[Film] « Eve » de Joseph L. Mankiewicz (1950)

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  • Titre original : All about Eve
  • Année : 1950
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Drame
  • Réalisation : Joseph L. Mankiewicz
  • Scénario : Joseph L. Mankiewicz, Erich Kästner, Mary Orr
  • Producteur(s) : Darryl F. Zanuck
  • Production : Twentieth Century Fox
  • Interprétation : Bette Davis (Margo Channing), Anne Baxter (Eve Harrington), George Sanders (Addison DeWitt), Celeste Holm (Karen Richards), Gary Merrill (Bill), Hugh Marlowe (Lloyd Richards), Barbara Bates (Phoebe), Marilyn Monroe (Miss Caswell)…
  • Durée : 2h08

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Avis

★★★★★

___Tiré de la nouvelle « The Wisdom of Eve » de Mary Orr, parue en 1946, « Eve » s’inscrit dans une série de films décrivant la face sombre de Hollywood. Un thème qui inspire alors un grand nombre de réalisateurs (« Boulevard du Crépuscule » de Billy Wilder (1950), « Les ensorcelés » de Vincente Minnelli (1952) ou encore « Chantons sous la pluie » (1952) pour ne citer que ces trois-là). Avec ce long-métrage, Mankiewicz nous livre une vision désenchantée et cynique du show-business, bien loin des clichés et de la représentation idyllique largement véhiculée par les médias. « Eve » nous plonge dans les coulisses de ce spectacle vivant permanent et où les stars, dépourvus de leurs artifices, révèlent leur vraie nature. Le film traite ainsi de l’ambition destructrice ainsi que des manipulations et des luttes intestines qui se déroulent en coulisse pour décrocher un rôle. Il évoque avec brio la superficialité de ce monde de carton-pâte et l’hypocrisie omniprésente de ceux qui le composent.

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« Attachez vos ceintures, la soirée va être mouvementée! » – Célèbre réplique de Margo (Bette Davis) avant la soirée d’anniversaire de Bill

___Après avoir connu le succès, Margo Channing (Bette Davis) est désormais une vedette sur le déclin. Une étoile de Broadway qui voit au fil des années son éclat pâlir à mesure que sa jeunesse se fane. Blasée par la célébrité, insupportable avec son entourage, elle tient le premier rôle dans la dernière pièce de son ami, Lloyd Richards, et mise en scène par son fiancé, Bill Sampson.

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Un soir, à la fin d’une représentation, Margo voit débarquer dans sa loge une de ses jeunes admiratrices, une dénommée Eve Harrington (Anne Baxter). La jeune inconnue, qui ne loupe aucune de ses apparitions sur scène, semble très impressionnée de se trouver ainsi face à face avec son idole. Margo, d’abord amusée par la timidité et la naïveté de la jeune provinciale ne tarde pas à se laisser émouvoir par son récit tire-larme et décide de la prendre sous son aile. Eve devient bientôt son assistante dévouée, s’acquittant de ses tâches avec le plus grand zèle. Faisant preuve d’un investissement total à sa fonction, elle semble particulièrement désireuse de se rendre indispensable à l’actrice qui commence peu à peu à voir d’un mauvais oeil l’intrusion toujours plus grande dans son quotidien et son intimité.

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Sous ses airs de jeune oie blanche inoffensive, Eve est en réalité une jeune louve aux dents longues, qui rêve de brûler les planches et de goûter à l’ivresse que procurent les applaudissements du public en délire. Une ambition chevillée au corps qu’elle prend soin de dissimuler sous une modestie feinte. Désireuse d’aider la jeune femme à s’affirmer et à faire ses premiers pas de comédienne, Karen Richards (l’épouse du dramaturge à l’origine de la pièce dans laquelle joue Margo), fera finalement les frais de l’arrivisme de sa protégée. Après avoir introduit la jeune débutante auprès de son idole, elle lui obtient le rôle de doublure et deviendra la victime de ses manipulations, ne réalisant que trop tardivement comment Eve s’est en réalité servie d’elle et des conséquences de ses agissements sur la carrière de Margo.

___Composée à partir d’une série de retours en arrière, la narration du film se révèle d’une redoutable efficacité. Racontée par les principaux témoins de son ascension, la figure de Eve devient un personnage en perpétuelle construction, aussi bien à travers le regard de ceux qui assistent à sa consécration que par les yeux du spectateur qui découvre les coulisses de son ascension spectaculaire. Il y a d’abord ce que la mise en scène d’introduction nous laisse paraître des personnages, et ce qu’on l’on découvre à travers le récit croisé des témoins, qui bouleverse complètement notre rapport à cette même séquence. Car à mesure qu’Eve progresse dans son escalade sociale, les indices révélant sa véritable nature s’accumulent à travers différentes scènes clés. On pense par exemple à celle où Margo surprend la jeune femme en train de se mirer dans la glace, portant devant elle la robe de scène de son idole. Ou celle, mythique, de la soirée d’anniversaire de Bill au cours de laquelle, assise sur les marches de l’escalier, elle se livre à un remarquable soliloque où elle évoque son désir ardent de connaître l’admiration et les applaudissements du public.

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Pour parvenir à ses fins, elle n’hésite pas à manipuler l’entourage de Margo et multiplie les combines. Elle rallie à sa cause Addison De Witt (George Sanders), un critique influent mais sans scrupules dont elle fera l’erreur de sous-estimer les capacités d’analyse et de nuisances. Ce dernier observe à distance et de son oeil cynique les manigances d’Eve. Il est avec Birdie (la dame de compagnie de Margo), l’un des seuls à voir d’emblée clair dans le jeu et les intentions de la jeune femme et à percer à jour son arrivisme forcené.

