« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech

Quatrième de couverture

Paris, 1925. Rose, jeune provinciale, monte à la capitale pour y devenir « demoiselle du téléphone » au central Gutenberg de la rue du Louvre. Elle y sympathise avec Sidonie, laquelle l’entraîne dans le tourbillon du Montparnasse des Années folles. Les deux amies fréquentent les artistes et les écrivains – Foujita, Kisling, Tzara, Pascin, Fitzgerald, Hemingway… – une société brillante, bohème et fantasque qui ne perd pas une occasion de s’étourdir au bal Nègre, au Boeuf sur le toit ou au Jockey.
Mais ce Paris de la fête en dissimule d’autres, plus sombres. Celui de la condition des femmes au travail mais aussi celui des bas-fonds et des truands alors que la coco poudre les narines par dizaines de milliers. C’est dans ce monde que Victor, l’ami de Sidonie, est contraint de naviguer pour faire tomber un baron de la drogue… et sauver sa peau.

  • Mon Résumé

___Jeune provinciale, Rose quitte sa Bretagne natale pour se rendre à Paris où elle décroche un emploi en tant que « demoiselle du téléphone » au central téléphonique de Gutenberg. Malgré le travail éprouvant et la cadence infernale imposée par la machine, la jeune fille est émerveillée par l’effervescence de la capitale et goûte avec bonheur à la liberté et l’indépendance que lui procure cette nouvelle vie. Dans ce véritable microcosme que représentent alors les centraux téléphoniques, Rose ne tarde pas à se lier d’amitié avec quelques-unes de ces collègues, parmi lesquelles une dénommée Sidonie, qui lui propose rapidement de partager avec elle son modeste appartement sous les toits. Intrépide et libérée, la sensuelle brune ne tarde pas à introduire sa nouvelle amie dans les milieux les plus en vues de la capitale. Ensemble, elles traînent avec la faune intellectuelle et artistique de Montmartre. Aux côtés de Fitzerald, d’Hemingway, de Tzara, Kisling ou encore Foujita…

C’est ainsi au cours d’une de leurs excursions dans un des cabarets les plus en vogue de la capitale, que Rose fait la connaissance d’un dénommé Victor. La jeune fille célibataire à la morale irréprochable ne tarde pas à succomber au regard d’acier du boxeur et, entre les deux jeunes gens, éclot peu à peu une tendre romance. Mais alors que le temps passe et que les sentiments se renforcent, la solidité de leur attachement se trouve bientôt mise à l’épreuve. Tandis que Victor sent peu à peu sa belle lui glisser entre les doigts, hypnotisée par les airs de charleston et la vie de bohème, Rose, de son côté, réalise que son prince n’est peut-être pas aussi charmant qu’il n’y paraît.

Depuis un casse qui a mal tourné, le jeune homme se trouve en effet empêtré dans de sales draps. Lors d’un interrogatoire, l’inspecteur Lebrun, en charge de l’affaire, lui offre une dernière chance d’éviter la prison sous la forme d’un ultimatum : s’il veut sauver sa peau, Victor devra ainsi collaborer et accepter de jouer les indicateurs pour l’inspecteur. Ce dernier a dans son collimateur un certain Paul Sarazin (dit Monsieur Paul), à la tête d’un important patrimoine. Lebrun soupçonne l’homme d’affaire de tremper dans un trafic de drogue pour financer l’acquisition de tous ces biens. Grâce à ses talents de boxeur, Victor parvient à se faire remarquer par le gérant de la salle de sport (appartenant justement au suspect) et se fait engager comme chauffeur personnel de Monsieur Paul. Mais alors que son enquête progresse, Victor va être confronté à un choix moral des plus draconiens. Craignant de voir Rose lui échapper pour aller convoler avec un homme susceptible de lui offrir une vie plus confortable, saura-t-il résister à l’appât du gain ?

