« Astrid Bromure, tome 1 : Comment dézinguer la petite souris » de Fabrice Parme

Quatrième de couverture

Astrid vient de perdre une dent, et découvre à cette occasion la légende de la petite souris… les versions proposées par son entourage différent tellement qu’elle n’en croit pas un mot. Pour le prouver, elle décide de mettre en place de savants pièges pour la capturer, échoue mais… Stupéfaction : la petite souris lui a déposé un tube de dentifrice sous son oreiller. Elle existe donc ! Astrid extrêmement motivée va tout faire faire pour résoudre le mystère du dentifrice et capturer sa première amie.

Mon résumé

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

___Petite fille de bonne famille, Astrid Bromure habite dans une demeure luxueuse, perchée au sommet d’un building en plein coeur de New-York. Durant l’absence de ses parents, la riche héritière se voit confiée aux bons soins de Madame Dottie et Benchley, respectivement gouvernante et majordome de la maison. Fille unique et sans amis, Astrid cherche désespérément un moyen de tromper son ennui et sa solitude.

___La chute imminente de l’une de ses dents de lait devient très vite l’occasion rêvée d’apporter enfin un peu de sel à son après-midi. Sitôt constaté, la maisonnée entière est avertie du petit évènement, et, une fois la dent sortie de son logis, on encourage la fillette à la glisser sous son oreiller en prévision du passage de la petite souris.

___Mais l’enfant gâtée a de sérieux doutes quant à l’existence réelle du prétendu rongeur. Astrid n’en démord pas : cette histoire abracadabrantesque de petite souris relève clairement de la pure invention. Un sentiment rapidement renforcé par les explications bancales que lui livrent ses deux gardiens. Devant l’incohérence et la contradiction manifeste des différentes versions proposées par la gouvernante et le majordome, Astrid renvoie les deux fabulateurs dos à dos et se lance dans sa propre enquête. Le gigantesque appartement ne tarde pas à devenir le théâtre d’une traque sans merci visant à débusquer le repère de la petite souris (en supposant qu’elle existe !).

___Afin de l’aider dans cette entreprise, Astrid espère compter sur la contribution de ses deux fidèles compagnons : un chat dénommé Gatsby (modèle super luxe option pattes de velours, malheureusement réglé pour ne plus distinguer que deux proies : les croquettes et la pâtée en boîte) ainsi que sur le flair de son chien Fitzgerald (détecteur infaillible… de trous de golf). Mais ne vous fiez pas aux apparences ! Derrière ce visage d’ange, se cache en effet une jeune fille obstinée et pleine de ressources ! La petite souris n’a plus qu’à bien se tenir !

  • Mon opinion

★★★★☆

___Après avoir collaboré sur différents projets, c’est en solo que Fabrice Parme inaugure une nouvelle série jeunesse aux éditions Rue de Sèvres. Derrière ce titre aussi excentrique qu’intriguant, se cache une jeune héroïne pétillante et pleine d’esprit, bien déterminée à ne pas se laisser mener en bateau par les adultes et leurs histoires à dormir debout !

On se laisse volontiers porter par la bonne humeur et le grain de folie de cette aventure acidulée et pleine de mordant ! A partir d’une trame a priori très enfantine, Fabrice Parme construit en effet une intrigue inspirée et dynamique qui multiplie avec brio les rebondissements et les pirouettes scénaristiques. Recelant de bons gags (parfois à la limite de l’anthologie !) et de dialogues assaisonnés absolument irrésistibles de drôlerie,  ce premier tome se distingue de fait aussi bien par son univers original à souhait que par l’inventivité des situations qu’il propose !

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

___Côté illustrations, les mordus de séries d’animation reconnaîtront sans peine le trait stylisé du créateur graphique de La famille Pirate. Le trait fin et dynamique de Fabrice Parme s’inscrit parfaitement dans la veine des cartoons produits par les studios Hanna-Barbera (Les Fous du volant, Les Pierrafeu…), pour le plus grand bonheur des nostalgiques des dessins animés des années 60. S’appuyant sur une mise en page astucieuse, un décorum raffiné et des teintes en aplats pastel, l’auteur offre un écrin de premier choix à ces personnages décalés et leurs péripéties truculentes, croqués avec beaucoup d’humour et de tendresse.

___Avec son héroïne impertinente et un brin peste ainsi que son univers à la fois désuet et décalé, Fabrice Parme prend donc définitivement le contre-pied des archétypes traditionnels du genre. Malgré un format serré (une trentaine de pages à peine), l’auteur parvient à créer un univers complet et plein de caractère, dans lequel s’anime une poignée de personnages hauts en couleurs et attachants !

___Inventive et espiègle, les péripéties de notre jeune héroïne ne sont d’ailleurs pas sans rappeler les pitreries du personnage emblématique de la petite Sophie imaginée par la Comtesse de Ségur. Mais si la curiosité est parfois considérée comme un vilain défaut, l’opiniâtreté de la jeune chipie et sa détermination acharnée à trouver des réponses à ses questions existentielles lui permettront de mettre à jour une véritable machination, ainsi que de pallier (momentanément) au sentiment de solitude engendré par l’absence de ses parents.

___Au-delà de l’aventure irrésistible d’effronterie et de drôlerie qu’il propose, ce premier tome qui revisite avec malice la légende populaire de la petite souris, est en outre l’occasion de glisser au passage un message intelligent. Sans sombrer dans un ton trop moralisateur qui plomberait la légèreté de l’intrigue, Fabrice Parme épingle ainsi avec humour les publicitaires dont il dénonce les méthodes fallacieuses et critique l’endoctrinement de masse exercé à jet continu par les médias. Le tout mené dans la bonne humeur, et en égratignant habilement au passage notre société de (sur)consommation.

C’est dans un décor luxueux et un brin décalé, orné d’une ambiance désuète évoquant l’entre-deux-guerres que Fabrice Parme a choisi de planter le décor de sa première production en solo. Derrière son visage d’ange, la nouvelle héroïne des éditions Rue de Sèvres a des allures de sale môme ! Mais l’enfant gâtée se révèle très vite aussi espiègle et futée qu’attachante ! Dans cette première aventure, l’intrépide Astrid se lance sur les traces de la petite souris au cours d’une enquête drôle et pleine de malice. Loin de se casser les dents sur une trame a priori très enfantine, Fabrice Parme échafaude au contraire un scénario dynamique et riche en rebondissements inattendus !

