« Andersen, les ombres d’un conteur » de Nathalie Ferlut

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Quatrième de couverture

Dans les contes, quand un paysan trouve une pièce d’or, il change sa vie avec ! Imagine un peu ce que serait ton aventure à toi ! Ton conte, ta belle histoire ! Tu pourrais être si grand ! Eventyr ! Eventyr !
  • Mon opinion

★★★★★

___Gravé dans l’imaginaire collectif, le nom d’Andersen est associé à de nombreux contes de fées qui bercèrent notre enfance.et celle de plusieurs générations. Le vilain petit canard, le soldat de plomb, la petite fille aux allumettes, la reine des neiges, la petite sirène, … derrière toutes ces histoires passées à la postérité du patrimoine littéraire, se cache en réalité un artiste complet, à la fois chanteur, danseur, poète, romancier et novelliste.

C’est à la rencontre de cet auteur d’origine danoise que nous convie Nathalie Ferlut à travers un album mâtiné de poésie qui retrace le fil d’une existence peuplée de voyages, de rencontres, mais aussi de blessures et de désillusions. Nous dévoilant les parts d’ombres et de lumière d’un artiste à la personnalité atypique et fantasque, elle nous livre à travers ce portrait les clés de compréhension de l’oeuvre de ce merveilleux conteur d’histoires.

« Il aimait être ce personnage de conte : un fils de cordonnier qui avait eu de la chance, et faisait son miel de tout ce qu’il voyait, entendait, ressentait. »

___De la misère des campagnes danoises à la bourgeoisie de Copenhague, le destin exceptionnel d’Andersen est digne de ceux des personnages nés sous sa plume. Parti de rien, il réussit à force de volonté et de travail à s’élever dans la société danoise de l’époque et à s’imposer par son talent.

Porté par ses rêves de succès, son opiniâtreté et une persévérance à toute épreuve, le jeune « poète en bourgeon » parvient à s’attirer la sympathie de personnages influents, parmi lesquels Jonas Collin, conseiller d’Etat. Ce dernier, estimant que l’instruction de l’adolescent laisse à désirer, s’assure alors de parfaire l’éducation de son protégé en lui obtenant une bourse d’études et une place à l’école. Mais là-bas, l’imagination fertile de ce fils de cordonnier se heurte très vite à ce milieu bourgeois et guindé. L’ambiance studieuse et l’esprit rigide font du lieu un environnement hostile à l’épanouissement du jeune homme, étouffant les aspirations artistiques et la fantaisie de cet élève médiocre.

Sa quête de reconnaissance le conduit plus tard à voyager à travers l’Europe où il multipliera les rencontres les plus prestigieuses (Dickens, Balzac…). Si de nombreux individus ne feront que traverser son existence, une rencontre bouleversera néanmoins sa vie : celle d’Edvard Collin, le fils de son protecteur. Ami de toute une vie et frère de coeur, il entretiendra jusqu’à sa mort avec ce dernier une relation ambiguë et tumultueuse. A la fois son premier lecteur, son correcteur et son avocat, Collin devient bientôt l’objet d’un amour platonique et non réciproque pour le poète. Leurs querelles récurrentes ainsi que la mise en parallèle des destins des deux hommes offre par ailleurs un contraste révélateur de la fracture entre élan artistique et milieu conservateur dans la société de l’époque.

___Entre moments heureux et abysses de solitude, Nathalie Ferlut retrace le destin de cet idéaliste à l’acharnement peu commun, déterminé à forcer le destin pour devenir célèbre. Loin de se contenter d’un simple récit factuel, l’illustratrice sonde les tréfonds de l’âme de son sujet, explore ses failles et ses zones d’ombre afin de nous livrer une étude de caractère complète, à la fois maîtrisée et magistralement menée.

Derrière ce personnage fantasque et excentrique se dessine progressivement le portrait en creux d’un éternel enfant, sorte de Peter Pan, qui semble éprouver les plus vives difficultés à s’adapter au monde réel et à trouver sa place dans une société où il refuse de grandir. Susceptible, capricieux, égocentrique, peureux, maladroit… le parcours de vie d’Andersen fait apparaître un individu tour à tour attachant et insupportable, amoureux de la vie et en soif de reconnaissance qui garda toute sa vie son âme d’enfant.