Pendant que Sidonie s’étourdit de bals en soirées, Rose découvre ainsi peu à peu les revers de cette nouvelle vie. Passé l’euphorie, viennent les doutes et les premières désillusions. Dans ce Paris de tous les possibles, du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas.

Mon opinion

★★★★★

___Période d’insouciance, d’audace et d’allégresse, les années folles s’apparentent à une parenthèse enchantée d’une dizaine d’années durant l’entre-deux-guerres. Débutant en 1920 comme une réaction à la folie meurtrière de la première guerre mondiale, cet intermède prit fin en 1929 avec le début de la Grande Dépression. C’est dans cette ambiance grisante qu’Eric Puech et Gilles Schlesser ont choisi de planter le décor de « Rose de Paris », fruit de leur première collaboration. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est à couper le souffle, aussi spectaculaire et époustouflant que l’époque qu’il décrit ! On ne peut en effet que s’émerveiller devant la prouesse réalisée par les deux auteurs qui signent là une oeuvre de toute beauté et un portrait saisissant d’une génération avide de distractions et de plaisirs.

Joséphine Baker (« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech, Editions Parigramme)

___Paris est alors le témoin d’une ébullition artistique sans précédent. La créativité est à son apogée et on assiste à un vaste métissage artistique dans la capitale. Peintres, écrivains, musiciens de tous horizons ont élu domicile dans le quartier de Montparnasse, devenu le centre névralgique de cette vie artistique. Tous se retrouvent désormais à La Coupole, au Dôme ou à La Closerie des Lilas. La Rive gauche devient bientôt le symbole de la société des arts et lettres parisienne. Henry Miller ira même jusqu’à rebaptiser le triangle Vavin-Raspail-Montparnasse « le nombril du monde ». Ville cosmopolite, Paris accueille des gens de tous horizons dont de nombreux américains désireux de fuir la prohibition et apportant le jazz dans leurs bagages.

___A travers les destins croisés de nombreux personnages, Gilles Schlesser et Eric Puech parviennent ainsi à brosser un portrait saisissant et relativement complet d’une époque fascinante et étourdissante. On se régale de cette ballade à travers le temps et les rues de la capitale. A la terrasse d’un café, on croise les personnalités les plus emblématiques de l’entre-deux-guerres, avant de s’enivrer dans les cabarets de cocktails et de jazz.

___Rien n’est à jeter dans ce roman graphique tentaculaire, déclinant une intrigue aussi soignée qu’étoffée, qui englobe à la fois les questions sociétales et morales de l’époque. Dans ce récit fourmillant de références (relatives aussi bien au contexte social, politique que culturel de l’entre-deux-guerres), chaque case bénéficie d’un véritable soin et se révèle riche de sens, attestant d’un travail de recherche aussi considérable que méticuleux. Si certains reprocheront à ce roman graphique son côté « fourre-tout » découlant de son ambition à vouloir aborder un grand nombre de thématiques, c’est justement ce souci de restituer au plus juste le foisonnement d’une époque caractérisée par ses excès, et cette volonté de tendre à l’exhaustivité qui font toute la plus-value de cet ouvrage.

___Afin d’atteindre leur objectif, les auteurs s’appuient sur une galerie de personnages éclectiques, où se mêlent de grands noms aujourd’hui entrés dans l’Histoire avec ceux de personnages fictifs mais dont les trajectoires s’avèrent néanmoins révélatrices du climat de l’époque. Coupe courte, cigarette rougeoyante au bout des doigts, ne craignant pas de briser les tabous, Sidonie incarne ainsi l’archétype de la garçonne. La jeune femme, qui se revendique indépendante et moralement libre, pose nue, se déhanche sur des airs de charleston, fume, fait la fête, et enchaîne les lignes de coco. Clamant haut et fort son rejet virulent du patriarcat de la société et refusant toute forme d’asservissement, la jolie rebelle se laissera pourtant dévorer par sa passion pour Kisling et la drogue.

