Au clair des mots #1 (Editions Balivernes)

_Si en temps normal, je m’attarde rarement sur les publications très jeunesse, mon récent statut de tatie m’a conduit à vouloir me pencher sur les livres pour les tout-petits et les plus jeunes.

___Aussi, lorsque les éditions Balivernes m’ont proposé d’initier un partenariat avec eux, j’ai bien évidemment sauté sur l’occasion ! Véritable caverne d’Ali Baba, leur catalogue est une mine d’or et propose des titres aussi variés qu’alléchants pour les enfants. Parmi tout ce choix, j’ai finalement sélectionné quatre livres dans des collections différentes, en optant pour des titres variés et susceptibles (je l’espère !) de plaire à mon neveu dans quelques années.

___Pour marquer l’évènement, j’ai décidé de créer sur le blog un espace consacré aux albums jeunesse et aux livres pour les plus petits. Dans cette nouvelle rubrique intitulée « Au Clair des mots », je vous présenterai donc des livres pour les plus jeunes. Comme l’indique le titre de cet article, ce premier numéro sera consacré aux éditions Balivernes, à travers quatre titres de leur catalogue qui, vous allez le voir, m’ont tous fait forte impression ! 🙂

___Avec sa casquette, sa loupe et sa cape en tweed, Saperlipopette a tout du célèbre Sherlock Holmes. A un détail près : le détective est ici un âne qui a troqué sa pipe pour une carotte ! Entre deux tasses de thé, Saperlipopette se lance sur la piste du voleur de cacahuètes, bien décidé à mettre la patte sur l’auteur du larcin.

Tel le célèbre Dr Watson, Bernard le tapir épaule notre détective aux longues oreilles dans cette enquête rondement menée. Avec son justaucorps rose-bonbon et son air décontenancé, il offre un contraste comique du plus bel effet (à défaut de faire avancer l’affaire !). Interrogatoire du voisinage, recherche d’indices, établissement d’un portrait-robot… les deux compères ne ménagent pas leurs efforts pour démasquer le coupable !

___Les illustrations de Julie Mercier, stylisées et riches en détails sont au service de l’histoire mêlant ambiance mystérieuse et univers loufoque. Les personnages, originaux et très expressifs, évoluent dans des décors soignés et des mises en scène astucieuses.

___Côté texte, Pierre Crooks fait lui aussi des étincelles ! L’auteur signe un texte accrocheur, amusant et tout en rimes particulièrement propice à la lecture à voix haute !

___Une fois le mystère résolu, les détectives en herbe pourront reprendre chaque illustration pour tenter de dénicher les objets dérobés, astucieusement dissimulés au fil des pages. Enfin, le livre se termine par une activité sous forme de dessin et de collage permettant aux enfants de confectionner un portrait-robot.

___Neuvième titre de la série Le Monde Animaginaire, « Saperlipopette mène l’enquête » est un livre original aussi bien sur la forme que sur le fond. Une jolie initiation au roman policier à travers une enquête ludique et pleine de rythme, le tout dans un album aux couleurs automnales et au format malin !

___Qui ne connaît pas l’histoire des trois petits cochons ? Coralie Saudo prend ici avec humour le contrepied du conte traditionnel, en mettant en scène des personnages décalés au service d’une histoire originale et bien pensée.

___Les trois petits cochons collectionnent médailles et trophées. Ensemble, ils ont tout gagné : de la Pigs Academy au Tour de Ferme en passant par le tournoi de Wimblechon !  Les murs de leur maison sont tapissés de récompenses en tous genres.

Dans cette adaptation, le loup apparaît sous les traits d’un vieil animal édenté et maladif, aux antipodes du prédateur terrifiant qui hante habituellement les contes traditionnels. Il n’en reste pas moins l’élément perturbateur du récit. Son arrivée va en effet mettre à l’épreuve la cohésion de notre trio de choc. Car le vieux loup, qui aimerait voyager, est à la recherche du champion le plus doué pour l’accompagner. Pour déterminer lequel des trois aura le privilège de partir avec lui, il leur lance un défi.

La perspective d’un voyage au bout du monde ne tarde pas à réveiller l’esprit de compétition des trois petits cochons qui vont donc pour la première fois de leur vie travailler chacun de leurs côtés. Mais alors qu’ensemble, les trois amis réussissent tout ce qu’ils entreprennent, force est de constater que les résultats se révèlent peu concluants dès lors qu’ils travaillent séparément et chacun pour soi. Les petits cochons découvriront ainsi que c’est bien parce qu’ils mettent en commun leur compétences qu’ils excellent dans tous les domaines !

___Pour illustrer cette version moderne et originale, Coralie Saudo s’appuie sur des décors colorés et texturés qui associent dessins, collages et photos. Une modernité assumée jusque dans la narration, à mi-chemin entre la bande-dessinée et l’album classique, qui mêle habilement phylactères et récitatif.

Parsemant son récit de jolis clins d’oeil au conte original (dont elle reprend d’ailleurs les éléments clés), Coralie Saudo nous livre une version revisitée du récit culte des trois petits cochons particulièrement réussie. La parodie est ici au service d’une jolie morale sur la solidarité et l’esprit d’équipe. Une belle histoire pour nous rappeler que l’union fait la force et que rien ne vaut l’amitié et l’entraide pour accomplir de grandes choses !

___A partir d’une idée rigolote et bien trouvée, Thierry Robberecht déploie une jolie histoire sur le thème de la différence, de la tolérance et sur l’importance du respect et du sens de l’entraide.