___Véritable invitation aussi bien dans l’imaginaire que dans la vie d’Andersen, l’album de Nathalie Ferlut est également une vraie prouesse artistique. Afin de retracer la vie du célèbre conteur, l’ouvrage épouse en effet la mise en forme d’un recueil de contes et convoque les personnages nés sous la plume d’Andersen. Grâce à un procédé ingénieux, la dessinatrice propose en effet aux lecteurs une mise en abyme sensible et poétique de l’œuvre d’Andersen, s’appuyant pour sa narration sur les personnages emblématiques des contes de l’auteur. En filigrane des évènements, le lecteur voit ainsi se succéder plusieurs de ses protagonistes les plus célèbres, parmi lesquels le petit soldat de plomb, la bergère et le ramoneur ou encore la petite poucette. Leur apparition ne se cantonne pas au simple rôle de caméo. Outre le rôle actif qu’ils occupent dans la narration, ils incarnent surtout la petite conscience d’Andersen, témoins de ses dilemmes intérieurs et des doutes qui le rongent. Une construction habile qui permet à la dessinatrice d’appuyer son propos et d’étayer sa démonstration. Car au-delà du simple effet de style, ce procédé astucieux montre surtout de quelle façon ce grand conteur d’histoires puisa son inspiration à même sa vie ; ses histoires et ses personnages se nourrissant autant de son imaginaire que de son vécu. De fait, ses récits se révèlent être autant l’expression de son imagination que celle de ses peurs les plus intimes et les plus profondes. Pour Andersen, l’écriture est une entreprise aussi vitale que cathartique ; le moyen d’exorciser les fantômes qui le hantent et d’apprivoiser ses démons en couchant sur le papier les personnages qui peuplent son imaginaire.

___Le dessin vaporeux et le trait mouvant de Nathalie Ferlut combinés à des teintes chatoyantes s’allient à merveille pour créer une atmosphère onirique et envoûtante à souhait, où se confondent en permanence réalité et imaginaire. Son trait dynamique et expressif restitue avec brio l’esprit bouillonnant et torturé de son sujet, donnant au récit une impression de mouvement permanent. Tantôt relâché ou précis, figuratif ou abstrait, Nathalie Ferlut nuance son style au gré des évènements évoqués, éveillant avec justesse un florilège d’émotions chez le lecteur.

Avec Les ombres d’Andersen, Nathalie Ferlut revisite la vie du conteur par le biais de ses créations et de ses personnages, signant une oeuvre singulière, créative et envoûtante. Destiné avant tout aux grands enfants, ce biopic graphique trouve le juste équilibre entre narration et émotions, aboutissant à un portrait délicat et tout en finesse d’un homme-enfant au destin exceptionnel. Nul doute qu’une fois cet album refermé, les contes d’Andersen résonneront avec une acuité nouvelle aux oreilles du lecteur…

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour cette lecture envoutante !

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« Edith, reine des Saxons » de Regine Sondermann

Quatrième de couverture

« Vous voulez m’aimer, mais vous ne me connaissez pas ». C’est par ces mots que la Reine Édith commence son récit, qu’elle nous adresse aujourd’hui la parole, à plus de mille ans de distance. L’auteur magdebourgeoise, Regine Sondermann transporte le lecteur dans un Moyen-Âge encore jeune, aux côtés d’une femme, dont on ne connaissait jusqu’à présent que peu de choses. Elle mourut à trente-six ans et fut enterrée dans la cathédrale de Magdebourg où ses ossements ont été retrouvés dans un petit cercueil de plomb, en l’an 2010. L’auteur a trouvé dans les sources historiques, les livres d’histoire et ses entretiens avec archéologues et historiens de petits morceaux de cette courte vie, qu’elle a patiemment assemblés et remis en place, comme un bol ancien brisé il y a très longtemps. Lire l’histoire d’Édith et de sa famille, c’est voyager dans des contrées inconnues, qui nous paraissent si proches, et se trouvent pourtant infiniment loin, c’est découvrir des moeurs tantôt archaïques, tantôt cruelles et la croyance profonde guidant et réconfortant nos ancêtres, livrés impuissants aux guerres, famines et maladies.

