maudit qui ne connaîtra jamais la gloire de son vivant. Il est des gens qui passent ainsi à côté de leur rêve, comme d’autres passent à côté de leur vie. Tel semble être un des messages forts du film d’Ozon qui, dans la lignée des nombreuses questions soulevées par le roman d’origine, s’interroge sur la condition d’artiste, la qualité relative d’une oeuvre ainsi que les circonstances hasardeuses qui déterminent ou non son succès.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Romola Garai crève littéralement l’écran dans le rôle d’Angel. Assumant pleinement le côté grotesque et centré sur elle-même du personnage, elle livre une prestation sans fausse note, remarquable de justesse, y compris dans ses excès.

___A l’instar du livre, le film d’Ozon cristallise de nombreuses thématiques et en fait émerger de nouvelles. Si le cinéaste prend bien quelques libertés avec le roman d’origine, les modifications opérées restent relativement mineures et se révèlent souvent judicieuses, venant porter et appuyer avec brio le sens profond du message sous-tendu par l’oeuvre d’Elizabeth Taylor.

« Vice & Vertu (Mon amie Odalie) » de Suzanne Rindell

Résumé

New York, 1922-1923. Rose Baker, la narratrice, est une jeune femme fortement marquée par ses années à l’orphelinat. Guindée, moralisatrice et distante avec son entourage, elle travaille comme dactylo au commissariat du Lower East Side à une époque où les femmes font tout juste leurs débuts dans le monde du travail. Lorsqu’une nouvelle venue rejoint l’équipe de secrétaires, Rose est très vite attirée par le magnétisme de cette inconnue. Avec Odalie, elle découvre un autre monde : des bars clandestins, des soirées chics, et des rencontres faciles. Odalie la fascine, lui fait perdre tous ses repères, oublier tous ses principes. Jusqu’au jour où un certain Warren, persuadé d’avoir reconnu la femme qui a provoqué la mort de son frère, se met en tête de démasquer Odalie. Qui faut-il croire dans cette grande fresque des faux-semblants ?

Mon opinion

★★

_Employée comme dactylographe dans un commissariat de police, Rose Baker passe ses journées à retranscrire avec application les procès-verbaux de criminels avant de rejoindre, la nuit tombée, la pension de famille dans laquelle elle partage une chambre avec Hélène, une jeune fille aussi vaniteuse qu’antipathique.

L’existence jusque-là terne et monotone de la jeune femme va prendre un nouveau tournant avec l’arrivée pour le moins théâtrale d’une nouvelle employée au sein du commissariat. Sophistiquée et charismatique, la nouvelle recrue, répondant au nom d’Odalie Lazare, semble enveloppée d’une aura de mystère exceptionnelle, au point de devenir très rapidement l’objet des rumeurs les plus folles.

Avec son charme hypnotique, elle ensorcelle tout le monde sur son passage, à commencer par Rose qui la place rapidement sur un véritable piédestal. D’abord alternativement amusée et choquée par la conduite d’Odalie, Rose développe bientôt une fascination teintée de jalousie pour la nouvelle dactylographe. Car la belle et décomplexée Odalie incarne tout ce que sa collègue n’est pas : une femme issue d’un milieu aisée, charismatique et audacieuse, dotée d’un pouvoir de séduction illimité et à l’existence aussi mystérieuse que trépidante.

Alors que les deux jeunes femmes finissent par se rapprocher, Odalie introduit bientôt Rose dans son univers: un monde clandestin en effervescence, dissimulé à l’abri d’un magasin de perruques où l’alcool aux odeurs frelatées coule à flot sur le rythme endiablé des airs de Charleston.

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___Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell déploie une intrigue d’une surprenante noirceur et à la croisée des genres, entre thriller et roman psychologique.

___Abandonnée alors qu’elle n’était encore qu’un bébé, Rose a grandi dans un orphelinat, élevée par des religieuses qui lui inculquèrent une éducation stricte, s’inspirant des codes de la morale victorienne. Ayant toujours pris soin de mener une existence discrète et rangée, la jeune femme éprouve les plus grandes difficultés à établir des relations avec les gens autour d’elle la conduisant à vivre dans une relative solitude.

De par l’éducation austère qu’elle a reçu et de sa propre nature, Rose a une vision voilée du monde qui l’entoure. L’entrée théâtrale d’Odalie insuffle un élan de nouveauté et un grain de folie dans sa vie jusqu’alors bien rangée, lui laissant entrevoir la perspective d’une vie plus excitante. Mais son admiration pour la nouvelle recrue va progressivement virer à l’obsession. Epiant et prenant notes des moindres faits et gestes d’Odalie, Rose développe une possessivité et une fascination aussi malsaine que dangereuse à l’égard de sa nouvelle amie.

