[Film] « Noblesse oblige » de Robert Hamer (1949)

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  • Titre original : Kind Hearts and Coronets
  • Année : 1949
  • Pays: Royaume-Uni
  • Genre : Comédie, crime
  • Réalisation : Robert Hamer
  • Scénario : Robert Hamer, John Dighton
  • Producteur(s) : Michael Balcon
  • Production : Ealing Studios
  • Interprétation : Dennis Price (Louis Mazzini), Alec Guinness (le duc, le banquier, l’ecclésiastique, l’amiral, D’Ascoyne le jeune, Henry, Lady Agatha), Valerie Hobson (Edith), Joan Greenwood (Sibella).
  • Durée : 1h46

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Avis

★★★★★

___Réalisé par Robert Hamer en 1949, « Noblesse oblige » doit son titre original à des vers de Tennyson : Kind hearts and Coronets (« Kind hearts are more than coronets, And simple faith than Norman blood » / « De bons cœurs valent mieux que des couronnes, et une simple foi plus que tout le sang normand »). Cette comédie savoureuse des studios Ealing est considérée à juste titre comme une oeuvre portant l’humour anglais à sa quintessence.

___L’histoire : Accusé de meurtre, Louis Mazzini (Dennis Price) est condamné à mort pour son crime. Du fond de sa cellule, l’homme profite des dernières heures qui lui reste à vivre pour rédiger ses mémoires. Et c’est par le biais de sa voix off que le spectateur découvre ainsi le déroulé des évènements ayant progressivement conduit à transformer ce respectable gentleman en véritable meurtrier multirécidiviste.

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Louis (Dennis Price) dans sa cellule

___Suite à sa mésalliance avec un chanteur d’opéra italien sans le sou, sa mère, une jeune aristocrate, s’est vue reniée par sa famille, la puissante dynastie des D’Ascoyne. A la mort prématurée de son époux, désireuse de renouer avec les siens et de faire valoir les droits de son fils au titre de duc, la jeune veuve tente un rapprochement, mais se heurte à une fin de non-recevoir. Mise au ban de sa famille, déclassée, elle redouble d’efforts pour élever seule son fils pour lequel elle nourrit de grandes ambitions. Louis grandit ainsi dans l’idée soigneusement entretenue qu’on lui a refusé l’existence dorée et les avantages auxquels ses origines nobles le prédestinaient pourtant. Le spectacle de sa mère ainsi froidement rejetée du giron familial pour avoir froissé les convenances va progressivement alimenter le sentiment de rancœur et le désir de vengeance du garçon à l’égard de sa lignée maternelle. Louis aspire à une existence plus noble et entend bien s’extraire de son milieu misérable et gravir les échelons afin de récupérer ce qu’il estime lui revenir de droit et d’effacer ainsi l’affront fait à sa mère désormais disparue.

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Louis (Denis Price) et Sibella (Joan Greenwood)

___Le profond amour filial porté à sa défunte mère n’est cependant pas le seul motif à l’origine de cet élan revendicatif. L’attachement qu’il éprouve envers la belle Sibella (Joan Greenwood ) (son amie d’enfance) et son amertume à voir cette dernière lui préférer un prétendant assuré d’un bel héritage constitue un facteur supplémentaire participant à son rêve d’élévation sociale. Cependant, le chemin vers les hautes sphères de la noblesse est long et semé d’embuches. Ses chances d’accéder un jour au titre de duc de Chalfont sont en effet fortement hypothétiques, compte tenu de sa place – lointaine – dans l’ordre de succession. Depuis sa modeste position de vendeur, il observe donc avec impuissance et anxiété les évènements susceptibles de précipiter son destin. Guettant fébrilement la publication des avis de naissance et de décès affectant la branche maternelle de sa famille, il suit l’évolution de son rang dans l’ordre de succession, voyant alternativement s’éloigner ou s’approcher le titre convoité.

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Louis devant le schéma représentant l’arbre généalogique de sa famille

___Las d’attendre passivement après une couronne qui lui semble de plus en plus hors de portée, Mazzini alors décide de donner un coup de pouce au destin. Pour forcer le processus de sélection naturelle (trop lent et incertain à son goût), Louis conçoit ainsi bientôt un plan machiavélique visant à éliminer les uns après les autres les prétendants au titre qui le séparent de la succession. Mais n’ayant alors aucun contact avec sa famille maternelle, il manque d’opportunités lui permettant de mettre son projet à exécution. C’était sans compter sur un heureux coup de destin. Le hasard met en effet sur sa route le fils de Lord Ascoyne D’Ascoyne, le banquier qui avait quelques années auparavant refusé de l’embaucher malgré leurs liens de parenté, réduisant ainsi l’aspirant duc à exercer un métier alimentaire bien éloigné de la valeur qu’il se donne. Face à lui, Louis peine à dissimuler sa rancoeur, et après une remarque jugée insolente par ce client particulier, ce dernier profite de son ascendant pour faire renvoyer sur-le-champ le jeune homme du magasin. Cet évènement est le coup de grâce pour Mazzini qui prend aussitôt la résolution de se venger en éliminant son cousin.

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Le face à face entre Louis et son cousin, le fils de Lord Ascoyne d’Ascoyne

Le passage à l’acte se révèle plus laborieux et compliqué que prévu. Le plan initialement imaginé tombe à l’eau et l’apprenti meurtrier doit improviser au gré des évènements. Il parvient finalement à se débarrasser de Lord d’Ascoyne, entraînant au passage avec lui dans la tombe sa malheureuse maîtresse.