De par son atmosphère délicieusement désuète, son héroïne attachante et le sens caché du message véhiculé, cet album, orienté jeune public, saura sans nul doute également conquérir le coeur des lecteurs plus âgés !

Fabrice Parme planche d’ores et déjà sur la suite des aventures de la petite chipie. Intitulé « Comment atomiser les fantômes », la parution du deuxième volet est annoncée pour la fin de l’année. On devrait donc très vite avoir de nouvelles aventures à se mettre sous la dent !

Je remercie les éditions Rue de Sèvres pour cette belle découverte!

  • Extraits

« Astrid Bromure, Comment dézinguer la petite souris » (Editions Rue de Sèvres)

« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

Quatrième de couverture

Jane Eyre 2.0 revisité à la sauce Gossip Girl. Paris 2014, on y suit le parcours de Willa, habituée à frayer avec la jeunesse dorée et super cielle des beaux quartiers de la capitale, jusqu’à la Villa des Brouillards perdue au fin de Montmartre. Dans cet endroit hors du temps, comme bloqué en plein XIX, elle fait la connaissance de Marni une jeune pianiste aveugle et de son frère, le sombre Edern.
Après la disparition de leurs parents, le frère et la soeur s’y sont comme reclus, bloqués par les lourds secrets de famille et depuis peu, victimes d’un maître chanteur. Touchée par Marni et séduite par Edern, Willa décide de percer les mystères de la Villa des Brouillards.

Le roman original: « Chaque soir à onze heures » de Malika Ferdjoukh

★★★★★

___Après mon récent coup de coeur pour le dernier roman de Malika Ferdjoukh, il ne m’aura pas fallu longtemps avant de céder à l’envie de renouer avec l’univers de l’auteure ! La parution aux éditions Casterman de l’adaptation graphique de « Chaque soir à onze heures » était en outre l’occasion rêvée d’exhumer ce titre de ma bibliothèque. Ayant eu le privilège de découvrir la BD quelques jours avant sa sortie officielle, voici donc un billet « deux-en-un » pour évoquer le roman original et son adaptation BD !

___Fille d’un père artiste-sculpteur (dont les oeuvres portent des noms à couper au couteau) et d’une mère organisatrice de concours de beauté, Wilhelmina Ayre se décrit elle-même comme une fille « sans relief ». Un soir, la lycéenne se rend à l’anniversaire de sa meilleure amie, Fran Hilbert. La riche héritière loge au HOPH, un palace parisien appartenant à sa famille. Mais alors que Willa pensait passer une soirée romantique auprès de son petit ami Iago (qui n’est autre que le demi-frère de Fran), cette dernière se heurte au comportement inexplicablement distant de l’élu de son coeur.

Tandis que la fête bat son plein, Willa s’isole un instant sur la terrasse où elle fait la connaissance d’un certain Edern, taciturne et mystérieux, dont l’attitude étrange ne tarde pas éveiller sa curiosité. Suite à la prestation de Willa au saxo, Edern propose à la jeune fille de former un duo avec sa jeune soeur, Marni et lui donne ses coordonnées. Le lendemain, Willa se rend à l’adresse indiquée. Coincée au fond d’une impasse, cachée par un écran d’arbres obscurs, l’adolescente découvre une bâtisse défraichie. Dans cette demeure hors du temps, elle fait la connaissance du personnel de maison, El et Secundo, et rencontre le reste de la famille d’Edern. Willa ne tarde pas à se prendre d’affection pour la jeune et pétillante Marni et ses néologismes croustillants. La cadette des Fils-Alberne lui confie bientôt un secret : chaque soir à 11 heures précise, la pendule s’arrête et des bruits inquiétants viennent alors rompre le silence de la maison.

Quel terrible secret peut bien cacher la demeure endeuillée des Fils-Alberne déjà marquée par deux tragédies ?

Le mystère ne tarde pas à s’épaissir à mesure que des évènements étranges se succèdent. Willa multiplie en outre les découvertes déconcertantes et essuie successivement plusieurs tentatives d’agression à son encontre…

___Il faut indéniablement une sacré dose de talent (et d’audace !) pour réussir à mêler dans un même roman turpitudes adolescentes, intrigue policière aux relents de thriller, amoureux maudits et maison obscure aux airs de château de Thornfield-Hall de Jane Eyre (et abritant elle aussi son lot de secrets) sans que cet édifice éclectique ne s’écroule ou que l’intrigue ne perde en crédibilité. Avec son talent de conteuse hors pair et son style inimitable, Malika Ferdjoukh parvient pourtant une fois de plus à nous surprendre avec ce mélange aussi improbable que réussi dans lequel se côtoient harmonieusement modernité technologique et ambiance poussiéreuse façon XIXème siècle ! « Chaque soir à onze heures » est ainsi un véritable objet hybride, aux influences multiples et se situant à la croisée des genres.

___A l’instar d’un Alfred Hitchcock ou d’un Wilkie Collins, Malika Ferdjoukh excelle dans l’art de créer des atmosphères électriques et anxiogènes à souhait ! Sans verser dans le gore ni l’effusion d’hémoglobine, tout son secret réside ainsi davantage dans l’art de suggérer plutôt que de montrer. Et le résultat se révèle d’une redoutable efficacité ! Quoique destiné à la jeunesse, les lecteurs même plus âgés se laisseront eux aussi sans peine prendre dans les filets de cette intrigue particulièrement haletante, et qui se révèle en outre brillamment portée par des personnages à la fois hauts en couleurs et saisissant de réalisme.

___Aux côtés de Willa, on tente désespérément de percer le mystère de la résidence Fausse-Malice et du drame qui s’est joué entre ses murs. Certains personnages se révèlent peu à peu plus troubles qu’ils n’y paraissent, et la romancière lève bientôt le voile sur une intrigue aussi tortueuse qu’ingénieuse.