eve-dewitt2___Car Eve ne réserve pas ses talents de comédienne aux planches. Pour cette jeune femme avide de gloire, la vie réelle est une vaste scène sur laquelle elle peut à chaque instant exercer l’étendue de ses talents d’actrice. L’aplomb et le sang-froid avec lesquels elle débite ses mensonges et la grande habileté avec laquelle elle parvient à duper son monde constituent autant de preuves tangibles pour le spectateur de ses dispositions et de sa plasticité à se fondre dans le personnage qu’elle s’est créé de toutes pièces. Eve aborde l’existence comme une scène de théâtre, jouant la comédie sur les planches comme dans la vie réelle. De ce constat surgit la question centrale du film : qu’y-a-t-il derrière le personnage qu’elle interprète ? N’est-on face qu’à une simple illusion, à une enveloppe vide sans substance ? Posé ainsi, le film de Mankiewicz semble résonner comme une redoutable mise en garde contre le risque d’aliénation qui accompagne l’obsession de la réussite et la course effrénée vers le succès. A force de mensonges, Eve s’est enfermée dans son rôle. Elle ne vit qu’à travers ses fictions, prisonnière de son personnage. Si elle est parvenue à dépasser le statut de simple « doublure » de Margo, elle n’en reste pas moins une image artificielle, un reflet inconsistant, un travestissement du réel. Elle s’est perdue dans sa propre contemplation, dans une projection idéalisée d’elle-même qui n’existe qu’à travers le regard des autres et du public. Alors qu’elle touche enfin la consécration, son masque de duplicité se fend. Seule dans sa chambre d’hôtel, elle erre tel un spectre qui a sacrifié son âme et son identité sur l’autel du succès. A contrario, Margo suivra la trajectoire inverse, parvenant à rompre avec son double fictionnel pour prendre sa vie en mains en tant que femme et non plus comme simple actrice. Finalement éclipsée par l’ambitieuse Eve qui lui ravit le trophée de la meilleure comédienne, sa défaite en tant qu’actrice signe une victoire bien plus importante pour Margo : celle du triomphe de la personnalité et de la sincérité sur l’imposture et les faux-semblants.

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___Si le film de Mankiewicz se focalise sur le milieu du théâtre, on devine que la critique sous-jacente est en fait plus générale, ciblant en réalité toute une industrie du spectacle, cette usine à rêves qui propulse de jeunes gens au sommet aussi rapidement qu’elle brise des carrières (et des vies). Rongée par ses angoisses, Margo traverse une véritable crise existentielle et appréhende l’avenir. A quarante ans, elle sait que ses plus belles années se trouvent désormais derrière elle et qu’elle ne pourra pas éternellement camper des rôles de jeunes beautés. Elle s’inquiète pour la pérennité de sa carrière et redoute de voir son fiancé (un metteur en scène de huit ans son cadet) la quitter pour une femme plus jeune qu’elle. Se trouvant à un tournant de son existence, elle craint de découvrir que derrière l’image qu’elle s’est forgée au cours de sa carrière de comédienne, ne reste en réalité plus qu’une coquille vide, sans attraits ni réelle identité. D’abord agacé par sa conduite, le spectateur finit par se rallier à sa cause. On comprend peu à peu que derrière les caprices et les excès de la star se cache la peur dévorante de sombrer dans l’oubli.

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Le personnage impitoyable de DeWitt symbolise, pour sa part, parfaitement le rôle de la critique qui a entre ses mains le sort de chaque spectacle et de chaque artiste. Lorsque Eve s’apprête à faire ses preuves, elle s’est d’abord assurée de la présence des chroniqueurs les plus influents du milieu, et dont la faveur est indispensable pour faire décoller sa carrière. DeWitt ne manquera pas de le lui rappeler à la fin du film ; alors qu’Eve essaie de se jouer de lui et d’échapper à son emprise, il la remet rapidement à sa place. Après l’avoir confronté à ses mensonges et à ses bassesses, il lui fait remarquer que la jeune comédienne reste une de ses « créatures » et lui, le maître marionnettiste qui tire les ficelles.

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Porté par des dialogues pétillants d’intelligence et plein d’ironie amère, le film met donc en scène l’opportunisme sans vergogne et les rivalités qui animent de jeunes gens prêts à tout pour se frayer un chemin dans le monde du théâtre. Outre le duo principal formé par Bette Davis et Anne Baxter qui livrent ici une prestation sans fausse note, « All about Eve » mérite également qu’on s’y arrête pour assister à la performance de l’incandescente Marilyn Monroe qui y tient un de ses tous premiers rôles.

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Acclamé par la critique lors de sa sortie, « All About Eve » fut nommé pour 14 Oscars et en remporta 6, dont celui du meilleur film. Il reste à ce jour considéré à juste titre comme l’un des meilleurs films américains de tous les temps. Un classique indétrônable dont les nombreuses qualités ont largement démontré son statut de chef-d’œuvre du cinéma.

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[Film] « Pension d’artistes » de Gregory La Cava (1937)

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  • Titre original : Stage Door
  • Année : 1937
  • Pays: Etats-Unis
  • Genre : Comédie
  • Réalisation : Gregory La Cava
  • Scénario : Morrie Ryskind, Anthony Veiller
  • Producteur(s) : Pandro S. Berman
  • Production : RKO
  • Interprétation : Katharine Hepburn (Terry Randall), Ginger Rogers (Jean Maitland), Adolphe Menjou (Anthony Powell), Gail Patrick (Linda Shaw), Andrea Leeds (Kay Hamilton), Lucile Ball (Judy Canfield), Constance Collier (Catherine Luther)…
  • Durée : 1h32

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Avis

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___Librement adapté d’une pièce du même nom qui faisait alors un triomphe à Broadway (écrite par Edna Ferber et George S. Kaufan en 1936), « Stage door » relate les hauts et les bas d’un groupe de jeunes actrices ambitieuses, issues de milieux différents, et vivant regroupées dans une modeste pension New-Yorkaise. Un film inspiré et d’une rare spontanéité qui aborde avec brio la précarité de la condition d’artiste dans l’Amérique des années 30.

___Elle-même comédienne rangée, Mrs Orcutt (Elizabeth Dunne) est propriétaire des « feux de la rampe » (Footlights club), une pension d’artistes à New York qui héberge de jeunes femmes désireuses de percer dans le monde du spectacle.

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Jean (Ginger Rogers) accueillant (fraichement) Terry Randall (Katharine Hepburn) lors de son arrivée à la pension

Terry Randall (Katharine Hepburn), aspirante comédienne issue de la bonne société du Middle West espère elle aussi faire ses preuves dans ce milieu qui compte beaucoup de candidates mais peu d’élues. La riche héritière débarque incognito à la pension de Mrs Orcutt. Elle est cependant aussitôt trahie par son allure distinguée et ses manières qui détonnent franchement avec le reste du groupe. La nouvelle arrivante fait l’objet de tous les regards et de toutes les conversations.

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Terry, la nouvelle venue à la pension, faisant l’objet de toutes les conversations

Parmi les autres pensionnaires, il y a notamment : Linda Shaw (Gail Patrick), jeune femme sophistiquée et prétentieuse (et grassement entretenue par Anthony Powell (Adolphe Menjou), un producteur aussi philanthrope que pervers) ; Jean Maitland (Ginger Rogers), danseuse au caractère bien trempé; et Kaye Hamilton (Andrea Leeds), comédienne prometteuse qui a connu un grand succès la saison passée dans le rôle-titre du dernier spectacle de Powell. Toutes espèrent rencontrer un producteur ou un généreux mécène qui fera décoller leur carrière.