Ce premier forfait réalisé, les derniers remords de Mazzini s’envolent définitivement. Fort de son succès et sans jamais se départir de son flegme imperturbable, Louis poursuit son entreprise criminelle, assassinant patiemment et méthodiquement les autres prétendants les uns après les autres. Prenant soin de maquiller chacun de ses crimes en accident regrettable, il devra cependant sans cesse déployer des trésors d’inventivité pour émonder l’arbre de sa famille afin de se rapprocher du titre. Alors qu’il touche enfin au but, il a à peine le temps de goûter à sa victoire qu’il est finalement arrêté. L’ironie du sort veut que ce soit pour un meurtre qu’il n’a pas commis…

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Dans le film, Alec Guinness interprète à lui seul le rôle de huit personnages

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Les différents membres de la famille d’Ascoyne, tous interprétés par Alec Guinness

___Véritable satire sociale, « Noblesse oblige » passe au vitriol un système fonctionnant sur des principes séculaires et injustes où les droits des puissants sont exaltés mais non leurs devoirs. Les bonnes manières affichées et les tenues irréprochables des personnages ne sont ici que des artefacts qui dissimulent en réalité des individus peu fréquentables et cruels, gonflés par l’assurance de faire partie d’une caste supérieure et dominante, pétrie de privilèges. En forçant volontairement le trait, Robert Hamer souhaite ainsi montrer la dégénérescence d’un système construit sur des moeurs rétrogrades et des valeurs désormais dépassées. Pour avoir fait le choix de l’amour au détriment des principes, la mère de Louis est jugée coupable de mésalliance par le tribunal familial et se retrouve définitivement bannie de la haute société. Le film dénonce ainsi les travers et l’étroitesse d’esprit de l’aristocratie décrite comme une élite aussi cloisonnée qu’impitoyable et où le moindre faux pas est sévèrement sanctionné. L’élimination successive et méthodique des individus qui l’incarnent sonnent comme la diffusion d’un poison qui gangrène progressivement ce milieu sclérosé. L’ironie du sort étant que l’élément détonateur qui inoculera dans les racines de l’arbre familial le poison fatal qui causera sa perte se révèle être en fin de compte l’un de ses propres fruits. Louis joue ainsi le rôle de catalyseur dans le processus de déliquescence d’une noblesse poussiéreuse, bouffie d’orgueil et de certitudes. Ironiquement, c’est donc victime de son propre fonctionnement que s’achèvera funestement le règne de la dynastie d’Ascoyne.

___A l’instar du monde fourbe et sans concession dénoncé par le film, l’impudeur de Mazzini ne semble connaître aucune règles ni limites. C’est ainsi qu’après s’être emparé de l’emploi de sa première victime, Louis n’hésite pas à séduire l’épouse de la seconde avant de poursuivre sans vergogne son ascension sociale. Interprété par Joan Greenwood, le personnage de Sibella, à la fois opportuniste et ambitieuse, incarne l’alter ego féminin de Louis. Tout aussi dénués de scrupules l’un que l’autre, ils entretiennent une relation aussi passionnée que malsaine. Si les minauderies permanentes et les attitudes affectées de l’actrice peuvent d’abord irriter le spectateur, elles s’accordent parfaitement avec la personnalité perfide et diabolique du personnage qu’elle incarne. Sous nos yeux l’ingénue arriviste se métamorphose peu à peu en une redoutable calculatrice prête à tout pour arriver à ses fins. Alors qu’elle sent le vent tourner, Sibella révèle sa vraie nature, dévoilant au spectateur les traits les plus sombres de sa personnalité, à la fois vénale et manipulatrice.

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La force comique du film réside justement principalement sur ce décalage permanent entre les postures affectées et les actes moralement répréhensibles perpétrés par les personnages. La courtoisie et la bienséance ne sont que le paravent de comportements amoraux et de discours hypocrites. Dès lors, il devient facile pour le spectateur de céder à l’humour décomplexé et pince-sans-rire porté par le film. L’ensemble est mené avec tant d’esprit que toutes les abominations relatées ne gênent qu’à peine. Face à une succession de personnages aussi antipathiques que ridicules, le malaise des situations laisse rapidement place au rire.

A l’instar de la photo du domaine convoité au dos de laquelle, Louis a figuré la généalogie de sa famille, le scénario joue donc sur les faux-semblants et les secrets soigneusement dissimulés sous le vernis des apparences. Dénotant au milieu de cette atmosphère étouffante d’hypocrisie et de fausseté, Edith d’Ascoyne (Valerie Hobson) apparaît comme la bonté incarnée. Convaincue de l’intégrité de Louis et de sa noblesse d’âme, elle ne doute à aucun moment de son innocence. Mazzini tombe très vite sous le charme des nombreuses qualités de cette femme sincèrement digne et vertueuse, ainsi que de l’image qu’elle lui renvoie de lui-même. Au cours d’une séquence en tête-à-tête avec Louis, alors qu’elle fait référence aux vers de Tenyson et des privilèges de la noblesse, le jeu de regard d’Edith d’Ascoyne avec la caméra (comme si elle s’adressait directement au spectateur) est à cet égard particulièrement révélateur du message sous-jacent.

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Le tête à tête entre Edith d’Ascoyne et Louis

___Le film de Robert Hamer questionne également avec sévérité les inégalités de classe et la hiérarchie des valeurs d’une société dans laquelle les individus ne sont pas traités à la lumière de leurs actes mais en fonction de leur naissance et de leur position dans l’échelle sociale. Ainsi, pour avoir contrevenu aux obligations de son rang, on refusera à la mère de Louis les honneurs d’une sépulture dans le caveau familial. De son côté, Louis, ne désirant pas renoncer aux privilèges de son rang, obtient d’être jugé en grandes pompes par la chambre des Lords avant de bénéficier d’un traitement carcéral plein d’égards, malgré l’atrocité de son crime.