___Je suis littéralement tombée sous le charme du dessin de Loufane et en particulier de la bouille irrésistible et de l’air penaud de ce loup décidément trop craquant ! On est forcément attendri par les mésaventures de ce loup qui devient malgré lui la risée de toute la forêt après avoir écharpé son beau pelage à une branche. Afin de retrouver sa dignité, le féroce prédateur est contraint d’aller demander de l’aide à une poule couturière qui vit en lisière de la forêt. Un comble pour notre loup si fier et vaniteux !

Malgré les mises en garde de ses amies, la couturière accepte de venir en aide au prédateur en lui confectionnant un superbe costume sur mesure. Courageuse (quoiqu’un peu impressionnée par les dents carnassières de l’animal !), la gentille et habile couturière parviendra finalement à arranger l’allure de notre héros… et ses manières !

___Les illustrations aux teintes automnales et les personnages très expressifs portent à merveille cette histoire pleine de charme et de tendresse qui invite à la tolérance, au respect et à la solidarité.

___Une histoire originale et pleine de douceur mettant en scène un loup moins méchant qu’il n’y paraît et une poule plus courageuse que ce à quoi on pourrait s’attendre ! En renversant ainsi les situations et les idées reçues, l’auteur joue sur les préjugés et montre avec malice et humour que l’habit ne fait pas le moine et que les apparences sont parfois trompeuses !

___Un joli conte qui démontre habilement que le courage n’est pas l’apanage des plus forts ni les sentiments celui des plus faibles… et qu’il est toujours possible de changer !

___Un jeune garçon bricoleur et plein d’imagination est parvenu à confectionner une « Ouature extraordinaire » ! C’est à bord de ce bolide que notre jeune héros, avide d’aventure, se lance à la poursuite de la Grenouille Cosmique qui, à bord de son technomobile, vient tout juste de lui dérober son doudou !

La quête du doudou volé prend dès lors la forme d’une folle course-poursuite nous entraînant du fin fond de l’océan jusqu’aux confins de l’espace interplanétaire ! Nous propulsant de page en page, le texte de Pierre Crooks et les illustrations de Federico Combi se répondent à merveille, donnant naissance à une aventure originale et menée à toute allure !

___Les illustrations de Frederico Combi nous font plonger dans un univers inventif à souhait, et nous embarquent dans un voyage au coeur de l’imaginaire, au cours duquel on slalome entre les cumulonimbus, et où l’on navigue entre des monstres marins et des poulpes mécaniques. L’illustrateur laisse libre cours à son imagination, jouant à chaque page avec les perspectives, les plans et les couleurs chatoyantes. Le grand format de l’album permet d’apprécier pleinement le soin et le souci du détail apporté aux dessins qui se trouvent ainsi magnifiquement mis en valeur !

Porté par une mise en page originale et un graphisme à couper le souffle, on plonge avec enthousiasme dans ce périple mené tambour battant. Un album dont on ressort des étoiles plein les yeux, émerveillé par ces illustrations à l’esthétique steampunk et fourmillant de détails !

___Les petits amateurs de bricolage, de jeux de construction et de mécanique seront sans aucun doute éblouis par cet univers surprenant et se prendront au jeu de cette course-poursuite haletante ! Quant aux parents, ils seront quant à coup sûr séduits par le dénouement particulièrement réussi de cette histoire, où l’on découvre la véritable nature de cette « ouature » extraordinaire ! Une jolie conclusion sur le pouvoir de l’imaginaire qui peut transformer les objets les plus simples en épopées fantastiques !

Je remercie une fois encore chaleureusement les éditions Balivernes pour toutes ces belles découvertes ! 🙂

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« Le jardin de minuit » de Edith

Quatrième de couverture

Été. Angleterre, XXe siècle. Tom Long est contraint de passer ses vacances chez son oncle et sa tante, car son frère a la rougeole. Ils habitent un appartement, situé dans un immeuble sur cour. L’ennui s’installe… Quand soudain, une nuit, un événement étrange se produit : l’horloge du hall sonne treize coups ! La cour a laissé place à un immense jardin… Tom s’y risque, il y devient invisible sauf aux yeux d’une petite fille de son âge, Hatty, vêtue d’une tenue du siècle dernier. Elle semble vivre dans un temps qui n’obéit pas aux lois chronologiques… Quel mystère se dissimule derrière ce bouleversement temporel ?
  • Mon résumé

_Après que son petit frère ait attrapé la rougeole, Tom se voit imposer une mise en quarantaine afin d’écarter tout risque de contagion. C’est donc à contre-coeur que le jeune garçon pose ses valises le temps d’un été dans la maison de son oncle et sa tante. Ici, les fenêtres bardées de barreaux donnent à sa chambre des allures de cellule de prison, renforçant un peu plus encore son sentiment de malaise. Dans ce décor étriqué et morose, son imagination se cogne aux murs de sa chambre et son horizon se limite au béton de la petite cour grise et sinistre du bâtiment.

___Le petit garçon ne se doute alors pas que cet exil forcé va portant bientôt se transformer en une aventure extraordinaire, qui va le tirer de son ennui et le marquer à jamais. Alors qu’il écoute les heures lentement s’égrener, Tom décèle une anomalie dans le fonctionnement de l’horloge de la maison. La pendule, qui semble comme ensorcelée, sonne chaque nuit treize coups, faisant dans un même temps apparaître derrière la porte du fond un magnifique jardin qui disparaît aussitôt le jour venu. Un étrange phénomène qui se répète tous les soirs, propulsant ainsi chaque nuit le jeune garçon dans cet univers étonnant surgissant de nulle part comme par enchantement. La beauté enchanteresse de ces grands espaces de verdure exerce un incroyable pouvoir d’attraction sur le garçon qui ne dispose cependant chaque nuit que d’un cours intervalle de temps pour explorer le jardin. Irrésistiblement attiré par ce jardin aux couleurs chatoyantes et le sentiment de liberté que lui procurent ces escapades sauvages au coeur de la nature, le garçon guette la tombée du jour, impatient de réitérer cette singulière expérience.