A la pension, Terry se trouve rapidement contrainte de faire chambre commune avec Jean. Entre les deux jeunes femmes, les premiers échanges sont pour le moins houleux. Elles se livrent un duel verbal sans concession, rivalisant de répliques mordantes et de piques assassines. Il faudra à Terry beaucoup de patience et toute sa force de caractère pour parvenir à se faire accepter parmi ses nouvelles camarades. Au sein de cette ruche de talents en germe, seule la douce et tranquille Kay accueille la nouvelle venue avec bienveillance.

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Kay (Andrea Leeds) et Terry (Katharine Hepburn)

En apparence plus effacée, c’est aussi la plus travailleuse de toutes, et celle qui a le plus de talent. Après avoir connu un premier succès sur les planches, elle rêve de décrocher ce qu’elle considère être le rôle de sa vie : celui de Jeannette dans la pièce « Avril enchanté ». Un rôle qui sera finalement attribué à Terry grâce à l’intervention en coulisse d’un mystérieux mécène…

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Kay (Andrea Leeds) confiant à son amie Jean (Ginger Rogers) son désir brulant d’obtenir le premier rôle dans la pièce « Avril enchanté »

___Dès la scène d’ouverture le ton du film est donné. « Les feux de la rampe » apparait aux yeux du spectateur comme un vase clos, un lieu bouillonnant de vie et de féminité. Dans un va-et-vient permanent, il y règne une ambiance de joyeux désordre où la journée s’écoule sans temps-mort, entre disputes et confidences, au rythme des ragoûts insipides servis à chaque repas. Bien plus qu’un espace de vie, les locataires partagent leurs désillusions et petits bonheurs quotidiens qui constituent les aléas de leurs trajectoires d’artistes en herbe. Les répliques fusent, pleines de fougue et de verve, et les réparties cinglent à une allure endiablée. Mais c’est bien cette atmosphère survoltée et querelleuse qui fait tout le sel du film. On assiste à une surenchère de bons mots et de traits d’esprit allant des plus fins aux plus mordants. Des dialogues au cordeau qui grouillent d’inventivité et d’impertinence, à l’image de la délicieuse insolence de celles qui les débitent. Derrière la cacophonie apparente, de vraies personnalités surgissent. Des caractères variés et bien identifiables qui se dessinent dès la première scène et s’affirment tout au long du film.

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1) Mrs Orcutt et Catherine Luther (Constance Collier) ; 2) Jean, Mrs Orcutt et Linda (Gail Patrick); 3 et 4) Jean et Judy (Lucille Ball)

A côté des personnages principaux, même les rôles secondaires tirent leur épingle du jeu et parviennent à retenir l’attention du spectateur : de Hattie (Phyllis Kennedy), la domestique qui veille à la bonne tenue de la maisonnée à Judy (Lucille Ball) qui enchaîne les rencards avec des garçons un peu niais, en passant par Olga (Norma Drury Boleslavsky), pianiste confirmée, qui met ses talents au service de ses camarades afin de leur permettre de répéter leurs numéros. Ou encore Eve (Eve Arden) qui déambule toujours affublée de son chat qu’elle porte enroulé sur ses épaules comme s’il s’agissait d’un accessoire de mode et Catherine Luther (Constance Collier), ancienne comédienne, qui semble errer dans la pension telle le spectre d’une actrice obsolète qui se raccroche au souvenir de ses anciens rôles.

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Catherine Luther (Constance Collier) exposant aux pensionnaires sa conception du jeu d’acteur et sa vision du théâtre

___Avant le tournage, Gregory La Cava avait chargé une de ses assistantes (Winfrid Thackrey) de s’infiltrer au sein du Hollywood Studio Club (sorte d’hôtel particulier réservé à de jeunes artistes femmes que le manque d’argent ou de relations rendait vulnérables). L’objectif était pour le réalisateur, d’engranger de la matière en vue de son futur film. Durant cette période et en accord avec la gérante de l’établissement, elle se fit passer pour une aspirante actrice et était chargée d’écouter les conversations des jeunes femmes dans la salle commune, prenant des notes et retenant les échanges les plus piquants. Si certains des dialogues furent réutilisés dans le film, ce travail préparatoire permit surtout de saisir l’ambiance de camaraderie féminine et l’état d’esprit qui se dégageait de cette vie en communauté. Sur le tournage, le réalisateur observait de même avec grande attention les conversations des comédiennes en dehors du plateau, toujours à l’affut d’un bon mot ou d’une attitude susceptible d’être reprise dans le film. Rendu à l’écran, cela donne une impression de grand naturel dans les interactions et une réelle complicité entre les actrices.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à sa colocataire Jean (Ginger Rogers)

___Nommé dans 4 catégories pour l’oscar, « Pension d’artistes » permit à Ginger Rogers de démontrer l’étendue de sa palette dramatique (et pas seulement ses talents de danseuse) dans un film où son nom n’était pas accolé à celui de Fed Astaire. Quant à Katharine Hepburn, il lui fournit l’occasion de renouer avec le succès après plusieurs échecs commerciaux successifs1. Dans ce film, l’actrice campe une jeune femme déterminée et taillée pour l’aventure qui rejette farouchement l’existence aisée et confortable que lui offre sa famille pour devenir l’unique artisan de sa vie.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) observant les autres pensionnaires

En se joignant à ces apprenties comédiennes désargentées, elle rêve de se construire un destin à la mesure de celui de son grand-père, un pionnier, parti à la conquête de l’Ouest. Une simple « lubby » pour son père qui, au cours d’un déjeuner en tête-à-tête, lui pose un ultimatum. Si elle s’obstine dans cette voie, ce sera seule et par ses propres moyens, sans compter sur le soutien de sa famille. Il espère secrètement qu’après avoir connu l’échec, sa fille retrouve le chemin de la cellule familiale et d’une vie rangée. De son côté, Terry demeure inflexible, convaincue que le travail est la seule clef de la réussite. Issue d’un milieu bourgeois, elle ne réalise pas à quel point sa vision du monde qui l’entoure est en réalité biaisée. Elle a bénéficié d’une éducation privilégiée et a grandi à l’abri, dans une bulle qui l’a préservée des difficultés. Malgré ses efforts, la fracture sociale qui la sépare de ses camarades finit toujours par la rattraper, donnant lieu à des dialogues de sourds et des échanges parfois explosifs. Incapable de saisir le prosaïsme du quotidien et des difficultés matérielles auxquelles ses camarades se trouvent confrontées, les commentaires abrupts de la jeune femme manquent souvent de tact et de discernement. Comme une enfant déconnectée du réel, Terry ne réalise pas que l’argent et les relations sont autant de facteurs qui pèsent dans la balance et truquent l’équation du succès. Dans ce milieu impitoyable où la compétition fait rage et où le talent n’est pas toujours le garant de la réussite, les places se paient en effet souvent cher pour décrocher un rôle.