Avec « Noblesse oblige », Robert Hamer offre au spectateur un concentré de cynisme et d’humour noir, autant dans les dialogues que dans la mise en scène, qui se révèle aussi inventive que malicieuse. Parmi les points notables du film, il faut souligner la performance d’Alec Guinness qui campe à lui seul les huit membres de la famille d’Ascoyne, offrant une palette d’interprétation remarquable, qui va du vieil évêque alcoolique à la suffragette intrépide. Le double-sens des situations et des répliques ici employé avec brio permet d’illustrer à la perfection la duplicité des personnages mis en scène et de leurs intentions. Jouant en permanence sur la respectabilité affichée des personnages combinée à l’indécence crasse de leurs actes, le scénario et la réalisation exploitent jusqu’à l’extrême cette confrontation entre flegme et impertinence. L’atrocité des crimes perpétrés par Louis est proportionnelle au sang-froid et au détachement avec lesquels il commet ses actes ignobles.

Un petit bijou d’humour noir, décapant et mordant à souhait.

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« Andersen, les ombres d’un conteur » de Nathalie Ferlut

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Quatrième de couverture

Dans les contes, quand un paysan trouve une pièce d’or, il change sa vie avec ! Imagine un peu ce que serait ton aventure à toi ! Ton conte, ta belle histoire ! Tu pourrais être si grand ! Eventyr ! Eventyr !
  • Mon opinion

★★★★★

___Gravé dans l’imaginaire collectif, le nom d’Andersen est associé à de nombreux contes de fées qui bercèrent notre enfance.et celle de plusieurs générations. Le vilain petit canard, le soldat de plomb, la petite fille aux allumettes, la reine des neiges, la petite sirène, … derrière toutes ces histoires passées à la postérité du patrimoine littéraire, se cache en réalité un artiste complet, à la fois chanteur, danseur, poète, romancier et novelliste.

C’est à la rencontre de cet auteur d’origine danoise que nous convie Nathalie Ferlut à travers un album mâtiné de poésie qui retrace le fil d’une existence peuplée de voyages, de rencontres, mais aussi de blessures et de désillusions. Nous dévoilant les parts d’ombres et de lumière d’un artiste à la personnalité atypique et fantasque, elle nous livre à travers ce portrait les clés de compréhension de l’oeuvre de ce merveilleux conteur d’histoires.

« Il aimait être ce personnage de conte : un fils de cordonnier qui avait eu de la chance, et faisait son miel de tout ce qu’il voyait, entendait, ressentait. »

___De la misère des campagnes danoises à la bourgeoisie de Copenhague, le destin exceptionnel d’Andersen est digne de ceux des personnages nés sous sa plume. Parti de rien, il réussit à force de volonté et de travail à s’élever dans la société danoise de l’époque et à s’imposer par son talent.

Porté par ses rêves de succès, son opiniâtreté et une persévérance à toute épreuve, le jeune « poète en bourgeon » parvient à s’attirer la sympathie de personnages influents, parmi lesquels Jonas Collin, conseiller d’Etat. Ce dernier, estimant que l’instruction de l’adolescent laisse à désirer, s’assure alors de parfaire l’éducation de son protégé en lui obtenant une bourse d’études et une place à l’école. Mais là-bas, l’imagination fertile de ce fils de cordonnier se heurte très vite à ce milieu bourgeois et guindé. L’ambiance studieuse et l’esprit rigide font du lieu un environnement hostile à l’épanouissement du jeune homme, étouffant les aspirations artistiques et la fantaisie de cet élève médiocre.

Sa quête de reconnaissance le conduit plus tard à voyager à travers l’Europe où il multipliera les rencontres les plus prestigieuses (Dickens, Balzac…). Si de nombreux individus ne feront que traverser son existence, une rencontre bouleversera néanmoins sa vie : celle d’Edvard Collin, le fils de son protecteur. Ami de toute une vie et frère de coeur, il entretiendra jusqu’à sa mort avec ce dernier une relation ambiguë et tumultueuse. A la fois son premier lecteur, son correcteur et son avocat, Collin devient bientôt l’objet d’un amour platonique et non réciproque pour le poète. Leurs querelles récurrentes ainsi que la mise en parallèle des destins des deux hommes offre par ailleurs un contraste révélateur de la fracture entre élan artistique et milieu conservateur dans la société de l’époque.

___Entre moments heureux et abysses de solitude, Nathalie Ferlut retrace le destin de cet idéaliste à l’acharnement peu commun, déterminé à forcer le destin pour devenir célèbre. Loin de se contenter d’un simple récit factuel, l’illustratrice sonde les tréfonds de l’âme de son sujet, explore ses failles et ses zones d’ombre afin de nous livrer une étude de caractère complète, à la fois maîtrisée et magistralement menée.

Derrière ce personnage fantasque et excentrique se dessine progressivement le portrait en creux d’un éternel enfant, sorte de Peter Pan, qui semble éprouver les plus vives difficultés à s’adapter au monde réel et à trouver sa place dans une société où il refuse de grandir. Susceptible, capricieux, égocentrique, peureux, maladroit… le parcours de vie d’Andersen fait apparaître un individu tour à tour attachant et insupportable, amoureux de la vie et en soif de reconnaissance qui garda toute sa vie son âme d’enfant.