___Au cours de ses incursions dans cette bulle hors du temps, le garçonnet fait la connaissance d’une jeune fille nommée Hatty. Chose étrange, au milieu de cet écrin de verdure où Tom semble être invisible aux yeux de tous les gens qu’il croise, la fillette est la seule personne capable à le voir et à lui parler. Entre les deux enfants né bientôt une belle histoire d’amitié.

___Mais alors qu’il ne s’écoule qu’une poignée d’heures entre les visites successives de Tom, ce sont des mois voire des années dans la vie de Hatty qui défilent. De voyage en voyage, le garçon voit ainsi son amie grandir et se transformer peu à peu en une véritable jeune femme.

___Troublé par cet étrange phénomène et devant la fin imminente de son séjour chez son oncle et sa tante, Tom est bien décidé de percer le mystère de cet écrin de verdure…

  • Mon opinion

★★★★★

___Avec « Le jardin de minuit », Edith Grattery se plie pour la première fois à l’exercice de l’adaptation en solo et signe une fable originale et de toute beauté sur le thème de l’amitié et du temps qui passe.

___Philippa Pearce compte parmi les auteurs jeunesse les plus respectés en Grande-Bretagne. Parmi ses thèmes de prédilection, celui récurrent de l’enfance imprègne une grande part de son oeuvre. Relativement méconnu en France, « Tom et le jardin de minuit », écrit dans les années 50, est pourtant considéré outre-Manche comme un classique de la littérature enfantine. S’appuyant sur la trame narrative du roman, Edith se réapproprie ce classique de la littérature anglaise qu’elle met en images avec le plus grand talent.

___L’auteure a expliqué avoir épuré certaines références religieuses de la version d’origine et adapté les dialogues afin de dépoussiérer la trame du récit. Quel que soit le degré de fidélité de la BD à l’oeuvre d’origine, on ne peut que succomber au charme onirique de cet univers un brin suranné et à la magie de cette histoire illustrée avec sensibilité et poésie.

___Pour ces décors, l’illustratrice a puisé son inspiration dans ses ballades, au coeur de magnifiques jardins anglais ainsi qu’à partir des photos de la maison d’enfance de Philippa Pearce, l’auteure du roman d’origine.

___Dans ce récit qui oscille entre réalité et fantastique, le lecteur perd peu à peu lui aussi toute emprise sur le tissu du temps. Tel un funambule, il traverse cette histoire suspendu sur le fil fragile tendu entre deux époques, tenu en haleine par la crainte de voir à tout instant le lien se briser, scellant ainsi la fin irrévocable de cette expérience aussi improbable que féérique et d’une amitié qui défie les lois du temps.

___Avec ce récit aussi dépaysant qu’enchanteur, Edith nous livre une réflexion poétique sur l’inexorable fuite du temps ainsi que sur le pouvoir des souvenirs capables de lui résister et de lui survivre. C’est également une belle ôde à l’enfance, à l’amitié, à l’imaginaire et à la nature.

___Coutumière des ambiances victoriennes qu’elle sait retranscrire avec une remarquable maîtrise (elle a notamment collaboré à la série « Basil & Victoria », à « La Chambre de Lautréamont » ou encore « Les Hauts de Hurlevent »), Edith démontre une fois encore son habileté à distiller des atmosphères inquiétantes et mystérieuses. Elle traduit avec délicatesse l’improbable de cette expérience, et sa dimension féérique. Dans cette bulle qui s’affranchit des lois du temps, elle cristallise toutes les joies de l’enfance, et nous fait renouer avec cette période d’insouciance.

___Avec son dessin soigné et stylisé, Edith donne corps à cette histoire pleine de fantaisie, qui fait la part belle à l’imaginaire et nous immerge instantanément au coeur de ce jardin baigné de lumière comme en plein jour. Accordant un grand soin aux ambiances et aux décors, la dessinatrice stimule puissamment notre imaginaire et met tous nos sens en éveil. Herbe tendre, panorama féérique et explosion de couleurs se mêlent harmonieusement dans une ambiance surannée exquise. On rêverait de se fondre dans ce décor végétal à couper le souffle, où l’on sent presque les bouquets de parfums qui embaument l’air.

___D’une précision métronomique, le rythme du découpage bat harmonieusement le va-et-vient entre les époques. A l’instar du jeune héros, le lecteur est curieux de percer le mystère qui se cache derrière ces phénomènes étranges. Les questions fusent et se bousculent dans sa tête… avant de se laisser finalement emporter par cette histoire originale et envoûtante où le balancier du temps semble avoir perdu la boussole.

___Bien que ne disposant pas du recul nécessaire pour évaluer la qualité de l’adaptation d’Edith au regard de l’oeuvre dont elle s’inspire, j’ai été littéralement enchantée par le rendu visuel et l’atmosphère saisissante de cette bande dessinée. Véritable invitation au rêve, porté par une narration aussi limpide que parfaitement maîtrisée, Edith signe une oeuvre sensible et lumineuse doublée d’un hommage remarquable au roman de Philippa Pearce. Un album somptueux, aux accents de récit d’apprentissage, qui trouvera assurément un écho, aussi bien chez les adultes que parmi les plus jeunes lecteurs.

Je remercie chaleureusement les éditions Soleil pour cette très belle découverte!