___Au contact de la fougueuse Odalie, les principes rigides de Rose ne tardent pas à s’éroder. La jeune femme, qui a toujours été très à cheval sur le respect du règlement commence ainsi à violer les règles les unes après les autres. Et le lecteur s’interroge bientôt sur le crédit qu’il peut accorder au récit des évènements fait par la dactylographe. Car les révélations et les coups de théâtre se succédant, l’on découvre rapidement qu’Odalie n’est pas la première personne avec laquelle Rose ait lié une amitié aussi forte. Dès lors, les éléments à charge se multiplient et il devient clair que si Odalie se plaît à transformer la réalité quant à ses origines, le comportement de Rose laisse entrevoir une personnalité tout aussi trouble. Les soupçons du lecteur se trouvent bientôt renforcés lorsqu’il apprend que c’est en fait sur les conseils du médecin qui s’occupe d’elle que Rose dresse le récit chronologique d’évènements appartenant en réalité au passé. L’ombre de ce thérapeute ainsi que les multiples indices distillés par l’auteure tout au long du récit, laissent peu à peu entrevoir les contours d’un drame dont le lecteur n’aura connaissance des tenants et des aboutissants que dans la dernière partie du roman.

___Mais la personnalité tortueuse de Rose n’est pas le seul élément trouble du récit. En effet, à mesure que les deux jeunes femmes se rapprochent, le mystère s’épaissit également autour du passé d’Odalie jusqu’à atteindre son paroxysme lorsqu’un mystérieux jeune homme fait irruption dans la vie des deux amies. Ce dernier semble détenir des informations particulièrement troublantes et compromettantes sur le passé de la dactylographe fraichement engagée. Son arrivée va donner à l’intrigue un véritable tournant « policier » et insuffler au récit une tension dramatique appréciable.

___Pourtant, malgré la trajectoire prometteuse de l’intrigue, une réflexion psychologique intéressante et des questionnements pertinents soulevés par l’auteure (notamment sur les thèmes de l’identité, de l’obsession, de la vérité ou de la justice), l’intrigue déployée par Suzanne Rindell n’est pas parvenue à me convaincre de bout en bout.

En effet, l’ambiguïté de la fin gâche finalement les derniers rebondissements qui peinent dès lors à pleinement produire leur effet. L’architecture du récit manque ainsi de génie et de subtilité pour permettre à ces ultimes révélations de produire sur le lecteur l’effet escompté. Les retournements de situation sont mal exploités par l’auteure qui finit par plonger son lecteur dans un grand état de confusion ne lui permettant pas de saisir clairement l’enchaînement des évènements ayant conduit la narratrice dans sa position actuelle.

Sa lecture achevée, le lecteur ne dispose pas, au final, de l’ensemble des éléments nécessaires lui permettant de rassembler toutes les pièces du puzzle afin de retracer précisément le fil de l’intrigue. Certaines zones d’ombre subsistent et les informations lacunaires fournies par le récit de Rose laissent même planer des incohérences. Le lecteur termine ainsi le roman hagard, livré à lui-même face aux multiples hypothèses et interprétations que laissent dès lors envisager les dernières pages, faute de dénouement explicite.

___En dépit de ces réserves et de l’état de frustration dans lequel m’a plongé la fin du récit, « Vice & vertu » fut une lecture captivante qui m’a emportée du début à la fin. L’atmosphère mêlant décadence des années folles, mystère et tension est absolument délectable, tout comme le style à la fois alerte et percutant. Une excellente lecture en somme, qui, bien que n’atteignant pas la perfection, s’est révélée à la hauteur de mes attentes.

Narré du point de vue de Rose Baker, une dactylographe en apparence vierge de tout reproche « Vice & vertu » nous relate la rencontre improbable de deux femmes aux personnalités opposées et, à travers elle, la confrontation à une époque charnière, des valeurs traditionnelles du siècle passé face à la décadence des années folles.

L’ombre de « Gatsby le Magnifique » de Fitzerald plane indubitablement sur le roman de Suzanne Rindell et les amateurs des années folles apprécieront à coup sûr la plongée dans les bars clandestins, à une époque où la prohibition bat son plein.