___Si le lecteur aguerri a toutes les chances de démêler une partie du mystère avant sa révélation complète, il est en revanche hautement improbable qu’il en devine tous les tenants et les aboutissants avant d’avoir tourné la dernière page ! La complexité de la machination élaborée par Malika Ferdjoukh et la maîtrise avec laquelle l’auteur tisse méthodiquement sa toile, reliant peu à peu les éléments les uns aux autres et établissant les ultimes connexions, force l’admiration !

___Ponctuée de nombreux rebondissements et portée par une héroïne à la vivacité d’esprit remarquable (nous épargnant ainsi les poncifs du genre !), Malika Ferdjoukh insuffle ainsi à son intrigue le juste rythme. Dans ce roman, astucieusement découpé en vingt-trois chapitres, elle nous abreuve une fois de plus de références culturelles en tous genres. De Jane Eyre à Jane Austen, en passant par Daddy Long Legs et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde… ces multiples clins d’oeil habilement glissées au détour d’une phrase ou d’un titre de chapitre, s’insèrent parfaitement (et avec un naturel déconcertant) au récit. Une fois encore, musique et cinéma tiennent également une place de choix dans l’oeuvre de Malika Ferdjoukh. Constellé de références cinématographiques et musicales, l’atmosphère de « Chaque soir à onze heures » est aussi électrique que crépitante de jazz ! Un régal !

  • Mon opinion

★★★★★

___Après Cati Baur et la saga « Quatre soeurs », c’est donc au tour de Camille Benyamina et de Eddy Simon de s’atteler à la mise en images d’un des romans de Malika Ferdjoukh. En 2014, le duo s’était déjà remarquablement illustré avec la BD « Violette Nozière » (Editions Casterman). A peine un an après, les deux auteurs récidivent avec un nouveau coup de maître, signant une adaptation graphique époustouflante et de toute beauté ! Un bijou à découvrir absolument !

___Difficile trouver les mots permettant de rendre justice à cette véritable pépite ! Il faut dire qu’en s’appropriant un roman de Malika Ferdjoukh, les deux auteurs s’appuyaient sur un matériau de tout premier choix ! Mais la qualité certaine du texte original n’en rendait pas pour autant l’entreprise moins périlleuse. Au contraire, face au style inimitable de Malika Ferdjoukh (foisonnant de références et de jeux de mots en tous genres), ses atmosphères poétiques et envoûtantes à souhait, le défi était de taille !

___Au final, la version de Camille Benyamina et de Eddy Simon a pourtant toute la saveur et le cachet du roman de Malika Ferdjoukh dont elle restitue à merveille le ton et l’ambiance délicieusement décalés. Dès les premières planches, il s’opère en effet une incroyable alchimie entre le texte de Malika Ferdjoukh (ici adapté par Eddy Simon) et le dessin caractéristique et véritablement « incarné » de Camille Benyamina. La combinaison de ces deux personnalités et de leurs univers si particuliers est un véritable feu d’artifice pour les sens ! Le trait, empreint de sensibilité et de douceur de Camille Benyamina, porte en effet à merveille les intentions du roman original. On est frappé par la précision et la justesse avec laquelle la dessinatrice a saisi les personnages et les ambiances imaginés par la romancière. Expressif pour ses personnages, son trait ne manque pas de dynamisme dans son rendu. Avec ses décors chiadés et ses ambiances crépusculaires, on ne saurait imaginer plus bel écrin à cette intrigue mystérieuse à souhait et pleine de caractère.

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

Aux manettes du scénario, Eddy Simon signe lui aussi une partition remarquable et sans fausse note ! Le scénariste s’est en effet approprié avec brio le propos et les subtilités du texte d’origine pour en restituer toutes les saveurs et les influences avec une rare maîtrise. On retrouve ainsi avec plaisir tous les ingrédients qui font la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh : le rythme soutenu et parfaitement ciselé qui rappelle celui des fameuses Screwball comedy (auxquelles elle aime tant rendre hommage à travers ses livres), les innombrables références culturelles dont elle s’amuse à parsemer ses intrigues, ou encore ses sempiternelles facéties lexicales et autres jeux de mots à tiroir ! Ensemble, les deux auteurs donnent ainsi magnifiquement corps à cette intrigue palpitante et à ces personnages aussi attachants que hauts en couleurs, afin de nous livrer une adaptation de haute volée !

___Bien sûr, les lecteurs attentifs et méticuleux noteront quelques prises de liberté avec le scenario original. Probablement par souci de cohérence, et afin de ne pas alourdir une intrigue déjà foisonnante et riche en rebondissements, les auteurs ont ainsi du tailler dans le scenario d’origine et opérer quelques simplifications et autres raccourcis. Rendus nécessaires par les contraintes du format BD, ces partis pris se révèlent cependant toujours parfaitement justifiés et ne dénaturent en rien les fondamentaux de l’oeuvre d’origine.

___Il n’est donc pas certain que ceux qui aborderont cette version graphique sans avoir lu au préalable le roman d’origine apprécieront à sa juste valeur le remarquable travail réalisé par les deux auteurs. Les lecteurs éprouveront en effet sûrement un sentiment de précipitation dans la conduite de l’intrigue, et regretteront peut-être l’apparente maladresse de certains enchaînements, ne leur permettant pas de saisir (et d’apprécier) complètement les subtilités et les enjeux d’un scénario mettant en jeu de nombreux protagonistes et aux ramifications relativement complexes. En revanche, ceux qui découvriront cette BD après avoir lu le texte original tomberont à n’en pas douter sous le charme de cette version d’une incroyable fidélité, et portée par un dessin de toute beauté, qui restitue avec brio l’atmosphère si caractéristique et délicieuse des romans de Malika Ferdjoukh !

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

En tout point fidèle à l’esprit du roman du même titre de Malika Ferdjoukh dont il restitue à merveille l’essence et l’atmosphère à la fois pénétrante et unique, « Chaque soir à onze heures » est un bijou de sensibilité et d’intelligence, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions !

Si les deux auteurs ont fatalement dû opérer quelques simplifications et raccourcis scénaristiques (liées aux contraintes imposés par le format BD), les libertés prises avec l’intrigue ne dénaturent en rien l’oeuvre d’origine qui bénéficie ici d’une remarquable mise en images. Camille Benyamina et Eddy Simon ont ainsi su capter et extraire avec brio les éléments constituant l’essence même du roman de Malika Ferdjoukh et, à l’instar de la romancière, insuffler à leur oeuvre ce supplément d’âme la rendant si unique et exceptionnelle.

Le dessin soigné et éthéré de Camille Benyamina porte à merveille les intentions du roman d’origine, tout comme Eddy Simon qui a su trouver à chaque instant le juste équilibre entre respect de l’oeuvre originale et prises de liberté. S’il manque peut-être parfois quelques planches permettant d’assurer des transitions moins abruptes rendant le récit un brin plus fluide, on retrouve en revanche tous les éléments caractéristiques des romans de Malika Ferdjoukh ! Plongé dans cette bulle hors du temps, la magie opère instantanément et l’on se laisse rapidement porter par l’atmosphère ensorcelante de cette intrigue haletante et menée tambour battant !

Une vraie réussite, à la hauteur du génie du roman d’origine, et un hommage appuyé à une auteure « jeunesse » virtuose, comptant parmi les plus douées de sa génération !

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour m’avoir permis de découvrir cette BD en avant-première!

« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech

Quatrième de couverture

Paris, 1925. Rose, jeune provinciale, monte à la capitale pour y devenir « demoiselle du téléphone » au central Gutenberg de la rue du Louvre. Elle y sympathise avec Sidonie, laquelle l’entraîne dans le tourbillon du Montparnasse des Années folles. Les deux amies fréquentent les artistes et les écrivains – Foujita, Kisling, Tzara, Pascin, Fitzgerald, Hemingway… – une société brillante, bohème et fantasque qui ne perd pas une occasion de s’étourdir au bal Nègre, au Boeuf sur le toit ou au Jockey.
Mais ce Paris de la fête en dissimule d’autres, plus sombres. Celui de la condition des femmes au travail mais aussi celui des bas-fonds et des truands alors que la coco poudre les narines par dizaines de milliers. C’est dans ce monde que Victor, l’ami de Sidonie, est contraint de naviguer pour faire tomber un baron de la drogue… et sauver sa peau.

  • Mon Résumé

___Jeune provinciale, Rose quitte sa Bretagne natale pour se rendre à Paris où elle décroche un emploi en tant que « demoiselle du téléphone » au central téléphonique de Gutenberg. Malgré le travail éprouvant et la cadence infernale imposée par la machine, la jeune fille est émerveillée par l’effervescence de la capitale et goûte avec bonheur à la liberté et l’indépendance que lui procure cette nouvelle vie. Dans ce véritable microcosme que représentent alors les centraux téléphoniques, Rose ne tarde pas à se lier d’amitié avec quelques-unes de ces collègues, parmi lesquelles une dénommée Sidonie, qui lui propose rapidement de partager avec elle son modeste appartement sous les toits. Intrépide et libérée, la sensuelle brune ne tarde pas à introduire sa nouvelle amie dans les milieux les plus en vues de la capitale. Ensemble, elles traînent avec la faune intellectuelle et artistique de Montmartre. Aux côtés de Fitzerald, d’Hemingway, de Tzara, Kisling ou encore Foujita…

C’est ainsi au cours d’une de leurs excursions dans un des cabarets les plus en vogue de la capitale, que Rose fait la connaissance d’un dénommé Victor. La jeune fille célibataire à la morale irréprochable ne tarde pas à succomber au regard d’acier du boxeur et, entre les deux jeunes gens, éclot peu à peu une tendre romance. Mais alors que le temps passe et que les sentiments se renforcent, la solidité de leur attachement se trouve bientôt mise à l’épreuve. Tandis que Victor sent peu à peu sa belle lui glisser entre les doigts, hypnotisée par les airs de charleston et la vie de bohème, Rose, de son côté, réalise que son prince n’est peut-être pas aussi charmant qu’il n’y paraît.

Depuis un casse qui a mal tourné, le jeune homme se trouve en effet empêtré dans de sales draps. Lors d’un interrogatoire, l’inspecteur Lebrun, en charge de l’affaire, lui offre une dernière chance d’éviter la prison sous la forme d’un ultimatum : s’il veut sauver sa peau, Victor devra ainsi collaborer et accepter de jouer les indicateurs pour l’inspecteur. Ce dernier a dans son collimateur un certain Paul Sarazin (dit Monsieur Paul), à la tête d’un important patrimoine. Lebrun soupçonne l’homme d’affaire de tremper dans un trafic de drogue pour financer l’acquisition de tous ces biens. Grâce à ses talents de boxeur, Victor parvient à se faire remarquer par le gérant de la salle de sport (appartenant justement au suspect) et se fait engager comme chauffeur personnel de Monsieur Paul. Mais alors que son enquête progresse, Victor va être confronté à un choix moral des plus draconiens. Craignant de voir Rose lui échapper pour aller convoler avec un homme susceptible de lui offrir une vie plus confortable, saura-t-il résister à l’appât du gain ?

Pendant que Sidonie s’étourdit de bals en soirées, Rose découvre ainsi peu à peu les revers de cette nouvelle vie. Passé l’euphorie, viennent les doutes et les premières désillusions. Dans ce Paris de tous les possibles, du rêve à la réalité, il n’y a qu’un pas.

Mon opinion

★★★★★

___Période d’insouciance, d’audace et d’allégresse, les années folles s’apparentent à une parenthèse enchantée d’une dizaine d’années durant l’entre-deux-guerres. Débutant en 1920 comme une réaction à la folie meurtrière de la première guerre mondiale, cet intermède prit fin en 1929 avec le début de la Grande Dépression. C’est dans cette ambiance grisante qu’Eric Puech et Gilles Schlesser ont choisi de planter le décor de « Rose de Paris », fruit de leur première collaboration. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le résultat est à couper le souffle, aussi spectaculaire et époustouflant que l’époque qu’il décrit ! On ne peut en effet que s’émerveiller devant la prouesse réalisée par les deux auteurs qui signent là une oeuvre de toute beauté et un portrait saisissant d’une génération avide de distractions et de plaisirs.