  • Extrait

Extrait du « Jardin de Minuit » de Edith (Editions Soleil, 2015)

« Le mystère de Lucy Lost » de Michael Morpurgo

Quatrième de couverture

Sur une île de l’archipel des Scilly, un pêcheur et son fils découvrent une jeune fille blessée et hagarde, à moitié morte de faim et de soif. Elle ne parvient à prononcer qu’un seul mot : Lucy. D’où vient-elle ? Est-elle une sirène ou plutôt, comme le laisse entendre la rumeur, une espionne au service des Allemands ? De l’autre côté de l’Atlantique, le Lusitania, l’un des plus rapides et splendides paquebots de son temps, quitte le port de New York.
A son bord, la jeune Merry, accompagnée de sa mère, s’apprête à rejoindre son père blessé sur le front et hospitalisé en Angleterre… L’histoire du Lusitania, torpillé pendant la Première Guerre mondiale et dont le destin tragique fait écho à celui du Titanic, a inspiré l’auteur de Cheval de guerre et du Royaume de Kensuké.
  • Mon opinion

★★☆☆☆

Michael Morpurgo

___Michael Morpurgo est un auteur jeunesse prolifique qui s’était déjà fait remarqué avec quelques-uns de ses précédents ouvrages parmi lesquels Cheval de guerre (adapté au cinéma par Steven Spielberg en 2011) ou encore Soldat Peaceful (récompensé par le prix Ado-Lisant en 2006 et presque considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature jeunesse). Plébiscités par le public, ses livres sont régulièrement salués par la critique. En France, il est aussi l’un des rares auteurs anglophones à avoir été fait chevalier des Arts et des Lettres.

Né en 1943, Michael Morpurgo a été profondément marqué par les ravages humains et sociaux consécutifs au conflit de 39-45. La guerre est d’ailleurs un de ses thèmes de prédilection et figure comme l’un des sujets récurrents de ses histoires. « Le mystère de Lucy Lost », son dernier roman paru en France, ne fait pas exception, s’inscrivant dans la lignée de ses précédents ouvrages.

___C’est à partir d’une médaille détenue par sa famille et commémorant le naufrage du Lusitania que l’idée de ce roman a commencé à germer dans l’esprit de l’auteur. Désireux d’en apprendre plus sur les circonstances de ce drame, le romancier se lance dans un important travail de documentation, engrangeant de précieuses informations pour l’élaboration de son récit. Au cours de ses investigations, Michael Morpurgo tombe ainsi sur un article de presse relatant le sort à peine croyable d’une fillette découverte saine et sauve, juchée sur un piano flottant parmi les débris. Le récit extraordinaire de cet enfant miraculeusement rescapée du naufrage et s’accrochant à ce piano comme à la vie a inspiré à l’auteur l’histoire de Lucy Lost.

Médaille ayant inspiré l’histoire de Lucy Lost à Michael Morpurgo (photo de Michael Morpurgo)

___Difficile de percer le mystère de l’engouement général suscité par ce roman tant ma lecture fut laborieuse et ma déception de taille! Aborder la première guerre mondiale – un thème usé jusqu’à la corde – par le biais d’un épisode finalement peu connu semblait pourtant un parti-pris intéressant au premier abord. Le torpillage du Lusitania le 7 mai 1915 est en effet un bouleversement majeur qui contribua alors à faire basculer l’opinion américaine en faveur de la guerre. A l’occasion du centenaire de ce tragique évènement, l’hommage ainsi rendu par Michael Morpurgo et le devoir de mémoire dans lequel s’inscrit sa démarche est de fait éminemment louable. Pourtant, la noblesse des intentions ne parvient pas à occulter les nombreux défauts du roman…

___« Le mystère de Lucy Lost » suit la lente reconstruction d’une jeune fille fauchée par le destin qui voit le cours de sa vie heurter de plein fouet celui (ô combien tragique !) de l’Histoire. Rattrapée par la cruauté d’un monde en proie au chaos, où les adultes se déchirent et s’entretuent, Lucy devient la victime collatérale d’un conflit qui sévit jusque dans les océans. Se trouvant malgré elle projetée au coeur de la bataille, son innocence se trouve brutalement sacrifiée sur l’autel de la folie meurtrière et des haines versatiles.

Suite au naufrage du navire qui devait la conduire auprès de son père, Lucy est miraculeusement secourue avant de se retrouver livrée à elle-même, échouée dans l’archipel des îles Scilly. Recueillie quelques jours plus tard par une famille de pêcheurs, elle se lie bientôt d’amitié avec le garçon de la famille. Mais le violent traumatisme qu’elle vient de vivre semble avoir entraîné une amnésie chez la fillette qui s’est soudainement emmurée dans le silence. En dépit des multiples tentatives d’Alfie et de ses parents pour briser le mur de son silence, Lucy persiste dans son mutisme. Son comportement ne tarde pas à éveiller les soupçons les plus vifs chez les habitants de l’île qui commencent à suspecter la jeune fille d’être une espionne au service de l’ennemi. L’intense paranoïa qui sévit en ces temps de guerre combinée à l’inévitable promiscuité de cette petite communauté insulaire rend rapidement la vie difficile pour Lucy et sa famille d’adoption.

Esquisse du naufrage du Lusitania

___Dès les premières lignes, Michael Morpurgo ne fait aucun mystère quant au dénouement de son récit. Le romancier britannique ne déploie d’ailleurs pas des trésors d’imagination pour tenter de maintenir un semblant de suspense. L’histoire des origines de Lucy ainsi contée à rebours laisse en définitive peu de place aux effets de surprise. Souffrant de nombreuses longueurs, le récit se traîne et peine à tenir le lecteur en haleine, faute de rebondissements dignes de ce nom. L’intrigue, peu palpitante, tourne ainsi longtemps inutilement en rond, pâtissant d’un sérieux manque d’action.