Mon opinion

★★★★☆

___Fille d’Aelfflaed et d’Edouard l’Ancien, Edith n’a que treize ans lorsque la mort successive de ses deux parents la laisse orpheline. Son sort est alors confié aux mains de son frère, Ethelstan, le nouveau roi de Wessex, qui ne tarde pas à l’envoyer chez les Saxons, promise en mariage à Otton, le fils d’Henri Ier de Saxe. L’ordre européen conçu au Xème siècle s’appuie alors sur la stratégie matrimoniale selon laquelle les mariages permettent de consolider les bases du pouvoir et d’étendre leurs zones d’influence. Les femmes ne sont donc pas laissées à l’écart des calculs géopolitiques redessinant sans cesse les frontières d’une Europe belliqueuse en constante transformation. « Il était avantageux pour mon père d’avoir dix filles. Elles pouvaient être mariées à d’autres souverains. Ainsi avait-il la possibilité de se lier d’amitié avec les monarques de peuples étrangers, ou même de s’en faire des alliés de combat. Avec des fils, la situation aurait été autrement difficile, car ceux-ci auraient risqué de se battre entre eux quant à la succession du royaume. » p.11 Le mariage d’Edith avec Otton Ier s’inscrit dans cette logique d’une politique lignagère et d’un système d’alliances : « Il était comme moi un instrument du pouvoir. Nous étions deux perles sur un collier qui devait assurer l’unité de la parentèle. Nous ne devions pas penser à nous, mais à nos familles. Il n’était pas facile pour autant de se plier à la volonté de la communauté. » p.41 Déracinée, la jeune fille se trouve en outre confrontée à un véritable choc des cultures et ne tarde pas à éprouver le mal du pays. Il lui faudra du temps pour apprivoiser cette terre d’adoption et ses coutumes étrangères, si frustes et éloignées de celles de sa contrée d’origine.

___En dépit de sa courte existence, Edith connaîtra une vie foisonnante. Tour à tour princesse, avant de devenir épouse du fils du roi puis mère du successeur saxon au trône et enfin reine, son destin est à jamais scellé à celui de son royaume. Alors qu’Otton tente d’assoir son autorité, les rivalités et les jalousies ne tardent pas à venir compromettre l’unité familiale. Rongée par la lutte féroce opposant les ambitions et les desseins personnels de chacun de ses membres, la maison régnante des Saxons sombre peu à peu dans la discorde. Si Edith n’aura que peu d’emprise sur ces conflits quant à la succession au trône, elle parviendra néanmoins à user de son influence sur le roi dans d’autres domaines, parvenant par exemple à le convaincre de fonder une bibliothèque et une école monacale afin que ses enfants et d’autres puissent apprendre à lire et à écrire. Bien que n’exerçant jamais directement le pouvoir comme put le faire jadis sa tante, la vaillante Aethelflaed, Edith exerça donc néanmoins une certaine influence sur les mesures prises par son mari. Tandis que son époux illettré guerroie à travers le continent pour tenter de consolider son pouvoir, la reine, forte de son instruction et inspirée par le modèle éducatif de son pays d’origine, affirme ainsi peu à peu sa volonté d’instruire les enfants. Au pouvoir des armes, Edith préfère celui des mots et de la connaissance.

___S’appuyant sur une narration à la première personne, Régine Sondermann nous fait plonger sans détour au coeur du Moyen-Age, dans l’intimité d’une reine méconnue car oubliée de l’Histoire, dont elle s’est approprié le destin avec infini respect. Comme une voix surgie du passé et résonnant par-delà les siècles, Edith nous livre le récit de sa vie et se pose en fine observatrice de son temps. Apostrophant régulièrement le lecteur, elle porte ainsi un oeil critique sur les coutumes et les pratiques de l’époque tout en nous confiant ses moindres tourments. De ses premières désillusions lors de son arrivée chez les Saxons à la crainte de voir son fils lui être arraché, on se sent à chaque instant irrémédiablement lié au sort de cette femme déraciné dont le destin semble scellé.