Porté par un style fluide et alerte, « Vice & vertu » happe le lecteur dès les premières lignes au décours d’un récit où se mêlent habilement intrigue policière et roman psychologique. Dans ce jeu permanent de manipulations et de faux-semblant où chaque personnage déforme la réalité afin de servir ses intérêts, la vérité semble insaisissable pour le lecteur qui se retrouve pris au piège d’une intrigue à tiroirs nébuleuse au dénouement ouvert déstabilisant. Si je n’ai pas été pleinement convaincue par la construction de l’intrigue (qui est à mille lieues du degré de perfection de Sarah Waters en la matière) et que nombreuses de mes questions demeurent sans réponse au terme de ma lecture, je ressors cependant charmée par la dimension psychologique du récit et la plongée au coeur des années folles.

Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell nous livre un premier roman très prometteur, à la fois sombre et envoûtant, qui propulse le lecteur en plein coeur de l’effervescence des années folles au décours d’un récit teinté de mystère et mêlant habilement intrigue policière et roman psychologique.

Je remercie infiniment Fleuve Editions pour cette formidable plongée dans les années folles ! 🙂

« Quand nous étions heureux » de Rebecca Coleman

 

 

 

 

 

 

Résumé

Jill et Cade, vingt et un ans, sont étudiants et amoureux. Ils semblent promis à un avenir radieux. Malgré leur relation fusionnelle, Cade refuse de présenter Jill à sa famille, qui vit dans un coin reculé du New Hampshire. Lorsque Jill tombe enceinte, ils décident de passer l’été là-bas. Bien que la famille de Cade se révèle très éloignée de celle dans laquelle elle rêvait d’élever son enfant, Jill parvient à établir une relation avec chacun de ses membres. Eddy, le père de Cade, diminué par une attaque ; Candy, la sœur aînée, très croyante ; Dodge, le beau-frère, réactionnaire et raciste ; Leela, la mère qui passe ses journées à confectionner des drapeaux américains destinés aux familles de soldats. Mais c’est surtout d’Elias, le frère de vingt-trois ans, jeune vétéran souffrant de stress post-traumatique, que Jill se rapproche. Entre eux, une complicité ambiguë va s’installer. Peu après que Jill a accouché, Elias se tire une balle dans la tête. Cet événement tragique bouleverse la famille et les projets de Jill et Cade, qui renoncent alors plus ou moins tacitement à leurs rêves. La situation empire, jusqu’au basculement final dans la tragédie.

Mon opinion

★★

___Jill Wagner n’a jamais connu son père et a passé son enfance aux côtés d’une mère célibataire, et anciennement alcoolique. Brutalement devenue orpheline à l’âge de 18 ans, après avoir tragiquement perdu sa mère dans un crash d’avion, Jill tente d’avancer et de se construire tant bien que mal. L’absence de cellule familiale et de figure parentale est parfois lourde à porter pour la jeune fille qui regrette souvent de ne pas pouvoir confier ses craintes ou demander conseils à sa mère défunte. Lorsqu’elle rencontre Cade Olmstead à la fac, Jill tombe sous le charme du jeune homme ainsi que de l’avenir nouveau et plein de promesses qu’il incarne.

___Ambitieux et déterminé, Cade projette d’embrasser une carrière politique avec, en ligne de mire, les élections parlementaires. Très impliqué dans la campagne électorale de Mark Bylina, un républicain environnementaliste, il compte sur son engagement en tant que bénévole dans ces élections pour se bâtir un réseau et décrocher un poste dans l’administration en cas de victoire de son candidat.

___Jill et Cade sont la quintessence du jeune couple, fous amoureux, profondément idéalistes et travaillant dur pour se construire l’avenir brillant dont ils rêvent ensemble. Lorsque Jill tombe inopinément enceinte, les deux jeunes gens sont persuadés que cet évènement ne va pas compromettre leurs projets. Pourtant, à court terme, cela va entraîner des changements de plans imprévus pour Cade. L’arrivée du bébé le contraint à économiser pour espérer pouvoir retourner à la fac à l’automne. Dès lors, Cade ne voit pas d’autre alternative que de retourner pour l’été chez ses parents, avec Jill. Une décision loin d’être anodine et qui coûte beaucoup au jeune homme. Car, pour des raisons assez obscures aux yeux de sa fiancée, Cade a toujours fait preuve d’une détermination inflexible pour tenir Jill à l’écart de sa famille. Une situation de plus en plus pesante pour la jeune femme qui, livrée à elle-même depuis la mort du dernier parent qu’il lui restait, ne comprend pas quels motifs peuvent justifier cette attitude et se sent rejetée de la part de son compagnon. Pourtant, en dépit de toutes ses tentatives pour s’affranchir d’une famille disloquée et hantée par son passé, Cade va donc être contraint de retourner temporairement dans la maison de son enfance en compagnie de sa promise. Là bas, il va être rattrapé par son passé et se retrouver enlisé malgré lui dans les conflits familiaux et la lente descente aux enfers de son frère, Elias, tout juste revenu d’Afghanistan. Peu à peu, le ressentiment le ronge à mesure que le monde semble conspirer pour anéantir ses projets. Plombé par une carrière au point mort et les dettes qui s’accumulent, il est au bord de la crise de nerfs lorsque la tragédie frappe.