___Déjà lourdement plombé par ce manque de rythme, le récit ne tarde pas à sombrer de surcroît dans tous les écueils du roman jeunesse : personnages manichéens, enfants adoptant des propos d’adulte, discours mélodramatiques empreints d’un idéalisme exacerbé… S’étirant sur plus de 400 pages, le récit s’essouffle rapidement et sombre dans les redondances et les discours bien-pensants. Une lourdeur et un étalage de détails inutiles qui paraissent d’ailleurs bien démesurés au regard de la teneur du message sous-jacent. Car force est de constater que cette lenteur dans l’enchaînement des évènements ne profite pas pour autant au fond de l’intrigue qui pâtit en outre d’un traitement relativement superficiel quant aux faits historiques évoqués. Ainsi, le naufrage du Lusitania ne sert en définitive que de prétexte à l’intrigue, sans que les circonstances entourant le drame ne soient réellement approfondies. Globalement, c’est d’ailleurs tout l’aspect historique du récit qui se trouve sous-exploité, faisant prendre l’eau à une histoire qui a déjà du sérieux plomb dans l’aile. Il faut dire que soucieux de se montrer pédagogue et de mettre son sujet à la portée de tous, Michael Morpurgo cède parfois à l’excès de zèle dans son désir de vulgarisation. L’auteur se livre à quelques reprises à des tentatives d’explications maladroites quant aux évènements historiques abordés au cours de son récit, et dont la tonalité du propos dénote franchement avec le fil habituel de la narration. Ces moments donnent ainsi lieu à des scènes peu crédibles et des dialogues surréalistes, dégoulinants de bons sentiments.

___Très convenue et sommairement exploitée, « Le mystère de Lucy Lost » offre en définitive aussi peu de divertissement que de matière à réflexion. Une vraie déception!

A l’occasion du centenaire du naufrage du Lusitania, torpillé par un sous-marin allemand lors de la première guerre mondiale, Michael Morpurgo se réapproprie cet évènement tragique pour livrer un roman sous la forme d’hommage. Malgré des intentions louables, le romancier britannique semble cependant avoir échoué à mettre le fruit de ses heures de recherches au service de son histoire. Son récit, avare en descriptions, manque en effet cruellement d’éléments permettant de l’ancrer efficacement dans le contexte historique de l’époque, rendant d’autant plus difficile l’exercice d’immersion pour le lecteur.

Cédant à toutes les facilités du roman jeunesse, le récit sombre en permanence dans l’écueil du manichéisme et de l’effusion de bons sentiments. Plombé par des longueurs à répétition et des dialogues mélodramatiques empreints d’idéalisme, l’intrigue traîne en longueur et s’enfonce peu à peu dans les redondances et les discours bien-pensants.

Avec ce roman, Michael Morpurgo n’éblouit donc ni par l’éclat de son style, ni par celui de son propos. Si les jeunes lecteurs se laisseront peut-être convaincre par cette histoire finalement très convenue, il sera en revanche plus difficile pour un adulte d’occulter les grosses ficelles du scénario. Peu de chance également que les curieux et ceux désireux d’en apprendre davantage sur le naufrage du Lusitania voient leurs attentes comblées par ce roman n’abordant en définitive que de façon sommaire ce tragique évènement.

Je remercie Babelio et les éditions Gallimard Jeunesse pour ce partenariat.

« Astrid Bromure, tome 1 : Comment dézinguer la petite souris » de Fabrice Parme

Quatrième de couverture

Astrid vient de perdre une dent, et découvre à cette occasion la légende de la petite souris… les versions proposées par son entourage différent tellement qu’elle n’en croit pas un mot. Pour le prouver, elle décide de mettre en place de savants pièges pour la capturer, échoue mais… Stupéfaction : la petite souris lui a déposé un tube de dentifrice sous son oreiller. Elle existe donc ! Astrid extrêmement motivée va tout faire faire pour résoudre le mystère du dentifrice et capturer sa première amie.

Mon résumé

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

___Petite fille de bonne famille, Astrid Bromure habite dans une demeure luxueuse, perchée au sommet d’un building en plein coeur de New-York. Durant l’absence de ses parents, la riche héritière se voit confiée aux bons soins de Madame Dottie et Benchley, respectivement gouvernante et majordome de la maison. Fille unique et sans amis, Astrid cherche désespérément un moyen de tromper son ennui et sa solitude.

___La chute imminente de l’une de ses dents de lait devient très vite l’occasion rêvée d’apporter enfin un peu de sel à son après-midi. Sitôt constaté, la maisonnée entière est avertie du petit évènement, et, une fois la dent sortie de son logis, on encourage la fillette à la glisser sous son oreiller en prévision du passage de la petite souris.

___Mais l’enfant gâtée a de sérieux doutes quant à l’existence réelle du prétendu rongeur. Astrid n’en démord pas : cette histoire abracadabrantesque de petite souris relève clairement de la pure invention. Un sentiment rapidement renforcé par les explications bancales que lui livrent ses deux gardiens. Devant l’incohérence et la contradiction manifeste des différentes versions proposées par la gouvernante et le majordome, Astrid renvoie les deux fabulateurs dos à dos et se lance dans sa propre enquête. Le gigantesque appartement ne tarde pas à devenir le théâtre d’une traque sans merci visant à débusquer le repère de la petite souris (en supposant qu’elle existe !).

___Afin de l’aider dans cette entreprise, Astrid espère compter sur la contribution de ses deux fidèles compagnons : un chat dénommé Gatsby (modèle super luxe option pattes de velours, malheureusement réglé pour ne plus distinguer que deux proies : les croquettes et la pâtée en boîte) ainsi que sur le flair de son chien Fitzgerald (détecteur infaillible… de trous de golf). Mais ne vous fiez pas aux apparences ! Derrière ce visage d’ange, se cache en effet une jeune fille obstinée et pleine de ressources ! La petite souris n’a plus qu’à bien se tenir !