___Véritable invitation aussi bien dans l’imaginaire que dans la vie d’Andersen, l’album de Nathalie Ferlut est également une vraie prouesse artistique. Afin de retracer la vie du célèbre conteur, l’ouvrage épouse en effet la mise en forme d’un recueil de contes et convoque les personnages nés sous la plume d’Andersen. Grâce à un procédé ingénieux, la dessinatrice propose en effet aux lecteurs une mise en abyme sensible et poétique de l’œuvre d’Andersen, s’appuyant pour sa narration sur les personnages emblématiques des contes de l’auteur. En filigrane des évènements, le lecteur voit ainsi se succéder plusieurs de ses protagonistes les plus célèbres, parmi lesquels le petit soldat de plomb, la bergère et le ramoneur ou encore la petite poucette. Leur apparition ne se cantonne pas au simple rôle de caméo. Outre le rôle actif qu’ils occupent dans la narration, ils incarnent surtout la petite conscience d’Andersen, témoins de ses dilemmes intérieurs et des doutes qui le rongent. Une construction habile qui permet à la dessinatrice d’appuyer son propos et d’étayer sa démonstration. Car au-delà du simple effet de style, ce procédé astucieux montre surtout de quelle façon ce grand conteur d’histoires puisa son inspiration à même sa vie ; ses histoires et ses personnages se nourrissant autant de son imaginaire que de son vécu. De fait, ses récits se révèlent être autant l’expression de son imagination que celle de ses peurs les plus intimes et les plus profondes. Pour Andersen, l’écriture est une entreprise aussi vitale que cathartique ; le moyen d’exorciser les fantômes qui le hantent et d’apprivoiser ses démons en couchant sur le papier les personnages qui peuplent son imaginaire.

___Le dessin vaporeux et le trait mouvant de Nathalie Ferlut combinés à des teintes chatoyantes s’allient à merveille pour créer une atmosphère onirique et envoûtante à souhait, où se confondent en permanence réalité et imaginaire. Son trait dynamique et expressif restitue avec brio l’esprit bouillonnant et torturé de son sujet, donnant au récit une impression de mouvement permanent. Tantôt relâché ou précis, figuratif ou abstrait, Nathalie Ferlut nuance son style au gré des évènements évoqués, éveillant avec justesse un florilège d’émotions chez le lecteur.

Avec Les ombres d’Andersen, Nathalie Ferlut revisite la vie du conteur par le biais de ses créations et de ses personnages, signant une oeuvre singulière, créative et envoûtante. Destiné avant tout aux grands enfants, ce biopic graphique trouve le juste équilibre entre narration et émotions, aboutissant à un portrait délicat et tout en finesse d’un homme-enfant au destin exceptionnel. Nul doute qu’une fois cet album refermé, les contes d’Andersen résonneront avec une acuité nouvelle aux oreilles du lecteur…

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour cette lecture envoutante !

« Elisabeth Ire » de Vincent Delmas, Christophe Regnault, Andrea Meloni et Michel Duchein

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Quatrième de couverture

Fille du roi Henri VIII, Elisabeth Tudor accède au trône d’Angleterre au cœur de nombreux remous politiques. En rivalité avec sa demi-sœur Marie Tudor, elle est celle qui parviendra finalement à restituer la stabilité du royaume sous l’autorité royale, coupant les liens avec le Pape en créant l’Église protestante d’Angleterre. Elle est également celle qui parviendra à imposer sa féminité dans un monde d’hommes. Éternelle vierge, elle ne se mariera jamais et verra la lignée Tudor s’éteindre avec elle.

Découvrez le destin de l’une des figures les plus célèbres de l’histoire d’Angleterre. Celle dont le règne, associé à l’épanouissement du théâtre anglais – représenté par William Shakespeare et Christopher Marlowe – et aux prouesses maritimes d’aventuriers comme Francis Drake, signe l’apogée de la Renaissance anglaise.

  • Mon opinion

★★★★★

___Pour quiconque témoigne d’un intérêt marqué pour la dynastie Tudor ou pour Elisabeth Ire, le nom de Michel Duchein sonne comme une référence sur le sujet. L’historien, auteur de nombreux ouvrages consacrés à divers souverains britanniques, fait figure d’autorité en la matière. De fait, retrouver ainsi le nom de ce spécialiste parmi les auteurs ayant participé à la réalisation de cette BD ne pouvait que me conforter dans l’idée de me la procurer.  S’inscrivant dans la collection « Ils ont fait l’Histoire » de Glénat, cette biographie, réalisée en collaboration avec les éditions Fayard, revient sur le règne de l’un des plus grands monarques de l’Histoire.

___Fruit des amours tumultueuses d’Henri VIII et d’Anne Boleyn (que ce dernier fera exécuter), Elisabeth est passée par les affres de bien des tourments avant de monter sur le trône. Couronnée reine le15 janvier 1559 en l’abbaye de Westminster, elle est la dernière Tudor à accéder au trône d’Angleterre. Son règne, qui s’étendra sur 45 ans, débute sur fond de nombreux remous politiques et d’une grande instabilité religieuse. Marquée par de nombreuses manigances politiques, la rupture avec la papauté ou encore la création de l’Elise protestante d’Angleterre, l’ère élisabéthaine (1558-1603) marque également l’apogée de la Renaissance anglaise avec l’essor sans précédent des arts et de la culture. Le théâtre florissant sous la plume du dramaturge William Shakespeare en est d’ailleurs l’une des plus belles représentations !

___Si personne ne conteste le rôle majeur qu’Elisabeth Ière joua dans l’Histoire d’Angleterre, sa personnalité complexe et ambiguë lui valut autant d’admirateurs que de détracteurs. Portée aux nues par certains, conspuée par d’autres, celle que l’on surnomme « la reine vierge » cultive aussi bien le mystère que les paradoxes. Colérique, versatile, austère, calculatrice… Elisabeth est de fait parfois présentée comme une souveraine aigrie, indécise et antipathique. Pourtant, ce n’est qu’à l’aune de son histoire personnelle et du contexte trouble de son époque qu’il convient d’appréhender la personnalité et les réactions de cette femme à la destinée exceptionnelle. Refusant tout parti-pris ou portrait à charge, Vincent Delmas, Michel Duchein, Christophe Regnault et Andrea Meloni parviennent avec cette biographie sérieuse et visuellement époustouflante, à restituer toute la complexité de cette reine hors du commun et à en dresser un portrait psychologique remarquable de nuances au vu d’un format si condensé.