___Si la relation de Jill et Cade constitue le fil conducteur du récit, c’est bien le personnage d’Elias qui en est l’élément catalyseur. Après avoir passé trois ans à servir l’armée en Afghanistan, Elias regagne le domicile familial, traînant dans ses bagages des traumatismes aussi invisibles que dévastateurs. Au-delà des séquelles physiques, c’est un mal plus insidieux et pervers qui ronge le jeune homme, le coupant peu à peu de ses proches et du monde extérieur. Retranché dans la maison de ses parents où il se laisse peu à peu dépérir, Elias présente tous les symptômes du syndrome post-traumatique que subissent de nombreux militaires rentrés de missions. Pourtant, aucun de ses appels au secours ni de ceux de ses proches ne trouveront d’écho. Malgré les efforts désespérés et parfois maladroits de Jill ainsi que les vaines tentatives de ses proches pour faire sortir Elias de sa catatonie, l’ancien militaire sombre inexorablement dans la dépression. Dans cette lente descente aux Enfers, Elias entraînera tous ses proches. C’est le point de départ d’une spirale infernale dévastatrice pour sa famille, une véritable bombe à retardement, jusqu’au basculement dans la tragédie.

___Troublant et d’une rare intensité, « Quand nous étions heureux » est un roman choral qui explore le thème du syndrome post-traumatique tout en dénonçant le silence qui l’entoure. Au décours d’un récit embrassant les points de vue des différents protagonistes se retrouvant malgré eux entrainés dans la spirale d’un drame familial, Rebecca Coleman dénonce avec virulence le traitement des vétérans et l’absence de structure de prise en charge des victimes de stress post-traumatique.

___Livré à lui-même, sans autre soutien psychologique que celui de sa famille et sans autre assistance que celle des médicaments prescrits à tour de main par l’hôpital des vétérans, Elias, tout juste de retour d’Afghanistan, se trouve seul et désarmé pour lutter contre ses vieux démons. Face à ce combat perdu d’avance, l’issue tragique ne fait plus aucun doute pour le lecteur qui assiste impuissant aux vaines tentatives de Jill et de Cade pour tenter de sortir l’ancien militaire de sa torpeur. Le roman de Rebecca Coleman prend dès lors la forme d’une bombe à retardement, dont le dénouement tragique semble inéluctable.

___Avec un souci permanent de justesse dans le choix des mots et un sens de la formulation indéfectible, l’auteure nous fait pénétrer dans l’intimité de ces individus à la découverte de leurs secrets et de leurs fêlures les plus intimes comme les plus profondes. Au fil des chapitres, elle affine et étoffe ainsi les portraits de ses personnages, les saisissant avec une finesse psychologique remarquable. Sous sa plume, les carapaces se fendent, révélant des plaies encore béantes d’un passé tenace. Rebecca Coleman sonde les coeurs abimés et les âmes tourmentés de ces individus ordinaires, nous dévoilant sans détour leurs sentiments les plus secrets comme leurs instincts les plus violents. Ecorchés et tourmentés, ces caractères, tous campés avec un réalisme saisissant, acquièrent une densité attachante et se révèlent autant de reflets d’une Amérique pleine de contradictions et d’incohérences.

___Enfant prodige de la famille, Cade est l’archétype du rêve américain, autrement dit du self-made-man (l’homme qui ne doit sa réussite qu’à lui-même). Déterminé, il est prêt à tout pour réussir, y compris à marcher sur les autres. Sa soeur ainée, Candy, aussi pieuse que simple d’esprit, incarne pour sa part l’Amérique puritaine. Mère d’une tripotée d’enfants, elle voue une dévotion totale à son mari dont elle partage par ailleurs les opinions xénophobes. Quant à Elias, dernier membre de la fratrie, il est l’illustration de l’Américain patriote qui, après avoir longtemps vécu dans l’ombre de son frère tout en étant la victime silencieuse de son ambition dévorante, a entraperçu dans l’engagement militaire une opportunité de donner un sens à sa vie.