Joséphine Baker (« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech, Editions Parigramme)

___Paris est alors le témoin d’une ébullition artistique sans précédent. La créativité est à son apogée et on assiste à un vaste métissage artistique dans la capitale. Peintres, écrivains, musiciens de tous horizons ont élu domicile dans le quartier de Montparnasse, devenu le centre névralgique de cette vie artistique. Tous se retrouvent désormais à La Coupole, au Dôme ou à La Closerie des Lilas. La Rive gauche devient bientôt le symbole de la société des arts et lettres parisienne. Henry Miller ira même jusqu’à rebaptiser le triangle Vavin-Raspail-Montparnasse « le nombril du monde ». Ville cosmopolite, Paris accueille des gens de tous horizons dont de nombreux américains désireux de fuir la prohibition et apportant le jazz dans leurs bagages.

___A travers les destins croisés de nombreux personnages, Gilles Schlesser et Eric Puech parviennent ainsi à brosser un portrait saisissant et relativement complet d’une époque fascinante et étourdissante. On se régale de cette ballade à travers le temps et les rues de la capitale. A la terrasse d’un café, on croise les personnalités les plus emblématiques de l’entre-deux-guerres, avant de s’enivrer dans les cabarets de cocktails et de jazz.

___Rien n’est à jeter dans ce roman graphique tentaculaire, déclinant une intrigue aussi soignée qu’étoffée, qui englobe à la fois les questions sociétales et morales de l’époque. Dans ce récit fourmillant de références (relatives aussi bien au contexte social, politique que culturel de l’entre-deux-guerres), chaque case bénéficie d’un véritable soin et se révèle riche de sens, attestant d’un travail de recherche aussi considérable que méticuleux. Si certains reprocheront à ce roman graphique son côté « fourre-tout » découlant de son ambition à vouloir aborder un grand nombre de thématiques, c’est justement ce souci de restituer au plus juste le foisonnement d’une époque caractérisée par ses excès, et cette volonté de tendre à l’exhaustivité qui font toute la plus-value de cet ouvrage.

___Afin d’atteindre leur objectif, les auteurs s’appuient sur une galerie de personnages éclectiques, où se mêlent de grands noms aujourd’hui entrés dans l’Histoire avec ceux de personnages fictifs mais dont les trajectoires s’avèrent néanmoins révélatrices du climat de l’époque. Coupe courte, cigarette rougeoyante au bout des doigts, ne craignant pas de briser les tabous, Sidonie incarne ainsi l’archétype de la garçonne. La jeune femme, qui se revendique indépendante et moralement libre, pose nue, se déhanche sur des airs de charleston, fume, fait la fête, et enchaîne les lignes de coco. Clamant haut et fort son rejet virulent du patriarcat de la société et refusant toute forme d’asservissement, la jolie rebelle se laissera pourtant dévorer par sa passion pour Kisling et la drogue.

Sidonie (« Rose de Paris » de Gilles Schlesser et Eric Puech, Editions Parigramme)

Et puis il y a toutes les autres : Claudine, mère de deux enfants, qui tente désespérément de joindre les deux bouts, ou encore Madeleine et Louise, féministes engagées… A travers leurs histoires, émerge une autre facette, beaucoup plus sombre et désenchantée de cette époque. On découvre ainsi les conditions de travail harassantes de celles que l’on surnommait « les demoiselles du téléphone » ainsi que le caractère aliénant de la tâche. Afin d’accroître la productivité, des concours d’efficacité mettant en compétition les employées sont régulièrement organisés. Au sein de cette fourmilière, la colère gronde et l’insurrection guette. Car après être sorties de leur foyer pour prêter main forte à l’effort national durant la guerre, les femmes aspirent à s’émanciper, revendiquant les mêmes droits que les hommes. Elles luttent pour obtenir l’égalité des salaires, veulent être libres de disposer de leurs corps, abandonnent le corset et coupent leurs cheveux. Pour défendre leurs idéaux d’une société plus juste et égalitaire, elles sont prêtes à tout et n’ont peur de rien.

___Si l’on retrouve donc bien certains stéréotypes de l’époque (à l’instar de l’héroïne, parangon de vertu, Sidonie, l’archétype de la garçonne ou encore la figure de la féministe activiste), les auteurs parviennent à étoffer suffisamment leurs personnalités pour en faire des personnages aboutis, surpassant les clichés car bien plus complexes qu’ils n’y paraissent. A leurs côtés, on vibre, on s’émerveille et on pleure parfois aussi, partageant leurs doutes et leurs déboires, leurs instants d’euphorie et leurs désillusions.

En parallèle de cette remarquable fresque sociale qui explore brillamment la condition féminine et salariale de cette époque, le lecteur assiste, papillons au ventre, à la naissance de la tendre idylle entre Victor et Rose. Mais bien que le récit accorde une place importante à cette note romantique, cela n’est jamais au détriment des autres aspects de l’intrigue. Au contraire, réaliste et évitant tout excès de mièvrerie, cette romance tour à tour intense et turbulente, apporte une douceur bienvenue tout en s’intégrant parfaitement à la narration.

___S’appuyant sur un scénario solide et parfaitement maîtrisé, les auteurs parviennent à dégager des enjeux suffisamment pertinents et accrocheurs pour maintenir intact l’intérêt du lecteur. L’intrigue policière qui se dessine peu à peu autour du personnage de Victor se révèle ainsi palpitante et absolument passionnante à suivre, jusqu’au dénouement final, remarquablement orchestré. Intelligente et bien ficelée, cette enquête sur fond de trafic de drogue s’inscrit en outre avec brio dans les problématiques d’une époque où la cocaïne s’imposait alors comme le stimulant vedette d’un Paris mondain gangréné par la drogue. Narrativement et graphiquement irréprochable, « Rose de Paris » déploie ainsi une intrigue particulièrement soignée et d’une redoutable efficacité qui nous tient en haleine jusqu’à la dernière page et parvient à éviter tous les écueils du genre.