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Terry Randall (Katharine Hepburn) s’adressant à Anthony Powell (Adolphe Menjou) après avoir forcé le passage à son bureau

Véritable symbole d’un système corrompu, Powell incarne l’archétype du producteur amoral qui abuse de son autorité sur de jeunes femmes vulnérables et influençables. Auprès de ses victimes, il déroule un même scénario bien rodé et multiplie les promesses.

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Powell (Adolphe Menjou) dans un face-à-face avec Terry (Katharine Hepburn)

Après Linda, dont il finit par se lasser, c’est bientôt au tour de Jean de faire les frais des tentatives de séduction insistantes du producteur. Repérée tandis qu’elle répète avec son amie Annie (Ann Miller2), la jolie blonde, d’abord méfiante, ne résiste pourtant pas longtemps à l’appel des projecteurs et cède progressivement du terrain.

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Jean (Ginger Rogers) baisse peu à peu la garde face à Powell (Adolphe Menjou)

Les mises en garde de Linda (qui lui livre par le menu et sur un ton mi menaçant mi sarcastique ce qui l’attend si elle se rend chez Powell) ne semblent pas l’impressionner.

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Elle rêve de voir son nom illuminer Broadway. Une fois dans l’appartement du producteur, elle se remémorera pourtant les paroles ô combien malheureusement prophétiques de sa meilleure ennemie.

Quant à Kay, telle une étoile filante, elle connait un destin aussi fulgurant que tragique. Après avoir connu une gloire éphémère, elle ne parvient pas à rebondir. Tout au long du film, l’ombre de la tragédie plane en permanence sur son personnage. Son existence marquera cependant de manière indélébile la vie de ses camarades qui se trouveront à travers elle à jamais liées par un traumatisme et une douleur communes.

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Kay (Andrea Leeds) se remémorant son triomphe sur scène la saison passée

___C’est donc un portrait tout en contrastes que nous livre Gregory La Cava. Un film à la fois drôle et tragique, dans lequel les grandes ambitions individuelles et les rêves de gloire sont éclipsés par les impératifs du quotidien : la course aux auditions et la quête fébrile du prochain cachet qui permettra de payer la chambre et de remplir les estomacs affamés. Autant d’angoisses dissimulées sous les rires tonitruants et les échanges mordants qu’on se lance à la figure. Un détachement de façade doublé d’un cynisme exubérant, comme en réponse à la précarité de leur condition et aux désillusions successives que chacune traverse de son côté. L’ironie piquante des dialogues et l’ambiguïté des situations qui oscillent entre trivialité et pathétique servent alors souvent de masques à des blessures profondes et à une réalité trop sordide pour être affrontée sans ces filtres. La crudité n’est pas tant dans les images que dans ce qui se passe hors de la scène : les regards en biais (où se lit tantôt la lubricité, tantôt la peur), les non-dits et ce que l’on devine entre les lignes. Face à un monde d’hommes qui leur est résolument hostile, la désinvolture et le sarcasme deviennent leurs meilleures armes pour chasser la morosité des coeurs et ne pas se laisser ronger par le désespoir. Le spectateur rit, tout en percevant en arrière-plan le caractère malsain et profondément précaire de la situation des personnages.

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Jean (Ginger Rogers) évoquant sa première rencontre avec Powell

___Dans « Pension d’artistes », La Cava se place du côté des femmes, dans un film résolument féministe. Décrivant une société patriarcale dans laquelle ce sont les hommes qui fixent les règles et occupent les postes influents, il montre sans détour comment certains usent de ce rapport de force à leur avantage et dénoncent les abus de pouvoir. Plus qu’un simple point de chute, la pension de Mrs Orcutt symbolise pour ces jeunes femmes démunies un lieu sécurisant, qui leur appartient, et dans lequel elles peuvent laisser libre cours à leurs sentiments, sans craindre de subir la domination des hommes. Car n’entre pas qui veut dans cette forteresse peuplée de femmes. Avant de réussir à s’y introduire, Terry commence par se heurter à une porte condamnée. Anthony Powell ne vient jamais chercher Linda en personne (faisant simplement avancer son chauffeur) et les rares hommes qui s’aventurent dans les lieux n’en dépassent jamais le seuil. Quant au chat de Eve (Henry), seul représentant mâle du domaine, il se fera finalement rebaptiser Henrietta après que l’on ait finalement découvert qu’il s’agissait en fait… d’une femelle !

Le réalisateur s’applique à mettre en scène des femmes jeunes, mais pas naïves. En dépit de leur âge et de leur fraîcheur, elles portent déjà le poids des désillusions traversées et de quelques rêves brisés. Sans connaître le détail de leurs vies passées (lesquelles ne nous sont jamais dévoilées), on devine cependant des plaies encore à vif, donnant au film une ambiance particulière, où cohabitent légèreté de ton et profondeur des sentiments. « Pension d’artistes » repose en grande partie sur une gestion subtile et maitrisée de cette tonalité douce-amère. Le film joue en permanence sur un équilibre fragile, susceptible de faire passer le spectateur du rire aux larmes à chaque instant, avant de basculer ouvertement dans le drame sur la dernière partie. L’évènement tragique qui précipite ce changement de registre sera aussi celui qui permettra à Terry de se révéler en tant qu’actrice. Sidérée par la nouvelle qu’elle vient d’apprendre, elle traverse les coulisses comme un spectre, avant de paraitre sur scène où, transfiguré par la douleur, son jeu devient méconnaissable. Sous le regard larmoyant de ses camarades, les yeux embués de larmes et la gorge serrée par l’émotion, son interprétation devient bouleversante.

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Terry (Katharine Hepburn) lors de la première de « Avril enchanté » (juste avant la célèbre réplique: « The calla lilies are in bloom again… »)

Dans une jolie conclusion, le film nous ramène quelques mois plus tard dans une pension qui grouille à nouveau de son agitation habituelle. Tandis que Judy part vers de nouvelles aventures, une nouvelle venue débarque, les yeux brillant d’espérances. Comme si de rien n’était. A la pension, la vie reprend ses droits et l’histoire semble se répéter. De nouvelles étoiles prenant la place de celles disparues. Après tout, « The show must go on »…

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Jean et Terry après la représentation de « Avril enchanté »

Car si la compétition fait rage entre certaines, c’est avant tout un remarquable esprit de solidarité et de camaraderie féminine qui domine, en particulier dans les coups durs. L’échec de l’une devient celui de l’ensemble du groupe. On se serre beaucoup plus les coudes que ce que la virulence des mots échangés pourrait laisser croire. Malgré la précarité de leur situation, on devine que les pensionnaires de Mrs Orcutt ne renonceraient à leur « taudis » pour rien au monde. Il en va bientôt de même pour le spectateur qui voudrait lui aussi continuer à suivre les joies et les peines de cette tribu attachante. On quitte tout ce petit monde à regret, et on voudrait ne jamais voir la porte de la pension se refermer une fois le film terminé.