___Autant d’individus disparates que de personnalités qui traînent comme un fardeau leurs blessures passées. Dans cette famille déjà au bord de l’implosion, gangrénée par les ressentiments et les non-dits, la déchéance d’Elias va achever de détruire le peu de ciment qui assurait jusqu’alors la cohésion de la structure familiale. Face à la tragédie, chacun va réagir différemment mais les actes de certains vont être lourds de conséquences voire dévastateurs pour toute la famille.

___Mais au-delà du thème fondateur du récit, « Quand nous étions heureux » est également un portrait sans concession d’une Amérique profonde âpre, désenchantée et déboussolée. Car à travers le basculement de cette famille dans la tragédie, Rebecca Coleman nous montre la face cachée des Etats-Unis et expose sous nos yeux les revers du rêve américain. Elle dresse les contours d’un pays qui cultive les individualismes et les inégalités, générateur d’une société paranoïaque et de laissés pour compte. Avec un style percutant et un sens du dialogue affirmé, elle ébauche ainsi le portrait d’une famille qui se délite et à travers elle, celui d’une Amérique pétrie de paradoxes.

___La finesse psychologique des portraits de ses personnages ainsi que leur trajectoire témoignent du soin particulier de l’auteure à éviter tout manichéisme ou toute morale conventionnelle. Le résultat, quoi que sombre et pessimiste démontre la volonté de l’écrivain à privilégier le réalisme au détriment du romanesque.

___Par le biais d’une succession d’évènements en chaîne, Rebecca Coleman construit une intrigue à la fois haletante, magistralement orchestrée et rondement menée qui hante durablement le lecteur une fois la lecture achevée.

Un récit magistral et sans temps mort, à découvrir absolument !

Je remercie infiniment les éditions Presses de la Cité pour cette formidable découverte ! 🙂

« A la grâce des hommes » de Hanna Kent

 

 

 

 

 

 

Résumé

Dans le nord de l’Islande, en 1829, Agnes Magnúsdóttir est condamnée à mort pour l’assassinat de son amant, Natan Ketilsson. En attendant que la sentence soit exécutée, Agnes Magnúsdóttir est placée en résidence surveillée à Kornsá, dans la ferme de l’agent de sécurité du canton, Jon Jonsson, avec sa femme et leurs deux filles. Horrifiées à l’idée d’héberger une criminelle, les membres de la famille évitent tout contact avec Agnes, qui leur inspire autant de peur que de dégoût. Seul Totti, le jeune révérend que la meurtrière a choisi comme guide spirituel pour la préparer à sa fin prochaine, tente de la comprendre. Alors que les mois passent, contraints de partager le quotidien, de travailler côte à côte cette terre gelée et hostile, le fermier et les siens se laissent peu à peu apprivoiser par la condamnée. Encouragée par le pasteur, Agnes livre le récit de sa vie, de son amour pour Natan, et des semaines qui ont conduit au drame, laissant entrevoir une vérité qui n’est pas forcément celle que tous pensaient connaître. Inspiré de la véritable histoire d’Agnes Magnúsdóttir, la dernière femme condamnée à mort en Islande, A la grâce des hommes est un roman sur la vérité, celle que nous croyons savoir et celle à laquelle nous voulons croire.

Mon opinion

★★

___Inspiré de faits réels, « A la grâce des hommes » est un roman historique relatant le destin tragique d’Agnes Magnúsdóttir qui fut la dernière femme à être publiquement exécutée en Islande en 1830 après avoir été accusée du meurtre de deux hommes. Si le cas d’Agnes est méconnu en France, l’affaire fit en revanche grand bruit en Islande. Natan Ketilsson, l’une des deux victimes, était un personnage public qui entretenait d’étroites relations avec de nombreux poètes et libres penseurs.

___Le roman de Hannah Kent s’ouvre sur l’annonce d’une décision pour le moins effarante pour le lecteur de notre époque. Ayant choisi d’exécuter Agnes dans le canton où le crime a été commis, et ne disposant d’aucun édifice public susceptible d’accueillir les prisonniers, les autorités décident de loger les condamnés dans les fermes du canton « auprès de bons chrétiens susceptibles de leur inspirer du repentir, et pour lesquels ils travailleront en attendant leur exécution ». Jon Jonsson et sa famille se voient donc désigner pour loger la criminelle. Une décision qui, loin de ravir les principaux intéressés, engendre bientôt des tensions au sein du foyer et de la communauté locale.