___A la simple narration factuelle, Régine Sondermann a préféré imprégner son récit de tonalités variées, puisant à la fois dans des registres émotionnel et didactique. Avec un talent de conteuse hors pair, l’auteure nous livre ainsi un récit qui transcende les frontières des genres. A mi-chemin entre la biographie et le récit historique, elle signe une oeuvre foncièrement originale dans le choix de son sujet et conjuguant avec brio érudition et efficacité narrative. A partir d’un personnage historique méconnu, Régine Sondermann construit ainsi un roman passionnant et instructif qu’on peine à lâcher !

Avec « Edith, reine des Saxons », Regine Sondermann réalise un joli travail de vulgarisation permettant au lecteur de toucher du doigt une période de l’Histoire aussi floue que lointaine. Sans jamais sombrer dans la biographie convenue, elle livre un récit passionnant, puisant son souffle dans une narration qui défie le Temps et qui mêle avec brio érudition et sentiments. Ainsi plongé dans cet univers hostile et peu familier, on s’identifie sans peine à cette jeune femme, déracinée et sans repère qui tente de trouver sa place et de donner un sens à sa vie. Instruite et pleine de ressources, Edith est une reine attachante qui pose un regard plein de lucidité sur le monde qui l’entoure. Au gré des évènements, elle nous fait découvrir la réalité impitoyable et brutale du quotidien d’une femme de sang noble évoluant au coeur du Moyen Age. Calculs géopolitiques, trahisons fraternelles, intrigues politiques… son destin est jusqu’au bout intimement lié à celui de son royaume. Si la narration manque parfois de précision, perdant le lecteur dans ce dédale généalogique et ce jeu d’alliances complexe aux circonvolutions labyrinthiques, on plonge avec fascination dans cet environnement peu familier mais néanmoins terriblement intrigant. Usant d’un style raffiné sans être ampoulé, on se laisse volontiers bercer par le rythme pénétrant de ce phrasé sobre et épuré, délicieusement empreint d’une douce musicalité.

Puisant son souffle dans la vie méconnue d’une femme oubliée de l’Histoire, « Edith, reine des Saxons » est un récit singulier, à mi-chemin entre la biographie et le récit historique, qui conjugue avec brio érudition et efficacité narrative et redonne à cette reine des Saxons toutes ses lettres de noblesse.

Je remercie chaleureusement Livraddict et Regine Sondermann pour cette belle découverte! 🙂

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker

Quatrième de couverture

Deux destins de femmes qui se répondent, comme à travers un miroir…

Elles sont cousines. Elles sont reines. Élisabeth Tudor est reine d’Angleterre. Marie Stuart, reine de France et d’Écosse. Elles prétendent toutes les deux au trône d’Angleterre. Élisabeth la frigide, l’éternelle vierge, fille illégitime et reniée par le Pape, peut compter sur son nom. Marie Stuart la sublime, la brillante, sur son charme et le soutien des catholiques. Mais deux reines pour une seule île, cela fait beaucoup…

Mon opinion

★★★★☆

___S’appropriant tout un pan de l’histoire de la dynastie Tudor, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre ambitieuse sur le fond comme sur la forme, qui allie avec brio érudition et sens du divertissement. Ainsi, derrière ce titre aguicheur, se cache en réalité une bande dessinée de près de 200 pages, découpée en deux volumes pouvant se lire indépendamment l’un de l’autre, et propulsant le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire.

___ A travers une structure en palindrome, Nicolas Juncker met en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines. Décortiquant leurs trajectoires respectives et relevant les similitudes qui émaillent leurs parcours hors norme, le dessinateur s’amuse à dresser des parallèles entre les vies tumultueuses des deux cousines, et met en exergue les nombreux évènements se faisant mutuellement écho.