Sidonie (« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech, Editions Parigramme)

Et puis il y a toutes les autres : Claudine, mère de deux enfants, qui tente désespérément de joindre les deux bouts, ou encore Madeleine et Louise, féministes engagées… A travers leurs histoires, émerge une autre facette, beaucoup plus sombre et désenchantée de cette époque. On découvre ainsi les conditions de travail harassantes de celles que l’on surnommait « les demoiselles du téléphone » ainsi que le caractère aliénant de la tâche. Afin d’accroître la productivité, des concours d’efficacité mettant en compétition les employées sont régulièrement organisés. Au sein de cette fourmilière, la colère gronde et l’insurrection guette. Car après être sorties de leur foyer pour prêter main forte à l’effort national durant la guerre, les femmes aspirent à s’émanciper, revendiquant les mêmes droits que les hommes. Elles luttent pour obtenir l’égalité des salaires, veulent être libres de disposer de leurs corps, abandonnent le corset et coupent leurs cheveux. Pour défendre leurs idéaux d’une société plus juste et égalitaire, elles sont prêtes à tout et n’ont peur de rien.

___Si l’on retrouve donc bien certains stéréotypes de l’époque (à l’instar de l’héroïne, parangon de vertu, Sidonie, l’archétype de la garçonne ou encore la figure de la féministe activiste), les auteurs parviennent à étoffer suffisamment leurs personnalités pour en faire des personnages aboutis, surpassant les clichés car bien plus complexes qu’ils n’y paraissent. A leurs côtés, on vibre, on s’émerveille et on pleure parfois aussi, partageant leurs doutes et leurs déboires, leurs instants d’euphorie et leurs désillusions.

En parallèle de cette remarquable fresque sociale qui explore brillamment la condition féminine et salariale de cette époque, le lecteur assiste, papillons au ventre, à la naissance de la tendre idylle entre Victor et Rose. Mais bien que le récit accorde une place importante à cette note romantique, cela n’est jamais au détriment des autres aspects de l’intrigue. Au contraire, réaliste et évitant tout excès de mièvrerie, cette romance tour à tour intense et turbulente, apporte une douceur bienvenue tout en s’intégrant parfaitement à la narration.

___S’appuyant sur un scénario solide et parfaitement maîtrisé, les auteurs parviennent à dégager des enjeux suffisamment pertinents et accrocheurs pour maintenir intact l’intérêt du lecteur. L’intrigue policière qui se dessine peu à peu autour du personnage de Victor se révèle ainsi palpitante et absolument passionnante à suivre, jusqu’au dénouement final, remarquablement orchestré. Intelligente et bien ficelée, cette enquête sur fond de trafic de drogue s’inscrit en outre avec brio dans les problématiques d’une époque où la cocaïne s’imposait alors comme le stimulant vedette d’un Paris mondain gangréné par la drogue. Narrativement et graphiquement irréprochable, « Rose de Paris » déploie ainsi une intrigue particulièrement soignée et d’une redoutable efficacité qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page et parvient à éviter tous les écueils du genre.

Mêlant réalisme social, suspense policier et romance, Gilles Schlesser et Eric Puech signent une oeuvre épatante, qui entrelace les registres et les histoires de vie avec une rare maîtrise. Remarquablement documenté, fourmillant de références et incroyablement immersif, ce roman graphique tentaculaire, loin de se cantonner à un simple récit d’atmosphère, s’apparente ainsi davantage à un portrait méticuleux et relativement exhaustif d’une époque bouillonnante et sulfureuse, saisie à travers les trajectoires éloquentes d’une galerie de personnages fouillés et attachants.

Le trait dynamique et réaliste d’Eric Puech se révèle particulièrement immersif et porte avec brio les intentions de l’album. On se régale de cette ballade à travers le temps et les rues de la capitale et on s’émerveille de voir surgir au détour de chaque page des figures emblématiques de cette époque, telles que Fitzgerald, Hemingway ou encore Josephine Baker…

Nourri des hésitations morales de ses personnages, porté par de nombreux rebondissements, « Rose de Paris » déroule en outre une intrigue intelligente et captivante, qui s’inscrit habilement dans les problématiques de son temps.