Mêlant réalisme social, suspense policier et romance, Gilles Schlesser et Eric Puech signent une oeuvre épatante, qui entrelace les registres et les histoires de vie avec une rare maîtrise. Remarquablement documenté, fourmillant de références et incroyablement immersif, ce roman graphique tentaculaire, loin de se cantonner à un simple récit d’atmosphère, s’apparente ainsi davantage à un portrait méticuleux et relativement exhaustif d’une époque bouillonnante et sulfureuse, saisie à travers les trajectoires éloquentes d’une galerie de personnages fouillés et attachants.

Le trait dynamique et réaliste d’Eric Puech se révèle particulièrement immersif et porte avec brio les intentions de l’album. On se régale de cette ballade à travers le temps et les rues de la capitale et on s’émerveille de voir surgir au détour de chaque page des figures emblématiques de cette époque, telles que Fitzgerald, Hemingway ou encore Josephine Baker…

Nourri des hésitations morales de ses personnages, porté par de nombreux rebondissements, « Rose de Paris » déroule en outre une intrigue intelligente et captivante, qui s’inscrit habilement dans les problématiques de son temps.

On ne peut que s’émerveiller devant la prouesse réalisée par les deux auteurs qui signent là une oeuvre de toute beauté et un portrait virtuose de cette génération des Années Folles, avide de distractions et de plaisirs. Une collaboration particulièrement concluante que l’on espère bien voir se réitérer !

Je remercie très chaleureusement les éditions Parigramme pour cette lecture étourdissante et cette fantastique découverte! A découvrir absolument!

  • Extrait

« Les grands peintres, Toulouse-Lautrec » de Olivier Bleys et Yomgui Dumont

Quatrième de couverture

A la fin du XIXe siècle, Montmartre est un quartier interlope. Un quartier où les bourgeoises viennent s’encanailler auprès des voyous et des filles de mauvaise vie ; où les vols et les bagarres sont fréquents, alors que la police des moeurs fait des descentes régulières dans les établissements mal famés. C’est là, dans les salles enfumées des bals, que Toulouse- Lautrec gagne sa réputation de peintre du vice et des bas-fonds…Mais au début de l’année 1895, une sordide affaire secoue le milieu de la nuit montmartroise : des jeunes femmes de bonne famille disparaissent, sans témoins… Très vite, les soupçons se concentrent sur l’entourage de Toulouse-Lautrec, que les moeurs peuvent facilement impliquer dans un rapt. Des individus qui figurent tous sur les tableaux du peintre, où les silhouettes des récentes disparues semblent se dessiner en arrière-plan…

Mon opinion

★★★☆☆

___C’est à travers leur série « Chambres Noires », publiée aux éditions Vents d’Ouest, que Olivier Bleys et Yomgui Dumont s’étaient fait connaître dès 2010. Cette saga en 3 tomes, unanimement saluée par la critique et le public, proposait une intrigue aux relents ésotériques qui s’inscrivait déjà dans une ambiance fin XIXème siècle. En ce premier semestre 2015, le tandem revient sur le devant de la scène aux manettes de l’un des trois titres inaugurant la nouvelle collection des éditions Glénat et consacrée aux grands peintres de l’Histoire. Prévue en une trentaine de tomes, cette nouvelle série projette ainsi de réaliser autant de portraits d’artistes issus de courants et d’époques variés tout en les déclinant à travers des registres et des atmosphères diverses, allant de l’intrigue policière au récit fantastique. L’objectif ultime de la collection n’est donc pas tant de retracer la vie entière d’un peintre que d’essayer de capter au mieux la personnalité de l’artiste et de son oeuvre. Chaque volume se consacrant à un personnage précis, il constitue de fait une entité à part entière pouvant à ce titre se lire indépendamment des autres tomes. C’est donc en vue de contribuer à cette belle initiative que le duo s’est penché sur la vie du célèbre artiste Toulouse-Lautrec.

Henri de Toulouse-Lautrec

Fils du comte d’Alphonse de Toulouse-Lautrec-Monfa (1838-1913) et d’Adèle Tapié de Celeyran (1841-1930), Henri de Toulouse-Lautrec est issu de l’une des plus vieilles familles nobles de France. Atteint d’une dégénérescence osseuse, sa croissance cesse brutalement durant son adolescence à la suite de deux fractures des jambes qui le laissent infirme. Toulouse-Lautrec ne dépassa ainsi jamais la taille de 1,52m. Si son tronc était de taille normale, ses membres étaient courts, ses lèvres et son nez épais et il avait en outre un cheveu sur la langue qui le faisait zézayer. Très doué pour le dessin, il monte à Paris où il étudie auprès des peintres académiques Léon Bonnat et Fernand Cormon et se lie d’amitié avec Van Gogh. Admirateur inconditionnel d’Edgar Degas, c’est à lui qu’il doit son sens aigu de l’observation des mœurs du Paris nocturne et son intérêt pour les sujets « naturalistes ». L’artiste, intimement mêlé à la bohème parisienne de la fin du XIXe siècle, a nourri son oeuvre de cette ambiance singulière, croquant aussi bien les chansonniers des cafés-concerts que les danseuses des cabarets ou les prostituées des maisons closes. Son goût pour la fête, l’alcool et les femmes lui vaudront la réputation de peintre du vice et des bas-fonds. Cet artiste aussi passionné que prolifique sera à l’origine d’une oeuvre considérable comptant quelque 737 peintures, 275 aquarelles, 369 lithographies, et environ 5.000 dessins, avant de s’éteindre à l’âge de 37 ans, rongé par la maladie, l’absinthe et les excès de la vie.