Vivant sous la menace permanente d’une trahison ou d’un complot visant à la destituer, pressée par ses conseillers de se marier afin d’asseoir les intérêts de la couronne d’Angleterre et d’assurer sa succession, on comprend mieux les sautes d’humeur de la souveraine face à ces attaques permanentes et répétées. A la lumière de tous ces éléments essentiels ici parfaitement restitués par les auteurs, Elisabeth Ire apparaît ainsi davantage comme une femme avisée, prudente et intelligente que comme une monarque narcissique, froide et calculatrice. Nul doute qu’il fallut en effet à la souveraine user de toute son intelligence et de sa force de caractère pour ne pas tomber dans les nombreux pièges de la cour ou autres complots ourdis par l’entourage de sa cousine catholique. Sachant se montrer fine tacticienne dès lors que les circonstances l’exigent, elle avance avec prudence en matière de questions religieuses et revendique une totale indépendance d’esprit.

Entre nécessité d’asseoir son autorité et indispensable devoir de compromis, cette évocation du règne d’Elisabeth met ainsi parfaitement en évidence le difficile exercice du pouvoir, a fortiori lorsqu’on est une femme. S’estimant mariée au royaume d’Angleterre, Elisabeth Ire forge sa légende sur son célibat. Dans ce monde d’hommes où se mêlent conflits d’intérêts personnels, politiques et jeux de dupes diplomatiques, elle entend conserver sa couronne et son pouvoir. Un règne sans partage aussi bien marqué par sa longévité que par les quelques personnalités récurrentes que compte son entourage. La reine s’est en effet très vite entourée d’un cercle restreint de proches conseillers qui lui restèrent toujours fidèles, parmi lesquels William Cecil, Walsingham… et l’incontournable Robert Dudley.

Au coeur de la narration, on retrouve ainsi évoquées la question lancinante du mariage, ses rapports ambigus avec Robert Dudley ou encore sa rivalité avec Marie Stuart. A ce sujet, il semble probable que celle qui revendiqua et affirma son indépendance à une époque patriarcale, nourrissait en catimini quelque jalousie envers sa cousine. Leur lutte sans merci mènera finalement Marie Stuart à l’échafaud et entraînera Elisabeth à un affrontement historique avec l’Espagne. Qualifiée d’invincible, l’armada espagnole sera pourtant finalement vaincue par l’armée anglaise ; permettant ainsi à la victorieuse Elisabeth d’entrer un peu plus dans la légende.

___Soucieux d’intégrer tous les événements marquants de son règne tout en devant composer avec un format court, les auteurs ont dû opérer quelques coupes dans la chronologie. Autant d’ellipses temporelles et de raccourcis qui pourront à n’en pas douter déstabiliser certains lecteurs. De fait, la multiplicité des enjeux politiques et religieux sous-tendus par le sujet semblent réserver davantage cet album à un public un minimum connaisseur, ou en tout cas déjà familiarisé avec le contexte et les protagonistes impliqués. Afin d’essayer de pallier à cette difficulté et de combler les éventuels chaînons manquants, le récit est complétée d’un dossier illustré de 7 pages, qui permet de revenir sur les évènements majeurs du règne d’Elisabeth tout en les remettant dans le contexte de l’époque.

Le dessin réaliste de Christophe Regnault et Andrea Meloni nous fait plonger de plain-pied dans le siècle élisabéthain, au coeur des jeux de pouvoir et des évènements majeurs qui marquèrent cette période et dont les auteurs nous livrent ici le récit palpitant. Avec cette biographie, ils nous offrent surtout un portrait nuancé et réaliste d’une reine emblématique et charismatique qui joua un rôle majeur dans l’histoire de l’Angleterre et devint un mythe de son vivant. Pour bâtir cet album, les auteurs se sont appuyés sur une solide documentation et de multiples sources, aussi bien à charge que partisanes, dans lesquelles ils ont dû entreprendre un tri rigoureux, afin de coller au mieux à la « vérité historique ». Format court oblige, on regrettera que l’album ne revienne pas sur l’enfance et les jeunes années d’Elisabeth. Mais quelles que soient les zones d’ombre et les incertitudes entourant sa vie privée ou son caractère, Elisabeth Ire n’en demeure pas moins une figure historique fascinante. Profondément dévouée à son peuple et à la cause de son pays, elle hissera son royaume au rang des plus grandes puissances de la Renaissance.

Je remercie infiniment les éditions Glénat pour cette belle découverte !

« Anne et la maison aux pignons verts » de Lucy Maud Montgomery

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Quatrième de couverture

Sur le quai de la gare, Matthew attend l’orphelin qui les aidera, sa sœur Marilla et lui, à la ferme. Mais c’est une petite rouquine aux yeux pétillants qui se présente… N’ayant pas le cœur de la renvoyer, Matthew la ramène à Avonlea. Extrêmement attachante, Anne va rapidement séduire son entourage par son courage, sa détermination et sa débrouillardise.

À travers le récit de la vie d’Anne Shirley, une jeune orpheline, l’auteur nous invite à partager la vie des habitants de l’ïle-du-Prince-Edouard, au début du siècle dernier.