On ne peut que s’émerveiller devant la prouesse réalisée par les deux auteurs qui signent là une oeuvre de toute beauté et un portrait virtuose de cette génération des Années Folles, avide de distractions et de plaisirs. Une collaboration particulièrement concluante que l’on espère bien voir se réitérer !

Je remercie très chaleureusement les éditions Parigramme pour cette lecture étourdissante et cette fantastique découverte! A découvrir absolument!

  • Extrait

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« Broadway, tome 1 : Une rue en Amérique » de Djief

Résumé

Carrefour entre les extravagances du music-hall et les « speakeasies » baignant dans les vapeurs prohibées d’alcool frelaté, Broadway ne dort jamais. Ses façades parées d’enseignes lumineuses attirent les hommes et les femmes qui vouent un culte à la nuit. Gangsters, écrivains, danseuses, nouveaux riches ou célébrités, tous se donnent rendez-vous sur la « grande voie blanche », animés d’un même désir : saisir le rêve et le faire sien.
Le « 
Chapman’s Paradise » est fermé momentanément : à la mort de Walter, Lenny et George Chapman décident de reprendre la direction de l’établissement. Mais le suicide de l’aîné des trois frères a couvert le club d’une mauvaise aura : il est déserté par ses chorus girls, et les deux frères ne connaissent pas encore grand-chose au monde du showbiz. Faisant fi de leur inexpérience, Lenny et George font le pari de rassembler une nouvelle troupe, et surtout de faire du cabaret un lieu incontournable de Broadway.
Fanny King, une chorus girl ingénue et un peu distraite, s’est fait renvoyer du club qui l’employait à cause de son animal de compagnie. Mais la jeune femme est d’une nature optimiste et entreprenante ; ses recherches la mènent tout droit au Chapman’s Paradise.

Mon opinion

 Décidément, il flotte comme un vent de prohibition et de charleston sur le blog en ce moment ! Après une première immersion dans les années folles avec le roman de Suzanne Rindell, « Vice & vertu », je réitère l’expérience, cette fois en BD !

___Premier opus d’une série en deux tomes, « Une rue en Amérique » nous propulse au coeur de la plus animée des avenues newyorkaises, Broadway.

___Au centre de l’intrigue, le chapman’s Paradise, un cabaret à l’avenir sévèrement compromis depuis que son précédent propriétaire s’est brutalement donné la mort. Contraint à la fermeture, l’établissement en péril est en passe de finalement renaître de ses cendres grâce à Lenny et Georges, les deux frères du défunt, décidés à reprendre l’affaire en main.

___Mais le monde du spectacle se révèle rapidement être un univers sans pitié, comme vont l’apprendre à leurs dépens les deux nouveaux propriétaires. Rivalités entre établissements et leurs détenteurs, vedette aux ambitions dévorantes, et tentatives d’intimidations par la pègre viennent ainsi bientôt enrayer la mécanique et ternir l’enthousiasme des deux frères.

___Dans ce milieu féroce et trouble, Lenny et Georges vont devoir s’armer de courage et faire preuve de ténacité pour mener à bien leur projet et perpétuer ainsi l’entreprise familiale.

___Porté par des personnages hauts en couleurs et un rythme alliant à la perfection dynamisme et fluidité, Djief signe avec « Une rue en Amérique » le premier tome d’un dyptique s’annonçant aussi captivant que prometteur dans une ambiance des années folles immersive et convaincante de bout en bout.

___La justesse dans l’enchaînement des dialogues et les nombreuses péripéties qui émaillent l’intrigue insufflent un rythme enfiévré de circonstance à ce premier tome qui nous plonge au coeur des coulisses d’un cabaret à une époque où la Prohibition bat son plein. Auditions des artistes, répétitions en chaîne, amitiés et inimitiés au sein de la troupe… le lecteur assiste avec émerveillement (et parfois stupeur) à tout ce qui se joue dans les coulisses d’un cabaret.