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Notes et anecdotes :

  1. En 1933, elle joua à Broadway dans la pièce The Lake de Dorothy Massingham, qui fut l’un de ses plus grands échecs professionnels. La caustique Dorothy Parker fit des gorges chaudes de son interprétation dans une critique assassine où elle écrira à son propos : « Courez au Martin Beck, Katharine Hepburn y décline le registre complet de l’émotion, de A à B. ». La réplique mythique entendue dans « Pension d’artistes » : « The calla lilies are in bloom again… », et que Terry se montre incapable de débiter correctement, est en fait issue de la pièce même de Dorothy Massingham. Dans la bouche du personnage interprété par Hepburn, cette mise en abyme fait donc directement écho à son échec à Broadway. L’actrice retourne ensuite à Hollywood où elle tourne plusieurs films : Alice Adams (Désirs Secrets, 1935) de George Stevens, Sylvia Scarlett (1935) de George Cukor, ainsi que Mary Of Scotland (Mary Stuart, 1936) de John Ford. Si le premier fut un succès, les deux autres furent des échecs retentissants.
  2. Ann Miller (à gauche ci-dessous), qui partage un numéro de danse avec Ginger Rogers (à droite) dans le film, avait dû mentir sur son âge pour obtenir le rôle. Prétendant être âgée de 18 ans, elle n’en avait en réalité que 14, et n’avait donc alors pas l’âge légal pour signer un contrat de travail.

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NB: Les images sont tirées de la version DVD du film (Editions Montparnasse)

 

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« Broadway Limited, tome 1: Un dîner avec Cary Grant » de Malika Ferdjoukh

Quatrième de couverture

Normalement, Jocelyn n’aurait pas dû obtenir une chambre à la Pension Giboulée. Mrs Merle, la propriétaire, est formelle : cette respectable pension new-yorkaise n n’accepte aucun garçon, même avec un joli nom français comme Jocelyn Brouillard. Pourtant, grâce à son talent de pianiste, grâce, aussi, à un petit mensonge et à un ingrédient miraculeux qu’il transporte sans le savoir dans sa malle, Jocelyn obtient l’autorisation de loger au sous-sol.Nous sommes en 1948, cela fait quelques heures à peine qu’il est à New York, il a le sentiment d’avoir débarqué dans une maison de fous. Et il doit garder la tête froide, car ici il n y a que des filles. Elles sont danseuses, apprenties comédiennes, toutes manquent d’argent et passent leur temps à courir les auditions. Chic a mangé tellement de soupe Campbell s à la tomate pour une publicité que la couleur rouge suffit à lui donner la nausée.Dido, malgré son jeune âge, a des problèmes avec le FBI. Manhattan est en proie à l’inquiétude depuis qu’elle a cinq ans. Toutes ces jeunes filles ont un secret, que même leurs meilleures amies ignorent. Surtout Hadley, la plus mystérieuse de toutes, qui ne danse plus alors qu’elle a autrefois dansé avec Fred Astaire, et vend chaque soir des allumettes au Social Platinium. Hadley, pour qui tout a basculé, par une nuit de neige dans un train.Un train nommé Broadway Limited. Le livre le plus étourdissant de Malika Ferdjoukh.

Mon résumé

___Suite à un rocambolesque malentendu sur fond de facétie linguistique, Jocelyn atterrit par erreur dans une pension réservée aux filles. Venu étudier la musicologie à Penhaligon College, le jeune français est finalement sauvé in-extremis par le potage aux asperges de sa mère. Les saveurs inégalables de la cuisine française (relevé d’une bonne dose d’amour maternel) ne tardent en effet pas à ensorceler l’intransigeante directrice (de son vraie nom Artemisia, alias le Dragon ou encore Cap’tain Bligh). Grâce à ses talents de musicien, Jo parvient ainsi à venir à bout des dernières résistances du Dragon qui lui accorde finalement un prix sur la chambre en échange de quelques sérénades hebdomadaires au piano.

___Seule figure masculine dans ce tourbillon de féminité, Jo ne tarde pourtant pas à être rapidement adopté par les pensionnaires (y compris par Mae West, Betty Grable et N°5 (respectivement les deux chats et le chien de la résidence)),

___Entre ces jeunes filles animées par les rêves de gloire et le jeune français, c’est un véritable choc des cultures qui s’opère ! Pendant que Jo goûte à de nouvelles expériences, fait le mur pour assister clandestinement à des représentations théâtrales, découvre pizzas, purée en flocons et Kleenex… les pensionnaires courent les auditions et enchaînent petits boulots, rêvant désespérément de se faire un nom dans le milieu.

___Alors que chacune tente de percer dans son domaine de prédilection, elles doivent en outre composer avec des vies personnelles et sentimentales souvent compliquées. Page est ainsi engagée dans une relation tumultueuse avec un célèbre critique qui a le double de son âge, Manhattan part sur les traces de ses origines, comptant sur l’aide d’un détective privé pour enfin trouver des réponses à ses questions, quant à Hadley, après avoir autrefois dansé avec Fred Astaire, elle a été contrainte de tout quitter pour veiller sur son neveu.

___Et puis il y a toutes les autres : l’engagée Dido, Chic, Ursula… autant de vies et de destins qui se croisent jour après jour dans les couloirs de la pension Giboulé ou ses alentours.

  • Mon opinion

___Près de dix ans après avoir découvert Malika Ferdjoukh par le biais de sa saga à succès « Quatre soeurs », la parution de « Broadway limited », son dernier roman, est l’occasion pour moi de renouer avec la plume de l’écrivain. Du haut de mes 24 ans et malgré les années écoulées, ces retrouvailles avec l’auteure qui berça mon adolescence sont une vraie réussite !