Prises indépendamment, les deux BD nous livrent ainsi le récit de deux destinées hors du commun, diamétralement opposées du point de vue de leurs finalités, mais néanmoins intimement liées, tandis que mises bout à bout, elles offrent au lecteur une vision inédite de ce pan de l’Histoire, abordé à travers un angle d’attaque original et bien pensé. Par un jeu de miroir narratif doublé d’une savante construction graphique et scénaristique, le dessinateur déroule les fils de ces intrigues parallèles, dévoilant progressivement toute la malice du procédé, tandis que la double pagination permet de guider le lecteur dans sa lecture afin de lui faire apprécier à sa juste valeur l’ingéniosité de la construction.

En dépit d’une marge de manœuvre limitée du fait de la complexité de la mise en scène de son récit, Nicolas Juncker a su extraire l’essentiel de la vie de ses deux sujets pour en livrer une synthèse relativement pertinente dans son propos et parfaitement logique dans l’enchainement des évènements. Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée qui puise tout son souffle dans le ton délicieusement décalé et légèrement insolent du récit.

« Comme le fit remarquer je ne sais plus quel abruti, deux reines pour une seule île, cela faisait beaucoup. »

Marie Stuart

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

___Les ressorts comiques mis en jeu, s’ils ne sont pas toujours des plus fins ni des plus subtiles, fonctionnent parfaitement. La narration sans filtre, à la fois droit au but et pleine d’esprit, crée ainsi un décalage original avec la solennité froide et le protocole figé de la Cour à cette époque. Les répliques brutes de décoffrage et matinées d’humour graveleux fusent sous les yeux amusés du lecteur.

S’appuyant sur une solide documentation et à travers les portraits croisés de ces deux souveraines, Nicolas Juncker a su en outre capter et retranscrire avec brio toute l’essence de cette période à la fois trouble et foisonnante et mettre parfaitement en avant l’implacable force de caractère de ces deux femmes parvenues à s’imposer dans un monde d’hommes.

___En dépit de l’irréfutable maîtrise du procédé, « La vierge et la putain » n’échappe pas à quelques écueils qui, quoique mineurs, démontrent néanmoins toute la limite de ce délicat exercice d’équilibriste. Si le choix d’une narration éclatée entre différents témoins oculaires permet d’offrir au lecteur un tour d’horizon des personnages qui influèrent la vie de Marie et d’Elizabeth, ce procédé crée rapidement une distance entre les souveraines et le lecteur qui peine à s’attacher à ces deux femmes aux zones d’ombre impénétrables. S’appuyant ainsi sur une succession de narrateurs faillibles dont la crédibilité peut à tout moment être mise en doute, Juncker nous relate les évènements à travers le prisme biaisé d’une multitude d’observateurs externes, sans jamais permettre au lecteur de s’immiscer pleinement dans l’intimité des deux reines ou de connaître leurs pensées. Jusqu’au bout, les deux femmes conservent donc une grande part de leur mystère, et leurs portraits manquent parfois d’un peu de nuances.

Elizabeth Tudor

« La vierge et la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

De fait, si le trait alerte et expressif de Juncker donne ainsi vie à une Marie Stuart (un brin) moins antipathique et calculatrice que l’image que j’en avais, le dessinateur brosse en revanche un portrait beaucoup moins complaisant et définitivement plus dur d’Elizabeth, qui apparaît comme une souveraine aigrie, calculatrice et flirtant souvent avec l’hystérie. Bien que célèbre pour ses accès de rage et son incapacité à parfois prendre une décision, ce portrait sans concession de « La reine vierge » n’en demeure pas moins quelque peu déconcertant !

Vu à travers le prisme de ses contemporains masculins, la reine écossaise revêt quant à elle un visage plus humain, celui d’une reine impulsive et passionnée, se laissant volontiers emportée par le tourbillon de ses sentiments et faisant passer ses propres désirs avant son royaume. Ne mesurant ni la portée de ses actes, ni les éventuelles répercussions de ses démêlés sentimentaux, Marie Stuart incarne le triomphe du cœur sur la raison.