Extrait de “Une rue en Amérique: Broadway, t.1″ MC productions/Quadrants/Djief © 2014

___Le trait alerte de Djief et les couleurs aux tonalités sepia restituent à merveille l’atmosphère désuète et capiteuse caractéristique des années 20 conférant un vrai cachet à la BD.

Extrait de “Une rue en Amérique: Broadway, t.1″ MC productions/Quadrants/Djief © 2014

___A ce coup de crayon précis et élégant, s’ajoute une galerie de personnages pourvus d’autant de charme que les décors fourmillant de détails dans lesquels ils évoluent. Doté chacun d’une personnalité bien marquée, Djief parvient à croquer leurs traits de caractère avec beaucoup d’adresse à travers la justesse de la palette de leurs expressions. De George, père de famille épanoui à l’enthousiasme communicatif, à son frère Lenny, plus terre-à-terre et en quête de reconnaissance d’une mère qui semble toujours lui avoir préféré ses frères, sans oublier la maladroite et ingénue Fanny, inséparable de son furet et véritable catastrophe ambulante qui rêve de gloire… autant de figures attachantes dont le lecteur suit les joies et les déboires avec un intérêt non dissimulé.

___Finalement, le seul « regret » de ce premier tome, réside probablement dans l’absence de véritable suspense ou d’enjeu dramatique susceptible d’insuffler davantage de profondeur à l’histoire. Car si quelques indices laissent bien entrevoir les prémices d’un tournant plus sombre dans l’intrigue, ce n’est que dans les toutes dernières planches que la menace devient réellement explicite. L’intrigue, encore balbutiante, révèle néanmoins ici tout son potentiel et laisse présager un deuxième tome captivant… que je ne manquerai sous aucun prétexte !

Si les lecteurs avides de BD au scenario abouti et riche en tension dramatique resteront certainement sur leur faim avec ce premier opus, les amateurs des Années Folles en quête d’ambiance authentique et surannée seront pour leur part indubitablement conquis par la qualité de la restitution offrant une immersion parfaitement réussie dans les années 20 !

Faisant plonger le lecteur dans le secret des coulisses d’un cabaret en plein coeur de Broadway, Djief met en place les bases d’une intrigue encore balbutiante mais qui nous laisse néanmoins déjà entrevoir tout son potentiel.

Avec un coup de crayon précis et dynamique allié à un savant découpage et une articulation parfaite des séquences, l’auteur nous offre un véritable ravissement visuel et les prémices d’une série de qualité. A découvrir absolument !

Merci à Babelio et aux éditions Quadrants pour cette très belle découverte !

« Vice & Vertu (Mon amie Odalie) » de Suzanne Rindell

Résumé

New York, 1922-1923. Rose Baker, la narratrice, est une jeune femme fortement marquée par ses années à l’orphelinat. Guindée, moralisatrice et distante avec son entourage, elle travaille comme dactylo au commissariat du Lower East Side à une époque où les femmes font tout juste leurs débuts dans le monde du travail. Lorsqu’une nouvelle venue rejoint l’équipe de secrétaires, Rose est très vite attirée par le magnétisme de cette inconnue. Avec Odalie, elle découvre un autre monde : des bars clandestins, des soirées chics, et des rencontres faciles. Odalie la fascine, lui fait perdre tous ses repères, oublier tous ses principes. Jusqu’au jour où un certain Warren, persuadé d’avoir reconnu la femme qui a provoqué la mort de son frère, se met en tête de démasquer Odalie. Qui faut-il croire dans cette grande fresque des faux-semblants ?

Mon opinion

★★

_Employée comme dactylographe dans un commissariat de police, Rose Baker passe ses journées à retranscrire avec application les procès-verbaux de criminels avant de rejoindre, la nuit tombée, la pension de famille dans laquelle elle partage une chambre avec Hélène, une jeune fille aussi vaniteuse qu’antipathique.