S’amuser de la magie des mots, rire de ses propres défauts, s’émerveiller face à la nature…

Voici un roman feel-good inoubliable, plein de malice.

  • Mon opinion

★★★★★

___Premier tome d’une série jeunesse incontournable outre-Atlantique, « Anne et la maison aux pignons verts » est depuis longtemps considéré comme un classique de la littérature canadienne. Un succès sans précédent qui n’a cependant jamais réussi à franchir nos frontières pour véritablement s’imposer en France. Bien moins connues chez nous, les aventures d’Anne n’avaient pas été rééditées depuis plusieurs années et restent de fait assez difficiles à se procurer. Une injustice que les éditions Zethel semblent déterminées à réparer en publiant cette année une réédition du premier tome. Une formidable initiative et une occasion en or de découvrir une héroïne aussi malicieuse que terriblement attachante !

___Après la mort de ses parents, Anne Shirley, âgée de 11 ans, se retrouve un temps ballotée de foyer en foyer avant d’atterrir à l’orphelinat de Hopetown, en Nouvelle-Ecosse. De là, elle est finalement recueillie par Marilla et Matthew Cuthbert, dans une ferme à Avonlea. Le frère et la soeur, qui s’attendaient à accueillir un petit garçon pour venir les aider aux travaux de la ferme, se trouvent totalement désemparés en voyant ainsi débarquer cette frêle fillette à la crinière flamboyante !

D’abord propulsée là par erreur, l’irruption d’Anne au milieu de ces deux individus discrets et peu loquaces va pourtant faire des étincelles. De fait, la petite orpheline à l’imagination débordante et à la langue bien pendue introduit autant de vie que de bonne humeur au sein du foyer Cuthbert. Jour après jour, Anne va ainsi rétablir le dialogue et resserrer les liens entre Mathew et Marilla. Tel un ange tombé du ciel, sa personnalité solaire illumine la maison et apporte de la chaleur dans le foyer. S’il est souvent bien difficile pour Marilla et Matthew de suivre le fil décousu des pensées de la fillette qui se laisse parfois porter par les élans de son imagination, tous deux tombent rapidement sous le charme de la fraîcheur et de la spontanéité de l’enfant. Touchés par l’histoire d’Anne et séduits par son tempérament, les Cuthbert n’ont bientôt plus le coeur à renvoyer leur protégée à l’orphelinat, et décident finalement de prendre en main son éducation.

« Quelle existence sans amour et sans consolations cette enfant avait connue ! Une petite vie de misérable esclave, solitaire et négligée ; Marilla était assez fine pour lire entre les lignes de l’histoire d’Anne, et pour deviner la vérité. Il n’était guère surprenant qu’elle eût été si enchantée à l’idée d’avoir enfin un chez-soi. » p70

___Depuis sa chambre du pignon est, Anne laisse jour après jour vagabonder son imagination dans ce décor bucolique. Curieuse et vive, elle se satisfait des bonheurs simples et des petites joies du quotidien. Avec ses yeux d’enfant, elle n’a pas son pareil pour s’émerveiller des détails les plus anodins, faisant voir à son entourage le monde sous un jour nouveau et en révélant des beautés insoupçonnées.

« Les yeux d’Anne, épris de beauté, s’attardaient sur le moindre détail, dévorant tout avec une immense gourmandise ; elle avait vu, dans sa vie, tant de lieux parfaitement laids, la pauvre enfant, que cet endroit était aussi beau que ses rêves les plus fous. » p.55

___A Avonlea, les ailes de son imagination fertile ne semblent connaître aucun obstacle. A peine arrivée à Green Gables, Anne s’approprie les lieux, rebaptisant les routes et les cours d’eau afin de leur donner des connotations féériques. Eprise de liberté et amoureuse de la nature, la fillette parle aux arbres et aux fleurs et multiplie les expéditions enchanteresses avant d’assourdir ses parents adoptifs du récit éclatant de ses découvertes. A ses côtés, le quotidien terne et monotone des deux fermiers laisse place à une vie plus mouvementée et riche d’aventures.

Petit bout d’humanité abandonné qui ne manque pas d’audace, Anne conquiert avec succès les coeurs de tous ceux qui l’entourent. Avec son optimisme sans faille et son enthousiasme inébranlable, elle sera d’ailleurs la seule à parvenir à fendre peu à peu la carapace du taciturne Matthew : « […] Matthew et moi, nous sommes si proches que je peux lire dans ses pensées comme dans un livre. » « Ils étaient les deux meilleurs amis du monde, et Matthew remerciait chaque jour la Providence de ne pas avoir à réglementer l’éducation de la petite. C’était là une responsabilité qui incombait à Marilla, et à elle seule ; si elle lui avait échue, il se serait trouvé sans cesse déchiré entre son affection pour Anne et son sens du devoir. » p.297 Jour après jour, on assiste à l’éclosion de sentiments de plus en plus forts dans le coeur de Matthew et Marilla. Leur attitude, résolument protectrice et attentionnée à l’égard de la fillette, témoignent d’un instinct parental sincère et affirmé.

___Avec ce livre respirant de bons sentiments et d’humanité, Lucy Maud Montgomery parvient à nous faire passer du rire aux larmes en quelques pages. Au-delà du simple roman jeunesse, « Anne et la maison aux pignons verts » est aussi un formidable roman d’apprentissage, qui aborde avec justesse les thèmes de la résilience, de la famille, de l’amitié ou encore du passage à l’âge adulte. Naïve, maladroite, fière et susceptible, Anne porte en elle tous les défauts de l’enfance. Gilbert Blythe, un de ses camarades de classe, l’apprendra d’ailleurs à ses dépens. Suite à une boutade, le garçon s’attirera en effet les foudres d’Anne et fera les frais de sa rancune tenace de nombreuses années. Blessée dans son orgueil, la fillette entretiendra longtemps avec son ennemi fraternel une compétition féroce, dont elle saura cependant tirer une force qui la poussera à se dépasser.