Portrait double de Toulouse-Lautrec : le peintre et son modèle

___Personnage atypique et intrigant, Toulouse-Lautrec incarne un sujet d’étude idéal pour inaugurer la nouvelle collection des éditions Glénat consacrée aux Grands Peintres de l’Histoire. Pourtant, ne vous fiez surtout pas au titre évocateur de ce premier opus, trompeur à bien des égards, car « Toulouse-Lautrec » n’a rien d’une bande dessinée biographique retraçant la vie du célèbre peintre. Si l’artiste est bien le point de mire des premières pages, il s’efface rapidement pour laisser la place à une véritable intrigue secondaire sous les traits d’une sordide affaire de disparitions et avec pour toile de fond le milieu sulfureux de la nuit montmartroise. Cette pseudo intrigue aux circonvolutions policières prend donc rapidement le pas sur toute intention biographique. La frêle silhouette de Toulouse-Lautrec se fond en effet rapidement dans cette enquête relativement peu palpitante qui n’a d’autre intérêt que de servir de prétexte à introduire le lecteur dans les coulisses des nuits parisiennes et de donner lieu à quelques saynètes savoureuses servies par des personnages hauts en couleurs. Une impression renforcée par le dénouement expéditif qui laisse le lecteur hagard et d’autant plus sceptique quant à l’intérêt de toute cette mise en scène. A ce titre, on peut ainsi reprocher aux auteurs ce parti-pris scénaristique flirtant parfois avec le hors sujet. Si le dossier final tente bien de compenser la légèreté du volet biographique du récit, on pourra regretter que la BD ne se suffise pas à elle-même pour nous éclairer davantage sur le parcours et la personnalité de Toulouse-Lautrec.

Oscar Wilde par Toulouse Lautrec

Un sentiment de gâchis d’autant plus prégnant que si on se détache de toute considération biographique, il y a finalement peu à jeter dans cette BD inégale mais par moment fulgurante. A l’instar de ces spectaculaires planches pleine-page (autant d’astucieuses et virtuoses mises en abymes qui nous laissent subjugués d’admiration), de ces mécanismes lexicaux à tiroirs, ou encore de ces répliques pleines d’esprits, truffées de références et de bons jeux de mots. Mâtiné d’humour et fourmillant de références aussi éclectiques qu’inattendues, le rythme soutenu du récit est à l’image de l’oeuvre joyeuse et spirituelle de son sujet. On se perd avec délice dans ces décors fourmillant de détails restituant à la perfection l’ambiance si particulière d’une époque étourdissante, culturellement foisonnante et profondément fascinée par l’exotisme (notamment par l’Orient) ! Le trait dynamique et expressif de Dumont ainsi que le jeu des coloris rappellent habilement le style incisif et typé de l’artiste et nous fait plonger avec délice dans le tourbillon des nuits parisiennes. Puisant ainsi dans de nombreux registres, il peine à se dégager une couleur dominante dans ce grand fourre-tout où se croisent pêle-mêle de nombreux personnages, tous truculents, allant de la grande goulue (de son vrai nom Louise Weber) à Oscar Wilde, qui fait alors l’objet d’un procès pour homosexualité en Angleterre.

___Quoique les intentions réelles des auteurs demeurent finalement floues, ce récit semble donc davantage se revendiquer comme une tentative de capter l’essence d’une époque que celle de brosser un portrait fidèle de l’artiste. Si l’on peut effectivement considérer que les extravagances et les moeurs parfois dissolues de la Belle Epoque illustrent parfaitement la personnalité de Toulouse-Lautrec, on pourra déplorer de ne le voir ici qu’en filigrane d’une intrigue le mettant en définitive peu en valeur.

___On sort finalement de cette représentation haute en couleurs avec un avis en demi-teinte. Car si l’immersion dans ce Paris de la Belle Epoque parfaitement restitué est une franche réussite, on regrette en revanche qu’elle se fasse au détriment du sujet initial et à travers une intrigue malheureusement bancale, qui peine à nous captiver.

Malgré une entame accrocheuse et pleine de rythme, « Toulouse-Lautrec » ne parvient pas à concrétiser le potentiel que laissait pourtant entrevoir les premières planches. La narration prend rapidement un virage inattendu sous les traits d’une intrigue secondaire aux circonvolutions policières, maladroitement menée et peu captivante, se concluant en prime par un final granguignolesque des plus surréalistes. On pourra de fait reprocher aux auteurs de ne pas aller au fond des choses, se perdant dans une intrigue aux relents policiers peu convaincante, car plombée par un scénario qui laisse sérieusement à désirer, et qui donne parfois au récit des allures de fourre-tout dépourvue de fil directeur pertinent.

La vocation première de cet album n’est donc pas tant de retracer la vie du peintre que de tenter de restituer au plus juste l’atmosphère de l’époque qui caractérise le mieux son art. De ce point de vue, cet album servi par un graphisme dynamique et un ton plein d’esprit offre une immersion parfaite dans le Paris du tournant du siècle! On se régale des décors fourmillant de détails et des personnages truculents surgissant de toute part. Les traits d’esprit et les références multiples et inattendues fusent à chaque planche, conférant au récit un rythme étourdissant! Figure emblématique des nuits parisiennes de la Belle Epoque et créateur d’une vision légendaire de la capitale de la fin du XIXème siècle, Toulouse- Lautrec a fixé à travers ses oeuvres le parfum d’un certain esprit français parfaitement restitué dans cet album. Empruntant des chemins détournés au risque de perdre le lecteur en cours de route, ce portrait de l’artiste se révèle en définitive plus symbolique que rigoureux. Subsiste ainsi après la lecture un goût d’inachevé, le sentiment d’un sujet davantage effleuré que réellement traité et dont la frêle silhouette se fond et se perd dans les recoins d’une intrigue malheureusement bancale et peu entraînante.

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette découverte! 🙂

  • Extrait

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker

Quatrième de couverture

Deux destins de femmes qui se répondent, comme à travers un miroir…

Elles sont cousines. Elles sont reines. Élisabeth Tudor est reine d’Angleterre. Marie Stuart, reine de France et d’Écosse. Elles prétendent toutes les deux au trône d’Angleterre. Élisabeth la frigide, l’éternelle vierge, fille illégitime et reniée par le Pape, peut compter sur son nom. Marie Stuart la sublime, la brillante, sur son charme et le soutien des catholiques. Mais deux reines pour une seule île, cela fait beaucoup…

Mon opinion

★★★★☆

___S’appropriant tout un pan de l’histoire de la dynastie Tudor, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre ambitieuse sur le fond comme sur la forme, qui allie avec brio érudition et sens du divertissement. Ainsi, derrière ce titre aguicheur, se cache en réalité une bande dessinée de près de 200 pages, découpée en deux volumes pouvant se lire indépendamment l’un de l’autre, et propulsant le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire.