  • Mon opinion

★★★★☆

___Après avoir collaboré sur différents projets, c’est en solo que Fabrice Parme inaugure une nouvelle série jeunesse aux éditions Rue de Sèvres. Derrière ce titre aussi excentrique qu’intriguant, se cache une jeune héroïne pétillante et pleine d’esprit, bien déterminée à ne pas se laisser mener en bateau par les adultes et leurs histoires à dormir debout !

On se laisse volontiers porter par la bonne humeur et le grain de folie de cette aventure acidulée et pleine de mordant ! A partir d’une trame a priori très enfantine, Fabrice Parme construit en effet une intrigue inspirée et dynamique qui multiplie avec brio les rebondissements et les pirouettes scénaristiques. Recelant de bons gags (parfois à la limite de l’anthologie !) et de dialogues assaisonnés absolument irrésistibles de drôlerie,  ce premier tome se distingue de fait aussi bien par son univers original à souhait que par l’inventivité des situations qu’il propose !

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

___Côté illustrations, les mordus de séries d’animation reconnaîtront sans peine le trait stylisé du créateur graphique de La famille Pirate. Le trait fin et dynamique de Fabrice Parme s’inscrit parfaitement dans la veine des cartoons produits par les studios Hanna-Barbera (Les Fous du volant, Les Pierrafeu…), pour le plus grand bonheur des nostalgiques des dessins animés des années 60. S’appuyant sur une mise en page astucieuse, un décorum raffiné et des teintes en aplats pastel, l’auteur offre un écrin de premier choix à ces personnages décalés et leurs péripéties truculentes, croqués avec beaucoup d’humour et de tendresse.

___Avec son héroïne impertinente et un brin peste ainsi que son univers à la fois désuet et décalé, Fabrice Parme prend donc définitivement le contre-pied des archétypes traditionnels du genre. Malgré un format serré (une trentaine de pages à peine), l’auteur parvient à créer un univers complet et plein de caractère, dans lequel s’anime une poignée de personnages hauts en couleurs et attachants !

___Inventive et espiègle, les péripéties de notre jeune héroïne ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les pitreries du personnage emblématique de la petite Sophie imaginée par la Comtesse de Ségur. Mais si la curiosité est parfois considérée comme un vilain défaut, l’opiniâtreté de la jeune chipie et sa détermination acharnée à trouver des réponses à ses questions existentielles lui permettront de mettre à jour une véritable machination, ainsi que de pallier (momentanément) au sentiment de solitude engendré par l’absence de ses parents.

___Au-delà de l’aventure irrésistible d’effronterie et de drôlerie qu’il propose, ce premier tome qui revisite avec malice la légende populaire de la petite souris, est en outre l’occasion de glisser au passage un message intelligent. Sans sombrer dans un ton trop moralisateur qui plomberait la légèreté de l’intrigue, Fabrice Parme épingle ainsi avec humour les publicitaires dont il dénonce les méthodes fallacieuses et critique l’endoctrinement de masse exercé à jet continu par les médias. Le tout mené dans la bonne humeur, et en égratignant habilement au passage notre société de (sur)consommation.

C’est dans un décor luxueux et un brin décalé, orné d’une ambiance désuète évoquant l’entre-deux-guerres que Fabrice Parme a choisi de planter le décor de sa première production en solo. Derrière son visage d’ange, la nouvelle héroïne des éditions Rue de Sèvres a des allures de sale môme ! Mais l’enfant gâtée se révèle très vite aussi espiègle et futée qu’attachante ! Dans cette première aventure, l’intrépide Astrid se lance sur les traces de la petite souris au cours d’une enquête drôle et pleine de malice. Loin de se casser les dents sur une trame a priori très enfantine, Fabrice Parme échafaude au contraire un scénario dynamique et riche en rebondissements inattendus !

De par son atmosphère délicieusement désuète, son héroïne attachante et le sens caché du message véhiculé, cet album, orienté jeune public, saura sans nul doute également conquérir le coeur des lecteurs plus âgés !

Fabrice Parme planche d’ores et déjà sur la suite des aventures de la petite chipie. Intitulé « Comment atomiser les fantômes », la parution du deuxième volet est annoncée pour la fin de l’année. On devrait donc très vite avoir de nouvelles aventures à se mettre sous la dent !

Je remercie les éditions Rue de Sèvres pour cette belle découverte!

  • Extraits

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

Quatrième de couverture

Jane Eyre 2.0 revisité à la sauce Gossip Girl. Paris 2014, on y suit le parcours de Willa, habituée à frayer avec la jeunesse dorée et super cielle des beaux quartiers de la capitale, jusqu’à la Villa des Brouillards perdue au fin de Montmartre. Dans cet endroit hors du temps, comme bloqué en plein XIX, elle fait la connaissance de Marni une jeune pianiste aveugle et de son frère, le sombre Edern.
Après la disparition de leurs parents, le frère et la soeur s’y sont comme reclus, bloqués par les lourds secrets de famille et depuis peu, victimes d’un maître chanteur. Touchée par Marni et séduite par Edern, Willa décide de percer les mystères de la Villa des Brouillards.

Le roman original: « Chaque soir à onze heures » de Malika Ferdjoukh

★★★★★

___Après mon récent coup de coeur pour le dernier roman de Malika Ferdjoukh, il ne m’aura pas fallu longtemps avant de céder à l’envie de renouer avec l’univers de l’auteure ! La parution aux éditions Casterman de l’adaptation graphique de « Chaque soir à onze heures » était en outre l’occasion rêvée d’exhumer ce titre de ma bibliothèque. Ayant eu le privilège de découvrir la BD quelques jours avant sa sortie officielle, voici donc un billet « deux-en-un » pour évoquer le roman original et son adaptation BD !