L’existence jusque-là terne et monotone de la jeune femme va prendre un nouveau tournant avec l’arrivée pour le moins théâtrale d’une nouvelle employée au sein du commissariat. Sophistiquée et charismatique, la nouvelle recrue, répondant au nom d’Odalie Lazare, semble enveloppée d’une aura de mystère exceptionnelle, au point de devenir très rapidement l’objet des rumeurs les plus folles.

Avec son charme hypnotique, elle ensorcelle tout le monde sur son passage, à commencer par Rose qui la place rapidement sur un véritable piédestal. D’abord alternativement amusée et choquée par la conduite d’Odalie, Rose développe bientôt une fascination teintée de jalousie pour la nouvelle dactylographe. Car la belle et décomplexée Odalie incarne tout ce que sa collègue n’est pas : une femme issue d’un milieu aisée, charismatique et audacieuse, dotée d’un pouvoir de séduction illimité et à l’existence aussi mystérieuse que trépidante.

Alors que les deux jeunes femmes finissent par se rapprocher, Odalie introduit bientôt Rose dans son univers: un monde clandestin en effervescence, dissimulé à l’abri d’un magasin de perruques où l’alcool aux odeurs frelatées coule à flot sur le rythme endiablé des airs de Charleston.

*_____*_____*

___Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell déploie une intrigue d’une surprenante noirceur et à la croisée des genres, entre thriller et roman psychologique.

___Abandonnée alors qu’elle n’était encore qu’un bébé, Rose a grandi dans un orphelinat, élevée par des religieuses qui lui inculquèrent une éducation stricte, s’inspirant des codes de la morale victorienne. Ayant toujours pris soin de mener une existence discrète et rangée, la jeune femme éprouve les plus grandes difficultés à établir des relations avec les gens autour d’elle la conduisant à vivre dans une relative solitude.

De par l’éducation austère qu’elle a reçu et de sa propre nature, Rose a une vision voilée du monde qui l’entoure. L’entrée théâtrale d’Odalie insuffle un élan de nouveauté et un grain de folie dans sa vie jusqu’alors bien rangée, lui laissant entrevoir la perspective d’une vie plus excitante. Mais son admiration pour la nouvelle recrue va progressivement virer à l’obsession. Epiant et prenant notes des moindres faits et gestes d’Odalie, Rose développe une possessivité et une fascination aussi malsaine que dangereuse à l’égard de sa nouvelle amie.

___Au contact de la fougueuse Odalie, les principes rigides de Rose ne tardent pas à s’éroder. La jeune femme, qui a toujours été très à cheval sur le respect du règlement commence ainsi à violer les règles les unes après les autres. Et le lecteur s’interroge bientôt sur le crédit qu’il peut accorder au récit des évènements fait par la dactylographe. Car les révélations et les coups de théâtre se succédant, l’on découvre rapidement qu’Odalie n’est pas la première personne avec laquelle Rose ait lié une amitié aussi forte. Dès lors, les éléments à charge se multiplient et il devient clair que si Odalie se plaît à transformer la réalité quant à ses origines, le comportement de Rose laisse entrevoir une personnalité tout aussi trouble. Les soupçons du lecteur se trouvent bientôt renforcés lorsqu’il apprend que c’est en fait sur les conseils du médecin qui s’occupe d’elle que Rose dresse le récit chronologique d’évènements appartenant en réalité au passé. L’ombre de ce thérapeute ainsi que les multiples indices distillés par l’auteure tout au long du récit, laissent peu à peu entrevoir les contours d’un drame dont le lecteur n’aura connaissance des tenants et des aboutissants que dans la dernière partie du roman.