« « Tout feu tout flamme » comme elle l’était, les plaisirs et les chagrins de l’existence l’atteignaient avec une intensité exacerbée. » p.275

Aussi facétieuse que désarmante de sincérité, Anne est une héroïne irrésistible dont on suit les tribulations avec bonheur ! Certaines des péripéties de cette gamine débordante d’imagination (à l’instar de l’épisode du sirop de framboise ou gâteau à la vanille) ne sont d’ailleurs pas sans rappeler celles du personnage de Sophie de la Comtesse de Ségur. De fait, l’insatiable curiosité et le sens de la répartie de cette fillette au caractère bien trempé lui vaudront bien quelques ennuis; mais sa détermination, sa noblesse d’âme et son coeur d’or auront finalement raison de toutes ses erreurs.

« Marilla en était presque venue à désespérer de pouvoir jamais transformer cette enfant abandonnée en petite fille modèle aux manières posées et au comportement distingué. Elle n’aurait pas accepté d’admettre, en fait, qu’elle préférait infiniment qu’Anne demeurât comme elle l’était. » p.275

___Vive, sensible et impétueuse, les excès de son caractère se nuancent pourtant peu à peu, au gré des expériences et des épreuves auxquelles elle se trouve confrontée. A mesure que les années passent, la jeune effrontée un brin sauvage se métamorphose en jeune fille plus douce et posée. Plus réfléchie, ses jugements se font moins définitifs et péremptoires.

Parvenir à composer avec son histoire (aussi douloureuse soit-elle), se nourrir de ses expériences et apprendre de ses erreurs, tels semblent être quelques uns des messages clés du roman de Lucy Maud Montgomery. Paru en 1908, son récit a par certains aspects des accents avant-gardistes, notamment quant à la place de la femme dans la société. Surtout, à travers le personnage d’Anne et son parcours, l’auteure insiste sur l’importance de ne pas brider l’imagination, de toujours croire en ses rêves et du rôle fondamental de l’instruction dans la réalisation de l’individu. Véritable électron libre, à la fois ambitieuse et déterminée, Anne témoigne d’une force de caractère remarquable pour son époque. Portée par l’amour inconditionnel de ses parents de coeur et leur soutien indéfectible, elle trouve la force de faire fi des convenances pour prendre son destin en main.

Fidèle et loyale envers tous ceux qu’elle aime, Anne est un personnage terriblement attachant dont on suit le cheminement vers l’âge adulte avec tendresse et bienveillance. Agée de seize ans à la fin de ce premier tome, c’est le coeur serré que l’on quitte notre jeune héroïne aux portes de l’âge adulte.

Je remercie infiniment les éditions Zethel pour cette merveilleuse lecture !

  • Extraits

« Qu’il est bon d’avoir des buts dans l’existence ! Je suis contente d’en avoir autant. Et l’ambition a cet avantage de vous pousser toujours plus loin, de vous forcer à faire toujours mieux ; dès qu’on atteint un de ses objectifs, en voilà un autre qui surgit, encore plus lumineux, encore plus attirant, et c’est le désir de l’atteindre qui donne tant de piquant à la vie ! » p.432
« Nous payons le prix, en effet, de tout ce que nous recevons et acquérons en ce bas monde ; il est fort utile de se fixer des buts, mais il nous faut payer le prix fort pour les réaliser, en travail, en renoncements, en angoisses, en découragements. » p.440

« Agatha Raisin enquête #2: Remède de cheval » de M. C. Beaton

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Quatrième de couverture

Agatha Raisin, s’intégrant peu à peu à son petit village, fait la connaissance de Paul, le vétérinaire, qui ne semble pas insensible à ses charmes. Mais celui-ci est retrouvé mort, victime d’une injection de tranquillisant destiné au cheval de Lord Pendlebury. Agatha ne croit pas à l’accident et prend l’enquête en main. Son nouveau voisin, le colonel Lacey, d’habitude distant, accepte de l’aider.
  • Mon opinion

★★★★☆

___Agatha a encore l’esprit absorbé par son séduisant voisin lorsque Jack Pomfret, un de ses anciens concurrents, lui propose de se relancer dans les affaires. Comprenant que l’élu de son coeur n’est pas vraiment disposé à répondre à ses avances (dans l’immédiat, le colonel Lacey semble au contraire la fuir avec toute l’énergie du désespoir), la retraitée décide de partir quelques jours pour Londres afin d’étudier la proposition de son ancien confrère. Une fois là-bas, Agatha ne tarde pas à déchanter lorsqu’elle découvre que sous-couvert de belles promesses, Jack Pomfrey espère en fait lui soutirer de l’argent. Grâce aux conseils avisés de son ami Bill et à sa clairvoyance, Agatha échappe finalement de peu à une odieuse tentative d’escroquerie. A peine a-t-elle digéré l’affront d’avoir ainsi été menée en bateau, qu’elle retourne s’enterrer dans son cottage à la campagne, avec en prime un nouveau compagnon dans ses bagages…

Dans le même temps, la petite ville de Carsely vient d’accueillir un cabinet vétérinaire dont la salle d’attente ne désemplit pas. Depuis l’ouverture, les habitantes se bousculent pour venir faire examiner leurs compagnons à quatre pattes par le charmant Paul Bladen, un quarantenaire divorcé. Rabrouée par son voisin, Agatha, désormais propriétaire de deux chats, se résout finalement à concentrer ses efforts sur le nouveau vétérinaire. Moins farouche, ce dernier semble d’ailleurs céder au charme de la quinquagénaire. Mais alors qu’elle est sur le point de conclure, Agatha prend les jambes à son cou…

Incroyable ironie du sort, le lendemain de ce tête-à-tête mouvementé, le vétérinaire est retrouvé mort, une seringue de tranquillisant enfoncée en plein coeur. Les premières constatations des enquêteurs concluent rapidement à un accident. Une hypothèse qui ne convainc cependant pas Agatha Raisin. Guettant fébrilement l’aventure qui viendra rompre la monotonie de sa vie à Carsely, elle voit là l’opportunité idéale de mettre un peu de piquant dans sa vie.