___ A travers une structure en palindrome, Nicolas Juncker met en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines. Décortiquant leurs trajectoires respectives et relevant les similitudes qui émaillent leurs parcours hors norme, le dessinateur s’amuse à dresser des parallèles entre les vies tumultueuses des deux cousines, et met en exergue les nombreux évènements se faisant mutuellement écho.

Prises indépendamment, les deux BD nous livrent ainsi le récit de deux destinées hors du commun, diamétralement opposées du point de vue de leurs finalités, mais néanmoins intimement liées, tandis que mises bout à bout, elles offrent au lecteur une vision inédite de ce pan de l’Histoire, abordé à travers un angle d’attaque original et bien pensé. Par un jeu de miroir narratif doublé d’une savante construction graphique et scénaristique, le dessinateur déroule les fils de ces intrigues parallèles, dévoilant progressivement toute la malice du procédé, tandis que la double pagination permet de guider le lecteur dans sa lecture afin de lui faire apprécier à sa juste valeur l’ingéniosité de la construction.

En dépit d’une marge de manœuvre limitée du fait de la complexité de la mise en scène de son récit, Nicolas Juncker a su extraire l’essentiel de la vie de ses deux sujets pour en livrer une synthèse relativement pertinente dans son propos et parfaitement logique dans l’enchainement des évènements. Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée qui puise tout son souffle dans le ton délicieusement décalé et légèrement insolent du récit.

« Comme le fit remarquer je ne sais plus quel abruti, deux reines pour une seule île, cela faisait beaucoup. »

Marie Stuart

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

___Les ressorts comiques mis en jeu, s’ils ne sont pas toujours des plus fins ni des plus subtiles, fonctionnent parfaitement. La narration sans filtre, à la fois droit au but et pleine d’esprit, crée ainsi un décalage original avec la solennité froide et le protocole figé de la Cour à cette époque. Les répliques brutes de décoffrage et matinées d’humour graveleux fusent sous les yeux amusés du lecteur.

S’appuyant sur une solide documentation et à travers les portraits croisés de ces deux souveraines, Nicolas Juncker a su en outre capter et retranscrire avec brio toute l’essence de cette période à la fois trouble et foisonnante et mettre parfaitement en avant l’implacable force de caractère de ces deux femmes parvenues à s’imposer dans un monde d’hommes.

___En dépit de l’irréfutable maîtrise du procédé, « La vierge et la putain » n’échappe pas à quelques écueils qui, quoique mineurs, démontrent néanmoins toute la limite de ce délicat exercice d’équilibriste. Si le choix d’une narration éclatée entre différents témoins oculaires permet d’offrir au lecteur un tour d’horizon des personnages qui influèrent la vie de Marie et d’Elizabeth, ce procédé crée rapidement une distance entre les souveraines et le lecteur qui peine à s’attacher à ces deux femmes aux zones d’ombre impénétrables. S’appuyant ainsi sur une succession de narrateurs faillibles dont la crédibilité peut à tout moment être mise en doute, Juncker nous relate les évènements à travers le prisme biaisé d’une multitude d’observateurs externes, sans jamais permettre au lecteur de s’immiscer pleinement dans l’intimité des deux reines ou de connaître leurs pensées. Jusqu’au bout, les deux femmes conservent donc une grande part de leur mystère, et leurs portraits manquent parfois d’un peu de nuances.

Elizabeth Tudor

« La vierge et la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

De fait, si le trait alerte et expressif de Juncker donne ainsi vie à une Marie Stuart (un brin) moins antipathique et calculatrice que l’image que j’en avais, le dessinateur brosse en revanche un portrait beaucoup moins complaisant et définitivement plus dur d’Elizabeth, qui apparaît comme une souveraine aigrie, calculatrice et flirtant souvent avec l’hystérie. Bien que célèbre pour ses accès de rage et son incapacité à parfois prendre une décision, ce portrait sans concession de « La reine vierge » n’en demeure pas moins quelque peu déconcertant !

Vu à travers le prisme de ses contemporains masculins, la reine écossaise revêt quant à elle un visage plus humain, celui d’une reine impulsive et passionnée, se laissant volontiers emportée par le tourbillon de ses sentiments et faisant passer ses propres désirs avant son royaume. Ne mesurant ni la portée de ses actes, ni les éventuelles répercussions de ses démêlés sentimentaux, Marie Stuart incarne le triomphe du cœur sur la raison.

___Les historiens ou les puristes de la première heure trouveront sans doute à redire de cette version empruntant inévitablement de nombreux raccourcis et dans laquelle les portraits psychologiques auraient gagné à être davantage nuancés. Certaines interprétations semblent ainsi parfois davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une tentative (de toute façon purement illusoire) de prétendre à la vérité historique. Mais si la vision de Juncker est donc avant tout personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréfutable, son interprétation du déroulé des évènements ainsi que les portraits psychologiques qu’il propose n’en demeurent pas moins passionnants !

Alliant avec brio érudition et sens du divertissement, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre biographique de magnifique facture, aussi ambitieuse sur le fond que sur la forme. A travers une double bande dessinée de près de 200 pages, le dessinateur propulse ainsi le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire, dont il s’approprie les trajectoires mouvementées et les destins exceptionnels pour en livrer une vision aussi inédite qu’originale.

S’appuyant sur une astucieuse structure en palindrome, Nicolas Juncker met ainsi en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines dont il fait ressortir les nombreuses similitudes tout en soulignant la saisissante divergence de ces deux trajectoires diamétralement opposées quant à leur épilogue..

Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée et un ton légèrement insolent au service d’un humour souvent graveleux mais néanmoins efficace.

Avec « La vierge & la putain », Nicolas Juncker s’est ainsi approprié tout un pan de l’Histoire des Tudors afin de nous livrer une approche des évènements et une analyse psychologique de ses principaux acteurs qui se révèle aussi inédite que personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréprochable. Si certains détails semblent donc davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une quête effrénée de la vérité historique, la parfaite maîtrise de l’exercice n’en demeure pas moins spectaculaire, et séduira sans aucun doute les inconditionnels du dessinateur, ainsi que tous ceux qui se passionnent pour cette période de l’Histoire !

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette très belle découverte! 🙂