___Les historiens ou les puristes de la première heure trouveront sans doute à redire de cette version empruntant inévitablement de nombreux raccourcis et dans laquelle les portraits psychologiques auraient gagné à être davantage nuancés. Certaines interprétations semblent ainsi parfois davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une tentative (de toute façon purement illusoire) de prétendre à la vérité historique. Mais si la vision de Juncker est donc avant tout personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréfutable, son interprétation du déroulé des évènements ainsi que les portraits psychologiques qu’il propose n’en demeurent pas moins passionnants !

Alliant avec brio érudition et sens du divertissement, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre biographique de magnifique facture, aussi ambitieuse sur le fond que sur la forme. A travers une double bande dessinée de près de 200 pages, le dessinateur propulse ainsi le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire, dont il s’approprie les trajectoires mouvementées et les destins exceptionnels pour en livrer une vision aussi inédite qu’originale.

S’appuyant sur une astucieuse structure en palindrome, Nicolas Juncker met ainsi en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines dont il fait ressortir les nombreuses similitudes tout en soulignant la saisissante divergence de ces deux trajectoires diamétralement opposées quant à leur épilogue..

Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée et un ton légèrement insolent au service d’un humour souvent graveleux mais néanmoins efficace.

Avec « La vierge & la putain », Nicolas Juncker s’est ainsi approprié tout un pan de l’Histoire des Tudors afin de nous livrer une approche des évènements et une analyse psychologique de ses principaux acteurs qui se révèle aussi inédite que personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréprochable. Si certains détails semblent donc davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une quête effrénée de la vérité historique, la parfaite maîtrise de l’exercice n’en demeure pas moins spectaculaire, et séduira sans aucun doute les inconditionnels du dessinateur, ainsi que tous ceux qui se passionnent pour cette période de l’Histoire !

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette très belle découverte! 🙂

« Mademoiselle dite Coco » de Madeleine Mansiet-Berthaud

 

 

 

 

 

 

Résumé

Gabrielle Bonheur Chasnel est devenue la grande prêtresse de la mode et n’a plus rien à prouver. Chacune de ses créations déclenche tout à la fois scandale et engouement.
Mais celle que l’on surnomme Coco n’en demeure pas moins femme et ne peut se consoler de la perte tragique de son amant. En cette époque de bouillonnement intellectuel, elle retrouvera à force de talent le goût de la vie pour s’imposer comme l’une des plus grandes figures du XXe siècle

Mon opinion

★★★★☆

___Après avoir eu un véritable coup de coeur pour « Scandaleuse Alexandrine », c’est avec beaucoup de plaisir (et une pointe d’appréhension) que j’ai donc renoué avec la plume de Madeleine Mansiet-Berthaud.

___Jetant une fois encore son dévolu sur une femme à la personnalité et au destin hors du commun, la romancière s’est cette fois-ci attelée à la vie d’une véritable icône de la mode : Coco Chanel. Centrant son récit sur une période de temps bien délimitée de la vie de la célèbre couturière, l’auteure nous fait pénétrer dans l’intimité de cet esprit libre et visionnaire et de ses amours tumultueuses.

___Loin de nous livrer une biographie exhaustive de Coco Chanel, Madeleine Mansiet-Berthaud préfère donc concentrer son récit sur quelques années de la vie de la couturière tout en glissant subtilement des détails pertinents permettant au lecteur de combler les zones d’ombre et de retracer ainsi les étapes clés de la vie de Chanel.

___C’est donc sur le portrait d’une femme plongée dans sa douleur que s’ouvre le roman de Madeleine Mansiet-Berthaud. Boy, l’amour de sa vie est mort et Coco semble s’enliser dans le chagrin malgré les efforts désespérés de ses proches qui développent des trésors de patience pour l’extraire de sa léthargie. Mais c’est finalement l’arrivée d’Igor Stravinsky qu’elle accueille avec femme et enfants à Bel Respiro, qui offre à la fois à la couturière l’occasion de débuter sa carrière dans le mécénat et de retrouver enfin son entrain et un désir de vivre qui l’avait abandonnée.