___Mais la personnalité tortueuse de Rose n’est pas le seul élément trouble du récit. En effet, à mesure que les deux jeunes femmes se rapprochent, le mystère s’épaissit également autour du passé d’Odalie jusqu’à atteindre son paroxysme lorsqu’un mystérieux jeune homme fait irruption dans la vie des deux amies. Ce dernier semble détenir des informations particulièrement troublantes et compromettantes sur le passé de la dactylographe fraichement engagée. Son arrivée va donner à l’intrigue un véritable tournant « policier » et insuffler au récit une tension dramatique appréciable.

___Pourtant, malgré la trajectoire prometteuse de l’intrigue, une réflexion psychologique intéressante et des questionnements pertinents soulevés par l’auteure (notamment sur les thèmes de l’identité, de l’obsession, de la vérité ou de la justice), l’intrigue déployée par Suzanne Rindell n’est pas parvenue à me convaincre de bout en bout.

En effet, l’ambiguïté de la fin gâche finalement les derniers rebondissements qui peinent dès lors à pleinement produire leur effet. L’architecture du récit manque ainsi de génie et de subtilité pour permettre à ces ultimes révélations de produire sur le lecteur l’effet escompté. Les retournements de situation sont mal exploités par l’auteure qui finit par plonger son lecteur dans un grand état de confusion ne lui permettant pas de saisir clairement l’enchaînement des évènements ayant conduit la narratrice dans sa position actuelle.

Sa lecture achevée, le lecteur ne dispose pas, au final, de l’ensemble des éléments nécessaires lui permettant de rassembler toutes les pièces du puzzle afin de retracer précisément le fil de l’intrigue. Certaines zones d’ombre subsistent et les informations lacunaires fournies par le récit de Rose laissent même planer des incohérences. Le lecteur termine ainsi le roman hagard, livré à lui-même face aux multiples hypothèses et interprétations que laissent dès lors envisager les dernières pages, faute de dénouement explicite.

___En dépit de ces réserves et de l’état de frustration dans lequel m’a plongé la fin du récit, « Vice & vertu » fut une lecture captivante qui m’a emportée du début à la fin. L’atmosphère mêlant décadence des années folles, mystère et tension est absolument délectable, tout comme le style à la fois alerte et percutant. Une excellente lecture en somme, qui, bien que n’atteignant pas la perfection, s’est révélée à la hauteur de mes attentes.

Narré du point de vue de Rose Baker, une dactylographe en apparence vierge de tout reproche « Vice & vertu » nous relate la rencontre improbable de deux femmes aux personnalités opposées et, à travers elle, la confrontation à une époque charnière, des valeurs traditionnelles du siècle passé face à la décadence des années folles.

L’ombre de « Gatsby le Magnifique » de Fitzerald plane indubitablement sur le roman de Suzanne Rindell et les amateurs des années folles apprécieront à coup sûr la plongée dans les bars clandestins, à une époque où la prohibition bat son plein.

Porté par un style fluide et alerte, « Vice & vertu » happe le lecteur dès les premières lignes au décours d’un récit où se mêlent habilement intrigue policière et roman psychologique. Dans ce jeu permanent de manipulations et de faux-semblant où chaque personnage déforme la réalité afin de servir ses intérêts, la vérité semble insaisissable pour le lecteur qui se retrouve pris au piège d’une intrigue à tiroirs nébuleuse au dénouement ouvert déstabilisant. Si je n’ai pas été pleinement convaincue par la construction de l’intrigue (qui est à mille lieues du degré de perfection de Sarah Waters en la matière) et que nombreuses de mes questions demeurent sans réponse au terme de ma lecture, je ressors cependant charmée par la dimension psychologique du récit et la plongée au coeur des années folles.

Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell nous livre un premier roman très prometteur, à la fois sombre et envoûtant, qui propulse le lecteur en plein coeur de l’effervescence des années folles au décours d’un récit teinté de mystère et mêlant habilement intrigue policière et roman psychologique.

Je remercie infiniment Fleuve Editions pour cette formidable plongée dans les années folles ! 🙂