Malika Ferdjoukh

___Premier tome d’un dyptique en devenir, « Un dîner avec Cary Grant » est en effet un roman délicieux et envoûtant, dans lequel la magie opère dès les premières pages. Pour les nostalgiques de l’âge d’or d’Hollywood (ou simplement pour quiconque, comme moi, a déjà eu l’occasion de lire étant plus jeune un des livres de l’auteure), c’est en outre un roman d’une grande puissance évocatrice et à la saveur d’une véritable madeleine de Proust. Car l’une des particularités de Malika Ferdjoukh, c’est indéniablement son étonnante capacité à créer des atmosphères uniques et des ambiances incroyables dont elle seule a le secret. Ce nouveau roman ne déroge pas à la règle. Dès les premières pages, l’auteure met en effet en place une atmosphère ensorcelante, crépitante de jazz et saturée de références aux années 40, qui nous projette avec brio dans cet âge d’or de Broadway !

___Avec « Broadway Limited », on retrouve donc avec plaisir les ingrédients qui font le succès et la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh. A l’instar de la petite bulle hors du temps formée par la Vill’Hervé et ses habitantes dans sa précédente saga « Quatre soeurs », la pension Giboulée et ses résidents forment ainsi une petite communauté particulièrement attachante. Une fois encore, Malika Ferdjoukh insuffle à son intrigue et à ses personnages ce petit supplément d’âme qui rend son oeuvre si unique et son univers si envoûtant.

___Rapidement, le récit se ramifie en de multiples intrigues secondaires au cours desquelles se croisent les nombreux protagonistes. D’autres personnages ne tardent pas à venir se greffer à ce microcosme (à l’image de l’originale et engagée Dido), ouvrant de nouvelles perspectives et mettant en lumière d’autres facettes, plus sombres, de cet American Dream.

Fred Astaire

___Saupoudrant son histoire de multiples rebondissements et révélations, l’auteure lève peu à peu le voile sur le passé de ses personnages, établit des connexions parfois insoupçonnées entre certains d’entre-eux et justifie bientôt le titre de ce dyptique, « Broadway limited ». Histoires d’amour, secrets, quête d’identité… les thématiques et les registres se mêlent harmonieusement dans ce roman choral riche en émotions ! Avec une verve sans égale, l’auteure nous régale en outre d’un florilège de jeux de mots en tous genres, de réparties délicieuses et de dialogues soigneusement fignolés, où les traits d’esprit ricochent à chaque page. Portée par une écriture luxuriante et immersive, Malika Ferdjoukh signe une oeuvre foisonnante de références éclectiques, allant de Shakespeare à Fred Astaire, mâtinant astucieusement une intrigue d’une redoutable efficacité.

Clark Gable

___Avec ce roman mené tambour-battant, elle nous ouvre ainsi les portes d’un monde à part et palpitant où se côtoient vedettes confirmées, divas cabotines et capricieuses, et artistes en mal de reconnaissance. A côté des Clark Gable, Brando Marlon Marlon Brando ou Sarah Vaughan, on y croise ainsi des musiciens désargentés, des aspirantes comédiennes rêvant de brûler les planches, des danseuses en mal de reconnaissance jouant les cigarettes girl, ou encore des jeunes premières rêvant de voir leur nom en tête d’affiche (mais qui doivent pour l’heure se cantonner à des rôles publicitaires)… Pour tous ces artistes en herbe, le chemin jusqu’aux étoiles se révèle donc semé d’embûches et de désillusions en tous genres. S’ils veulent toucher leurs rêves du doigt, nos jeunes prodiges devront ainsi redoubler d’effort et de persévérance.

___Parmi cette foule de prétendants en quête de gloire, certains noms marqueront de leur empreinte l’histoire de Hollywood, telles que la jeune Grace Kelly ou encore Allen S. Königsberg (futur Woody Allen). Maîtrisant son sujet sur le bout des doigts, Malika Ferdjoukh nous abreuve de musiques, de films et de célébrités emblématiques de cette époque. Facétieuse et inspirée, elle pousse l’audace jusqu’à faire apparaître dans son récit d’authentiques personnages de fiction, tels que Margo Channing et Addison de Witt (issus du film culte « All about Eve » de Mankiewicz !). Ainsi, les fins connaisseurs se régaleront à n’en pas douter de la profusion et de la précision des références, tandis que les plus jeunes pourront s’ils le souhaitent partir à la découverte des noms célèbres et des oeuvres évoqués dans le récit.

Grace Kelly âgée de 18 ans (1947)

___L’atmosphère pénétrante et l’écriture saturée de références ne sont pourtant pas le seul attrait de ce roman étoffée de près de 600 pages. Au-delà de ses personnages au capital sympathie considérable et de leurs trajectoires aussi diverses que passionnantes à suivre, Malika Ferdjoukh nous livre avant tout une intrigue parfaitement orchestrée et remarquablement intelligente, qui évite avec brio les facilités scénaristiques et les écueils habituels de la littérature jeunesse.

___Ainsi, à côté de la veine purement divertissante du récit, Malika Ferdjoukh donne également un remarquable coup de projecteur sur les événements marquants de cette période de l’Histoire. Un regard retrospectif comme pour mieux interroger notre présent et qui confère au récit une profondeur inédite.

Woody Allen en 1953

___A peine arrivé, Jo ne tarde pas à mesurer le décalage entre l’image que les Américains ont de sa ville d’origine (Pareee) et la situation réelle depuis la fin de la guerre. A l’image de notre jeune héros, hanté par les réminiscences d’un passé sombre aux relents douloureux, il flotte (même dans l’air étourdissant de Broadway!), une tension permanente. Car cet âge d’or Hollywoodien est paradoxalement aussi une période trouble sur le plan social et géopolitique. Entre Guerre Froide, chasse aux sorcières et ségrégation raciale, il ne fait pas bon vivre pour tout le monde au pays de l’Oncle Sam.

___Avec « Broadway Limited », Malika Ferdjoukh signe donc une intrigue divertissante et accrocheuse dont l’aboutissement et la maturité séduiront à coup sûr les lecteurs même les plus âgés. Une vraie pépite, à découvrir absolument !

Avec ce premier tome d’un dyptique en devenir, l’auteure de la saga « Quatre soeurs » confirme son statut d’écrivain fédérateur, capable d’atteindre toutes les catégories de lecteurs, indépendamment de leur âge. Véritable déclaration d’amour au cinéma, à la musique et au théâtre des années 40, l’écrivain rend en outre avec ce nouveau roman un hommage appuyé à l’âge d’or Hollywoodien.

Porté par une écriture luxuriante et immersive, elle signe un récit d’une redoutable efficacité qui nous projette avec brio au coeur de l’âge d’or de Broadway. Dans ce roman choral alternant autant de narrations que de fils conducteurs, Malika Ferdjoukh enfile les références comme des perles, et brode une intrigue palpitante (au rythme de chapitres aux titres évocateurs des standards de l’époque), et pleine de surprises.