___Une fois encore, Madeleine Mansiet-Berthaud démontre tout son talent pour saisir la psychologie de son sujet. Avec un art consommé de la formulation, elle tisse les mots, telle une dentelière, avec délicatesse et sensibilité. Alliant à la perfection raffinement et justesse de ton, sa plume nous emporte au coeur des turpitudes et des remises en question de celle qui osait tout et qui « dominait si parfaitement ses émotions qu’elle paraissait indestructible ». De ses relations amoureuses à son rapport à la maternité ou avec l’argent, aucun sujet n’échappe à la plume avertie de la romancière.

___Un exercice d’autant plus délicat que Coco est aussi impérieuse que Gabrielle est énigmatique. Résolument tournée vers l’avenir (à l’image de ses créations), la couturière a drapé son passé d’un voile de mystère, préférant taire les drames de son enfance. Après avoir lutté des années durant pour s’extraire de la pauvreté et se forger un destin, Coco semble déterminée à rompre avec un passé qu’elle peine à assumer. Si la belle se félicite du chemin parcouru, s’enorgueillissant de ne devoir sa réussite qu’à la force de son talent et de sa détermination, elle semble aussi vouloir désespérément fuir le souvenir de ces premières années de misère comme par crainte d’y retomber. Et dans cette entreprise, son travail est sa meilleure planche de salut.

___Emportant le lecteur jusque dans les murs de l’atelier que la couturière dirige avec zèle et compétence et où s’activent les petites mains agiles de ses employés, Madeleine Mansiet-Berthaud nous livre le portrait d’une travailleuse acharnée, perfectionniste et passionnée. « J’ai une passion qui dévore mon temps et ma vie mais elle me tient vivante. C’est une grande chance, et c’est une arme efficace contre l’ennui, contre le désespoir. » p.22

___Entendant délivrer les femmes de leur carcan vestimentaire, Coco Chanel a amorcé une véritable révolution dans le monde de la mode dont elle bouscule les codes et qui doit, selon elle, allier élégance, praticité et simplicité de manière à offrir confort et liberté de mouvement. A travers ses créations, Chanel redessine ainsi la femme à son image : indépendante, dynamique et résolument libre. Jouant avec les genres, elle introduit dans ses collections la marinière, le pantalon pour les femmes ou encore la tendance des cheveux courts. Bien décidée à libérer les femmes de leurs corsets et de leurs jupons, la créatrice créé une nouvelle silhouette, raccourcit les jupes et utilise de nouvelles matières.

___Sous la plume de Madeleine Mansiet-Berthaud s’esquisse peu à peu le portrait d’une femme dont l’audace et la détermination sont à la mesure de sa force de caractère. Gabrielle apparait en effet à l’image de ses créations : visionnaire, éprise de liberté et perfectionniste. Revendiquant sa liberté et son indépendance, elle privilégie sa carrière à ses amours et est bien décidée à n’appartenir à personne. Sa seule priorité et sa raison d’être restant son métier auquel elle dévoue sa vie, son temps et toute son énergie.

___Tandis que Coco se perd ainsi dans le travail, le lecteur découvre et tente d’apprivoiser ce monde étourdissant que la couturière a conquis à la pointe de ses ciseaux et qu’elle semble désormais tenir à ses pieds. Multipliant les rencontres affectives et amoureuses, c’est un véritable défilé d’artistes et de politiques qui se joue sous nos yeux : Picasso, Diaghilev, Jean Cocteau, Proust, Churchill… l’univers dans lequel Coco gravite est aussi éclectique qu’effervescent !

___Chanel, dont le « métier la suivait partout », n’hésite d’ailleurs pas à puiser dans ces fréquentations l’inspiration de ses créations. Sa collaboration avec Maria Pavlovitch et sa rencontre avec le Duc Dimitiri Pavlovitch sont ainsi l’occasion d’intégrer la mode russe à ses collections. Un souffle créatif et un esprit novateur qui ne se limitent pas au seul domaine vestimentaire. De l’élaboration de son parfum, le célèbre « Chanel N°5 » (dont une certaine Marilyn Monroe devient l’égérie en 1954 après avoir affirmé dormir avec quelques gouttes) aux prémices des congés payés, en passant par la coiffure, l’esprit visionnaire et les idées avant-gardistes de Coco investissent de nombreux domaines.