*_____*_____*

___Après avoir lavé son honneur en démasquant le meurtrier de Mr Cummings-Browne, Agatha reprend du service pour élucider un nouveau mystère. Si cette fois-ci, la jeune retraitée est a priori exempte de tout soupçon, cela n’empêche pas notre excentrique quinquagénaire d’enfiler de nouveau ses habits de Miss Marple. Et c’est en charmante compagnie, épaulée par son séduisant voisin, qu’elle se lance donc dans une nouvelle enquête, sur les traces de l’assassin du vétérinaire de Carsely.

Alors que nos enquêteurs amateurs avancent dans leurs investigations, la thèse de l’accident, pourtant privilégiée par la police, semble bientôt se disloquer. Cette fois encore, la victime semblait être un coureur de jupons invétéré. De fait, les mobiles et les suspects ne manquent pas et tendent même à s’accumuler à mesure que l’enquête progresse. Si dans un premier temps, les deux voisins n’ont cependant pas de preuve tangible pour étayer leur intuition, chacun a ses raisons de vouloir se lancer dans cette enquête officieuse. Souffrant du fameux syndrome de la page blanche, le livre que tente d’écrire James est au point mort. Partir à la recherche de l’hypothétique meurtrier de Paul Bladen est donc le prétexte idéal pour le colonel de se détourner de son travail d’écriture. De son côté, Agatha voit dans cette enquête l’occasion rêvée de se rapprocher de son charmant voisin.

Depuis plusieurs semaines, James semble en effet résolu à fuir par tous les moyens sa voisine un peu trop entreprenante. Il faut dire que manquant cruellement de subtilité, toutes les tentatives de séduction d’Agatha se soldent invariablement par un échec. Pire, James commence à la croire réellement « dérangée ». Étonnamment, Agatha réalise que plus elle se montre désintéressée et distante avec James, plus ce dernier lui témoigne d’attention. Comprenant qu’elle semble tenir là une tactique potentiellement fructueuse, Agatha s’évertue donc, non sans quelques difficultés, à feindre l’indifférence.

Mais au grand désespoir de cette dernière, une nouvelle venue à Carsely, Freda Huntingdon, semble avoir elle aussi jeté son dévolu sur le colonel retraité. Agatha, qui voit rapidement clair dans le jeu de la nouvelle habitante, n’apprécie pas vraiment l’irruption de cette rivale sur son territoire. Il faut dire qu’aussi pugnace et déterminée qu’Agatha, Freda ne ménage pas ses efforts pour mettre le grappin sur James, multipliant les opérations séduction et les tentatives d’approche. Entre les deux voisines, les hostilités sont ouvertes et tous les coups sont permis pour tenter de ravir le coeur du célibataire endurci.

___Deuxième tome de la série « Agatha Raisin enquête », « Remède de cheval » reprend bon nombre des ingrédients à succès du premier opus. Au menu de cette deuxième enquête : un nouveau crime à élucider, des dialogues savoureux et toujours autant d’humour et de situations désopilantes, à l’instar de cette scène d’anthologie dans les toilettes d’un pub ou encore d’une confrontation explosive avec un châtelain irascible (qui prend Agatha pour une militante antichasse !)! Fidèle à elle-même, Agatha se laisse comme toujours davantage guider par son esprit de contradiction que sa conviction. On retrouve avec bonheur la personnalité sans filtre et les répliques exquises de l’excentrique retraitée. Toujours aussi spontanée et maladroite, elle multiplie les gaffes et possède le don de se mettre dans des situations aussi invraisemblables que truculentes !

___L’intrigue policière, bien que moins convaincante que celle de l’opus précédent, n’en reste pas moins plaisante à suivre. De fait, ce deuxième opus s’attarde davantage sur l’évolution des relations entre les différents protagonistes que sur l’enquête elle-même. Au fil des interrogatoires et de l’avancée de leurs investigations, la relation entre Agatha et James prend peu à peu une tournure conjugale. Entre chamailleries et quiproquos, leur duo fait des étincelles pour le plus grand plaisir du lecteur.

___A l’image de l’héroïne qui apprend progressivement à connaître ses voisins, le lecteur fait lui aussi plus ample connaissance avec les habitants de Carsely. On retrouve avec plaisir bon nombre de personnages et de lieux déjà croisés au cours du précédent tome, ainsi que quelques nouveaux venus. Cette deuxième enquête est également l’occasion pour Agatha de commencer à se remettre peu à peu en question. Totalement obnubilée par sa propre personne (et par son voisin), elle réalise bientôt, non sans amertume, que James s’est incontestablement beaucoup mieux intégré qu’elle dans le village… Un premier pas vers ce qui semble annoncer une évolution aussi intéressante à suivre que salutaire. Personnage antipathique pour certains, héroïne désopilants pour les autres, Agatha Raisin est dans tous les cas une personnalité haute en couleurs et pleine de caractère qui ne laisse pas indifférent.

Je remercie encore une fois les éditions Albin Michel pour cet excellent moment de lecture !