Bâtissant un véritable microcosme autour de ses personnages, elle les enveloppe dans une atmosphère envoutante et pénétrante dont elle seule a le secret. Cette galerie de personnages étoffée et attachante porte à bout de bras cette histoire aussi prenante que remarquablement rythmée, au cours de laquelle se croisent et se rejoignent de multiples intrigues secondaires. Malika Ferdjoukh met ainsi tout son talent au service d’une intrigue intelligente et remarquablement menée.

Un roman choral sans fausse note, à découvrir absolument !

Je remercie chaleureusement l’Ecole des loisirs pour ce vrai bijou! 🙂

  • Bonus

___Afin de prolonger encore un peu plus longtemps la magie du roman (et parce que je me suis dit que ça intéresserait sûrement les lecteurs les plus curieux ;), je conclue cet article avec un aparté culturel sous la forme d’un petit tour d’horizon des titres de chansons/films/livres évoqués par Malika Ferdjoukh dans son livre.

___Durant ma lecture, j’ai en effet tenté de répertorier le nombre (quasi-indécent !) de références culturelles glissées par l’auteure tout au long du roman. Je ne garantis donc pas avec certitude l’exhaustivité de la liste ci-dessous. Vos remarques et contributions en tous genres sont d’ailleurs les bienvenues pour la compléter si besoin ! 🙂

Musiques

(Comme il existe de très nombreuses versions de ces standards, j’ai mis le nom de l’interprète correspondant au lien de la vidéo à laquelle vous pouvez accéder en cliquant sur l’icône )

  • ·         « Rêve d’amour » – Liszt
  •       · « La tartine de beurre » – Mozart
  • ·         « Meet Me In St. Louis” – Judy Garland
  • ·         “Maple Leaf Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Pineapple Rag” – Scott Joplin
  • ·         “Walking the Dog” – Gershwin
  • ·         “Tuxedo Junction” – Glenn Miller
  • ·         “Frenesi” – Artie Shaw
  • ·         « Why Was I Born? »
  • ·         “Moonlight Serenade” – Glenn Miller
  • ·         “Stormy weather” – Ethel Waters
  • ·         “Chattanooga Choo Choo” – Glenn Miller
  • ·         “Bye bye Blues”
  • ·         “Mister Gallagher and Mister Shean”
  • ·         “Temptation”
  • ·         “Body And Soul”
  • ·         “Strange Fruit” – Billie Holiday
  • ·         “April in Paris”
  • ·         “Lulu’s Back In Town”
  • ·         “Back Bay Shuffle” – Artie Shaw
  • ·         “Poinciana” – Glenn Miller 
  • ·         “We’re in the Money” 
  • ·         “Bésame mucho” – Artie Shaw 
  • ·         “Pennsylvania Six-Five Thousand” – Glenn Miller 
  • ·         “Begin The Beguine” – Artie Shaw 
  • ·         “Puttin On The Ritz” – Fred Astaire 
  • ·         “Dr. Livingstone, I presume” – Artie Shaw
  • ·         “Don’t Fall Asleep” – Artie Shaw 
  • ·         “Ten Cents a Dance” – Ruth Etting
  • ·         “Little White Lies – Tommy Dorsey
  • ·         “Black Coffee” – Sarah Vaughan
  • ·         “It Goes to Your Feet” – Artie Shaw
  • ·         “Marinella” – Tino Rossi
  • ·         « You must have been a beautiful baby » – Bing Crosby
  • ·         “Traffic jam” – Artie Shaw 
  • ·         “Perfidia” – Glenn Miller
  • ·         “Out of Nowhere” – Johnny Green
  • ·         « Winter Wonderland » – Louis Armstrong
  • ·         “Creole rhapsody” – Duke Ellington 
  • ·         “One For My Baby” – Frank Sinatra
  • ·         “You Are My Lucky Star »
  • ·         “Yankee Doodle Dandy” 
  • ·         “When winter comes” – Artie Shaw
  • ·         “Let’s Put Out the Lights” – Jane Russell
  • ·         “Moonglow” – Billie Holiday
  • ·         “ »Smoke! Smoke! Smoke! (That Cigarette)” – Tex Williams
  • ·         “Take Your Shoes Off, Baby” – Artie Shaw
  • ·         “Feeling High And Happy” – Benny Goodman
  • ·         “Heartaches” – Ted Weems
  • ·         “Sweet Leilani” – Bing Crosby
  •      · “The Lullaby of Broadway”

Films

  • ·         « Le Grand sommeil » (« The Big Sleep ») réalisé par Howard Hawks (1946)
  • ·         « Un Tramway nommé désir » (« A Streetcar Named Desire ») réalisé par Elia Kazan (1951)
  • ·         « La Corde » (« Rope ») réalisé par Alfred Hitchcock (1948)
  • ·         « Eve » (« All about Eve ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1950)
  • ·         “O toi ma charmante” (“You Were Never Lovelier”) réalisé par William A. Seiter (1942)
  • ·         « Coeurs brûlés » (« Morocco ») réalisé par Josef von Sternberg (1930)
  • ·         Comédie musicale : « Broadway Melody » réalisé par Norman Taurog (1940)
  • ·         « Antoine et Antoinette » réalisé par Jacques Becker (1947)
  • ·         « Le Garçon aux cheveux verts » (« The Boy with green Hair”) réalisé par Joseph Losey (1948)
  • ·         « La Chevauchée fantastique » (« Stagecoach ») réalisé par John Ford (1939)
  • ·         « L’Exilé » (« The Exile ») réalisé par Max Ophüls (1947)
  • ·         « Le Trésor de la Sierra Madre » (« The Treasure of the Sierra Madre ») réalisé par John Huston (1948)
  • ·         « L’Aventure de Mme Muir » (« The Ghost and Mrs Muir ») réalisé par Joseph L. Mankiewicz (1947)
  • ·         « Ma bonne amie Irma » (« My Friend Irma ») réalisé par George Marshall (1949)
  • ·         « La Blonde framboise » (« The Strawberry Blonde ») réalisé par Raoul Walsh (1941)
  • ·         « Frankenstein » réalisé par James Whale (1931)
  •        « L’amour vient en dansant » réalisé par Sidney Lanfield (1947) : une référence à la scène du bracelet (repérée par l’oeil affûté de Marion 🙂

Théâtre

  • ·         “Present Laughter” de Noël Coward (1939)
  • ·         “Private Lives » de Noël Coward (1930)
  • ·         « Mister Roberts » de Thomas Heggen (1948)
  • ·         « Les Mains sales » de Jean-Paul Sartre
  • « Good Night, Bassington » : une pièce qui existe dans la fiction! Elle est tirée du film « Sérénade à trois » (« Design for living ») réalisé par Ernst Lubitsch (1933). Dans le film, il s’agit d’une pièce écrite par Thomas B. Chambers (interprété par Fredric March) (merci beaucoup à Thomas B. pour ces infos 😉