___Fille d’un père artiste-sculpteur (dont les oeuvres portent des noms à couper au couteau) et d’une mère organisatrice de concours de beauté, Wilhelmina Ayre se décrit elle-même comme une fille « sans relief ». Un soir, la lycéenne se rend à l’anniversaire de sa meilleure amie, Fran Hilbert. La riche héritière loge au HOPH, un palace parisien appartenant à sa famille. Mais alors que Willa pensait passer une soirée romantique auprès de son petit ami Iago (qui n’est autre que le demi-frère de Fran), cette dernière se heurte au comportement inexplicablement distant de l’élu de son coeur.

Tandis que la fête bat son plein, Willa s’isole un instant sur la terrasse où elle fait la connaissance d’un certain Edern, taciturne et mystérieux, dont l’attitude étrange ne tarde pas éveiller sa curiosité. Suite à la prestation de Willa au saxo, Edern propose à la jeune fille de former un duo avec sa jeune soeur, Marni et lui donne ses coordonnées. Le lendemain, Willa se rend à l’adresse indiquée. Coincée au fond d’une impasse, cachée par un écran d’arbres obscurs, l’adolescente découvre une bâtisse défraichie. Dans cette demeure hors du temps, elle fait la connaissance du personnel de maison, El et Secundo, et rencontre le reste de la famille d’Edern. Willa ne tarde pas à se prendre d’affection pour la jeune et pétillante Marni et ses néologismes croustillants. La cadette des Fils-Alberne lui confie bientôt un secret : chaque soir à 11 heures précise, la pendule s’arrête et des bruits inquiétants viennent alors rompre le silence de la maison.

Quel terrible secret peut bien cacher la demeure endeuillée des Fils-Alberne déjà marquée par deux tragédies ?

Le mystère ne tarde pas à s’épaissir à mesure que des évènements étranges se succèdent. Willa multiplie en outre les découvertes déconcertantes et essuie successivement plusieurs tentatives d’agression à son encontre…

___Il faut indéniablement une sacré dose de talent (et d’audace !) pour réussir à mêler dans un même roman turpitudes adolescentes, intrigue policière aux relents de thriller, amoureux maudits et maison obscure aux airs de château de Thornfield-Hall de Jane Eyre (et abritant elle aussi son lot de secrets) sans que cet édifice éclectique ne s’écroule ou que l’intrigue ne perde en crédibilité. Avec son talent de conteuse hors pair et son style inimitable, Malika Ferdjoukh parvient pourtant une fois de plus à nous surprendre avec ce mélange aussi improbable que réussi dans lequel se côtoient harmonieusement modernité technologique et ambiance poussiéreuse façon XIXème siècle ! « Chaque soir à onze heures » est ainsi un véritable objet hybride, aux influences multiples et se situant à la croisée des genres.

___A l’instar d’un Alfred Hitchcock ou d’un Wilkie Collins, Malika Ferdjoukh excelle dans l’art de créer des atmosphères électriques et anxiogènes à souhait ! Sans verser dans le gore ni l’effusion d’hémoglobine, tout son secret réside ainsi davantage dans l’art de suggérer plutôt que de montrer. Et le résultat se révèle d’une redoutable efficacité ! Quoique destiné à la jeunesse, les lecteurs même plus âgés se laisseront eux aussi sans peine prendre dans les filets de cette intrigue particulièrement haletante, et qui se révèle en outre brillamment portée par des personnages à la fois hauts en couleurs et saisissant de réalisme.

___Aux côtés de Willa, on tente désespérément de percer le mystère de la résidence Fausse-Malice et du drame qui s’est joué entre ses murs. Certains personnages se révèlent peu à peu plus troubles qu’ils n’y paraissent, et la romancière lève bientôt le voile sur une intrigue aussi tortueuse qu’ingénieuse.

___Si le lecteur aguerri a toutes les chances de démêler une partie du mystère avant sa révélation complète, il est en revanche hautement improbable qu’il en devine tous les tenants et les aboutissants avant d’avoir tourné la dernière page ! La complexité de la machination élaborée par Malika Ferdjoukh et la maîtrise avec laquelle l’auteur tisse méthodiquement sa toile, reliant peu à peu les éléments les uns aux autres et établissant les ultimes connexions, force l’admiration !

___Ponctuée de nombreux rebondissements et portée par une héroïne à la vivacité d’esprit remarquable (nous épargnant ainsi les poncifs du genre !), Malika Ferdjoukh insuffle ainsi à son intrigue le juste rythme. Dans ce roman, astucieusement découpé en vingt-trois chapitres, elle nous abreuve une fois de plus de références culturelles en tous genres. De Jane Eyre à Jane Austen, en passant par Daddy Long Legs et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde… ces multiples clins d’oeil habilement glissées au détour d’une phrase ou d’un titre de chapitre, s’insèrent parfaitement (et avec un naturel déconcertant) au récit. Une fois encore, musique et cinéma tiennent également une place de choix dans l’oeuvre de Malika Ferdjoukh. Constellé de références cinématographiques et musicales, l’atmosphère de « Chaque soir à onze heures » est aussi électrique que crépitante de jazz ! Un régal !

  • Mon opinion

★★★★★

___Après Cati Baur et la saga « Quatre soeurs », c’est donc au tour de Camille Benyamina et de Eddy Simon de s’atteler à la mise en images d’un des romans de Malika Ferdjoukh. En 2014, le duo s’était déjà remarquablement illustré avec la BD « Violette Nozière » (Editions Casterman). A peine un an après, les deux auteurs récidivent avec un nouveau coup de maître, signant une adaptation graphique époustouflante et de toute beauté ! Un bijou à découvrir absolument !