Avec « Mademoiselle dite Coco », Madeleine Mansiet-Berthaud nous livre ainsi un portrait tout en nuances d’une femme qui par son audace, la force de son travail et une détermination inébranlable, entreprit de révolutionner la mode et conquit le monde à la pointe de ses ciseaux.

Limitant son récit à une période délimitée de la vie de la couturière, la romancière parvient néanmoins à saisir la personnalité de Chanel dans toute son essence et sa complexité. Avec une plume alliant parfaitement élégance et justesse de ton, elle esquisse peu à peu le portrait d’une femme à l’image de ses créations : un esprit bouillonnant et indépendant, épris de liberté et incroyablement visionnaire.

Une fois encore, Madeleine Mansiet-Berthaud démontre donc tout son talent pour saisir la psychologie de son sujet. De ses relations amoureuses à son rapport à la maternité ou avec l’argent, aucun sujet n’échappe à la plume avertie de l’auteure qui parvient à effeuiller un peu du mystère dont l’énigmatique Gabrielle prend soin de s’envelopper.

Restituant avec dextérité le monde en effervescence dans lequel Chanel gravite, l’auteure convie en outre le lecteur à un véritable défilé d’artistes et de politiques ainsi que jusque dans les coulisses de l’atelier dans lequel Coco s’emploie à redessiner la femme.

Je remercie une nouvelle fois les éditions De Borée pour leur confiance !

  • Extraits

    « Bien qu’entrée avec fracas dans ce monde de privilégiés, Coco ne se sentait pas complètement acceptée. Et elle se posait parfois la question : lesquels, parmi ces nantis, ces gens bien nés, pouvaient s’enorgueillir d’avoir bâti leur situation ? Héritiers d’un nom, d’une fortune, qu’avaient-ils de commun avec l’humble modiste devenue la brillante couturière qui avait révolutionné la mode ? […] Gabrielle avait osé ; elle avait bousculé les contingences en mettant dans ses créations une touche d’originalité. Sa hardiesse avait payé et l’avait encouragée à continuer dans la métamorphose. Cela faisait trop longtemps que les élégantes se paraient de plumes, de froufrous, de volants, de robes encombrantes qui les faisaient ressembler à des poupées de luxe et entravaient leurs mouvements. La mode Chanel était venue bien à point pour les délivrer de leurs harnachements. Aux orties les affûtiaux d’un autre âge, les culottes de grand-mère, les chapeaux surchargés de fleurs et de furits ! Une nouvelle créature avit vu le jour ; elle pouvait courir, s’adonner au sport, travailler, enfin vivre tout en restant élégante. Les femmes devaient à Coco de les avoir délivrées du carcan du corset. Elle avait rajeuni leur silhouette, et pour cela elles l’encensaient. Toute tournée vers sa passion dévorante, en avait-elle conscience ? » (Mademoiselle dite Coco, p.31 de Madeleine Mansiet-Berthaud, Editions De Borée)

« Il était duc soit, mais elle était Coco Chanel ; et sa supériorité sur lui, c’était justement ce nom qu’elle ne devait à personne. Avant lui, un de ses ancêtres s’était distingué et avait brillé au firmament des célébrités ; il n’en était que l’héritier alors que Gabrielle était devenue une étoile par son travail et son talent unanimement reconnu. Elle laisserait une trace de son passage en ce monde, ce que dans sa profession on appelait une griffe, reconnaissable entre toutes. Lui ne laisserait qu’une fortune immense qu’il n’aurait pas réussi à dilapider malgré ses somptueuses dépenses et ses largesses. » (Mademoiselle dite Coco, p.193 de Madeleine Mansiet-Berthaud, Editions De Borée)