Livres

  • ·         « Histoire de Tom Jones, enfant trouvé » de Henry Fielding
  • ·         « Oncle Vania » ; « Les Trois Soeurs » ; « La Mouette » ; « La Cerisaie » de Anton Tchekhov
  • ·         « Forever Amber » de Kathleen Winsor
  • ·         « Histoires de fantômes » d’Ambrose Bierce
  • ·         « L’allumeur de réverbères » de Maria S. Cummins

« Broadway, tome 1 : Une rue en Amérique » de Djief

Résumé

Carrefour entre les extravagances du music-hall et les « speakeasies » baignant dans les vapeurs prohibées d’alcool frelaté, Broadway ne dort jamais. Ses façades parées d’enseignes lumineuses attirent les hommes et les femmes qui vouent un culte à la nuit. Gangsters, écrivains, danseuses, nouveaux riches ou célébrités, tous se donnent rendez-vous sur la « grande voie blanche », animés d’un même désir : saisir le rêve et le faire sien.
Le « 
Chapman’s Paradise » est fermé momentanément : à la mort de Walter, Lenny et George Chapman décident de reprendre la direction de l’établissement. Mais le suicide de l’aîné des trois frères a couvert le club d’une mauvaise aura : il est déserté par ses chorus girls, et les deux frères ne connaissent pas encore grand-chose au monde du showbiz. Faisant fi de leur inexpérience, Lenny et George font le pari de rassembler une nouvelle troupe, et surtout de faire du cabaret un lieu incontournable de Broadway.
Fanny King, une chorus girl ingénue et un peu distraite, s’est fait renvoyer du club qui l’employait à cause de son animal de compagnie. Mais la jeune femme est d’une nature optimiste et entreprenante ; ses recherches la mènent tout droit au Chapman’s Paradise.

Mon opinion

 Décidément, il flotte comme un vent de prohibition et de charleston sur le blog en ce moment ! Après une première immersion dans les années folles avec le roman de Suzanne Rindell, « Vice & vertu », je réitère l’expérience, cette fois en BD !

___Premier opus d’une série en deux tomes, « Une rue en Amérique » nous propulse au coeur de la plus animée des avenues newyorkaises, Broadway.

___Au centre de l’intrigue, le chapman’s Paradise, un cabaret à l’avenir sévèrement compromis depuis que son précédent propriétaire s’est brutalement donné la mort. Contraint à la fermeture, l’établissement en péril est en passe de finalement renaître de ses cendres grâce à Lenny et Georges, les deux frères du défunt, décidés à reprendre l’affaire en main.

___Mais le monde du spectacle se révèle rapidement être un univers sans pitié, comme vont l’apprendre à leurs dépens les deux nouveaux propriétaires. Rivalités entre établissements et leurs détenteurs, vedette aux ambitions dévorantes, et tentatives d’intimidations par la pègre viennent ainsi bientôt enrayer la mécanique et ternir l’enthousiasme des deux frères.

___Dans ce milieu féroce et trouble, Lenny et Georges vont devoir s’armer de courage et faire preuve de ténacité pour mener à bien leur projet et perpétuer ainsi l’entreprise familiale.

___Porté par des personnages hauts en couleurs et un rythme alliant à la perfection dynamisme et fluidité, Djief signe avec « Une rue en Amérique » le premier tome d’un dyptique s’annonçant aussi captivant que prometteur dans une ambiance des années folles immersive et convaincante de bout en bout.

___La justesse dans l’enchaînement des dialogues et les nombreuses péripéties qui émaillent l’intrigue insufflent un rythme enfiévré de circonstance à ce premier tome qui nous plonge au coeur des coulisses d’un cabaret à une époque où la Prohibition bat son plein. Auditions des artistes, répétitions en chaîne, amitiés et inimitiés au sein de la troupe… le lecteur assiste avec émerveillement (et parfois stupeur) à tout ce qui se joue dans les coulisses d’un cabaret.

Extrait de “Une rue en Amérique: Broadway, t.1″ MC productions/Quadrants/Djief © 2014

___Le trait alerte de Djief et les couleurs aux tonalités sepia restituent à merveille l’atmosphère désuète et capiteuse caractéristique des années 20 conférant un vrai cachet à la BD.

Extrait de “Une rue en Amérique: Broadway, t.1″ MC productions/Quadrants/Djief © 2014

___A ce coup de crayon précis et élégant, s’ajoute une galerie de personnages pourvus d’autant de charme que les décors fourmillant de détails dans lesquels ils évoluent. Doté chacun d’une personnalité bien marquée, Djief parvient à croquer leurs traits de caractère avec beaucoup d’adresse à travers la justesse de la palette de leurs expressions. De George, père de famille épanoui à l’enthousiasme communicatif, à son frère Lenny, plus terre-à-terre et en quête de reconnaissance d’une mère qui semble toujours lui avoir préféré ses frères, sans oublier la maladroite et ingénue Fanny, inséparable de son furet et véritable catastrophe ambulante qui rêve de gloire… autant de figures attachantes dont le lecteur suit les joies et les déboires avec un intérêt non dissimulé.

___Finalement, le seul « regret » de ce premier tome, réside probablement dans l’absence de véritable suspense ou d’enjeu dramatique susceptible d’insuffler davantage de profondeur à l’histoire. Car si quelques indices laissent bien entrevoir les prémices d’un tournant plus sombre dans l’intrigue, ce n’est que dans les toutes dernières planches que la menace devient réellement explicite. L’intrigue, encore balbutiante, révèle néanmoins ici tout son potentiel et laisse présager un deuxième tome captivant… que je ne manquerai sous aucun prétexte !

Si les lecteurs avides de BD au scenario abouti et riche en tension dramatique resteront certainement sur leur faim avec ce premier opus, les amateurs des Années Folles en quête d’ambiance authentique et surannée seront pour leur part indubitablement conquis par la qualité de la restitution offrant une immersion parfaitement réussie dans les années 20 !

Faisant plonger le lecteur dans le secret des coulisses d’un cabaret en plein coeur de Broadway, Djief met en place les bases d’une intrigue encore balbutiante mais qui nous laisse néanmoins déjà entrevoir tout son potentiel.

Avec un coup de crayon précis et dynamique allié à un savant découpage et une articulation parfaite des séquences, l’auteur nous offre un véritable ravissement visuel et les prémices d’une série de qualité. A découvrir absolument !

Merci à Babelio et aux éditions Quadrants pour cette très belle découverte !