___Difficile trouver les mots permettant de rendre justice à cette véritable pépite ! Il faut dire qu’en s’appropriant un roman de Malika Ferdjoukh, les deux auteurs s’appuyaient sur un matériau de tout premier choix ! Mais la qualité certaine du texte original n’en rendait pas pour autant l’entreprise moins périlleuse. Au contraire, face au style inimitable de Malika Ferdjoukh (foisonnant de références et de jeux de mots en tous genres), ses atmosphères poétiques et envoûtantes à souhait, le défi était de taille !

___Au final, la version de Camille Benyamina et de Eddy Simon a pourtant toute la saveur et le cachet du roman de Malika Ferdjoukh dont elle restitue à merveille le ton et l’ambiance délicieusement décalés. Dès les premières planches, il s’opère en effet une incroyable alchimie entre le texte de Malika Ferdjoukh (ici adapté par Eddy Simon) et le dessin caractéristique et véritablement « incarné » de Camille Benyamina. La combinaison de ces deux personnalités et de leurs univers si particuliers est un véritable feu d’artifice pour les sens ! Le trait, empreint de sensibilité et de douceur de Camille Benyamina, porte en effet à merveille les intentions du roman original. On est frappé par la précision et la justesse avec laquelle la dessinatrice a saisi les personnages et les ambiances imaginés par la romancière. Expressif pour ses personnages, son trait ne manque pas de dynamisme dans son rendu. Avec ses décors chiadés et ses ambiances crépusculaires, on ne saurait imaginer plus bel écrin à cette intrigue mystérieuse à souhait et pleine de caractère.

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

Aux manettes du scénario, Eddy Simon signe lui aussi une partition remarquable et sans fausse note ! Le scénariste s’est en effet approprié avec brio le propos et les subtilités du texte d’origine pour en restituer toutes les saveurs et les influences avec une rare maîtrise. On retrouve ainsi avec plaisir tous les ingrédients qui font la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh : le rythme soutenu et parfaitement ciselé qui rappelle celui des fameuses Screwball comedy (auxquelles elle aime tant rendre hommage à travers ses livres), les innombrables références culturelles dont elle s’amuse à parsemer ses intrigues, ou encore ses sempiternelles facéties lexicales et autres jeux de mots à tiroir ! Ensemble, les deux auteurs donnent ainsi magnifiquement corps à cette intrigue palpitante et à ces personnages aussi attachants que hauts en couleurs, afin de nous livrer une adaptation de haute volée !

___Bien sûr, les lecteurs attentifs et méticuleux noteront quelques prises de liberté avec le scenario original. Probablement par souci de cohérence, et afin de ne pas alourdir une intrigue déjà foisonnante et riche en rebondissements, les auteurs ont ainsi du tailler dans le scenario d’origine et opérer quelques simplifications et autres raccourcis. Rendus nécessaires par les contraintes du format BD, ces partis pris se révèlent cependant toujours parfaitement justifiés et ne dénaturent en rien les fondamentaux de l’oeuvre d’origine.

___Il n’est donc pas certain que ceux qui aborderont cette version graphique sans avoir lu au préalable le roman d’origine apprécieront à sa juste valeur le remarquable travail réalisé par les deux auteurs. Les lecteurs éprouveront en effet sûrement un sentiment de précipitation dans la conduite de l’intrigue, et regretteront peut-être l’apparente maladresse de certains enchaînements, ne leur permettant pas de saisir (et d’apprécier) complètement les subtilités et les enjeux d’un scénario mettant en jeu de nombreux protagonistes et aux ramifications relativement complexes. En revanche, ceux qui découvriront cette BD après avoir lu le texte original tomberont à n’en pas douter sous le charme de cette version d’une incroyable fidélité, et portée par un dessin de toute beauté, qui restitue avec brio l’atmosphère si caractéristique et délicieuse des romans de Malika Ferdjoukh !

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

En tout point fidèle à l’esprit du roman du même titre de Malika Ferdjoukh dont il restitue à merveille l’essence et l’atmosphère à la fois pénétrante et unique, « Chaque soir à onze heures » est un bijou de sensibilité et d’intelligence, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions !

Si les deux auteurs ont fatalement dû opérer quelques simplifications et raccourcis scénaristiques (liées aux contraintes imposés par le format BD), les libertés prises avec l’intrigue ne dénaturent en rien l’oeuvre d’origine qui bénéficie ici d’une remarquable mise en images. Camille Benyamina et Eddy Simon ont ainsi su capter et extraire avec brio les éléments constituant l’essence même du roman de Malika Ferdjoukh et, à l’instar de la romancière, insuffler à leur oeuvre ce supplément d’âme la rendant si unique et exceptionnelle.

Le dessin soigné et éthéré de Camille Benyamina porte à merveille les intentions du roman d’origine, tout comme Eddy Simon qui a su trouver à chaque instant le juste équilibre entre respect de l’oeuvre originale et prises de liberté. S’il manque peut-être parfois quelques planches permettant d’assurer des transitions moins abruptes rendant le récit un brin plus fluide, on retrouve en revanche tous les éléments caractéristiques des romans de Malika Ferdjoukh ! Plongé dans cette bulle hors du temps, la magie opère instantanément et l’on se laisse rapidement porter par l’atmosphère ensorcelante de cette intrigue haletante et menée tambour battant !

Une vraie réussite, à la hauteur du génie du roman d’origine, et un hommage appuyé à une auteure « jeunesse » virtuose, comptant parmi les plus douées de sa génération !

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour m’avoir permis de découvrir cette BD en avant-première!