___Précédée par sa réputation de meurtrière, Agnes inspire une véritable terreur chez ses logeurs et nous intrigue avant même son arrivée dans son lieu de détention. Pourtant, la jeune femme qui franchit le seuil de la ferme n’a rien d’un monstre sanguinaire. Sale, chétive, très affaiblie par les mauvais traitements dont elle a fait l’objet, la criminelle offre un tableau déconcertant à la famille qui l’accueille.

___Kent brosse habilement le portrait de cette famille ordinaire confrontée malgré elle à des évènements exceptionnels. L’auteure croque avec beaucoup de justesse les réactions inspirées par une telle situation, témoignant d’un talent certain à saisir les comportements humains.

___Les détails de la vie d’Agnes, de son enfance difficile à la nuit du drame, nous sont narrés à travers ses souvenirs et ses discussions avec Thorvadur Jonsson, le sous-révérend choisi par la jeune femme pour être son directeur de conscience. Durant ces longs mois d’attente, l’inexpérimenté révérend Tóti tient davantage le rôle d’auditeur des monologues d’Agnes que de guide spirituel. La sincérité et la dignité avec lesquelles la condamnée se livre imprègnent son récit d’une force tranquille qui berce le lecteur page après page.

___Au fil des mois, le lecteur assiste ainsi à la lente métamorphose d’Agnes aux yeux de ses détenteurs. La crainte des premiers jours laisse peu à peu place à la curiosité, et les habitants de la ferme réalisent progressivement que la vérité est beaucoup plus complexe que la version officielle. Loin de la victime innocente à laquelle on veut bien faire croire, Natan Ketilsson apparaît comme un personnage trouble, manipulateur, aussi adulé que détesté dans la communauté. Tandis que se dessinent peu à peu les contours du drame qui se prépare, la date fatidique de l’exécution d’Agnes se fait elle aussi de plus en plus imminente. La superposition de ces deux évènements engendre une montée en puissance en rythme et en tension. L’atmosphère déjà oppressante devient suffocante pour le lecteur qui retient son souffle jusqu’à la dernière page.

___Kent a construit son roman sur la base de documents réels, incluant des correspondances, des notes publiques ainsi que des poèmes datant de l’époque des faits. L’auteure émaille son récit des traductions de certains de ces documents. Le style froid et formel de ces encarts tranche avec la narration éthérée où se mêlent les descriptions des paysages d’Islande à l’atmosphère ouatée des confidences. La narration passe alternativement de la première à la troisième personne dans un mouvement de perspective habilement mené par l’auteure et rappelant certains procédés cinématographiques. L’écriture de Kent est ainsi très visuelle et nous catapulte immédiatement dans la ferme de Kornsa où l’étendue des paysages nordiques offre un contraste saisissant avec la promiscuité dans laquelle vivent les personnages. Entre immensité et confinement, violence et poésie, amour et haine, le roman de Kent est un jeu de clair-obscur permanent. Grâce à un talent de conteuse hors pair, l’auteure restitue avec brio la beauté sauvage des paysages d’Islande ainsi que le froid mordant du blizzard. Mais au-delà de l’aspect purement esthétique du récit et à l’image du climat impitoyable, elle nous dépeint surtout les contours d’une société féroce, minée par les inégalités et qui entend faire d’Agnes un exemple.

___Avec « A la grâce des hommes », Hannah Kent réussit ainsi la délicate prouesse d’extraire d’une sordide histoire de meurtre le récit bouleversant d’une femme qui n’aura eu de cesse de se faire rejeter par tous les gens qu’elle a aimés. Sans attaches, ne pouvant compter que sur elle-même, la force avec laquelle Agnes persiste à affronter les épreuves est aussi admirable que poignante.

___Sans jamais sombrer dans la caricature ni verser dans le larmoyant, Hannah Kent nous offre ainsi un roman pudique et d’une grande sincérité, qui n’a d’autre prétention que celle de restituer au personnage d’Agnes Magnúsdóttir la part d’humanité dont elle a longtemps été privée.

___Un portrait absolument saisissant d’une femme au destin hors du commun, et dont l’histoire hante durablement le lecteur, longtemps après avoir tourné la dernière page.