« Herland » de Charlotte Perkins Gilman

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Quatrième de couverture

Quelque part sur notre planète, un peuple de femmes se reproduit par parthénogenèse depuis deux mille ans. Elles ont construit une société paisible et magnifique, écologique avant la lettre, fondée sur une conception rationnelle et chaleureuse de la maternité et de l’éducation. Trois Américains mâles, de tempéraments fort différents, débarquent dans cet univers improbable…

• Mon opinion

★★★★☆

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Charlotte Perkins Gilman

___Célèbre intellectuelle féministe du tournant du XIXème au XXème siècle, Charlotte Perkins Gilman est l’auteure d’une oeuvre prolixe composée de nombreux romans, nouvelles, poèmes, essais et articles, publiés entre 1888 et 1935. En 1909, elle lança seule son propre mensuel, baptisé The Forerunner, dans lequel parut pour la première fois en 1915 et sous la forme d’un feuilleton, son utopie la plus célèbre, Herland. Le texte n’est paru sous forme de livre qu’en 1979, au moment où l’œuvre de Gilman était redécouverte. Il est pour la première fois traduit cette année en français aux éditions Books.

 

___Trois jeunes américains comprenant un aventurier, un scientifique et un sociologue participent à une expédition qui va bouleverser leurs vies. Parmi eux, Terry Nicholson dit « Le Vieux Nick », Jeff Margrave et Vandyck Jennings. Le premier possède l’argent et le goût de l’exploration. Aviateur aguerri, il a de solides compétences en mécanique, en électricité, géographie et météorologie. Le second, Jeff, est un médecin ayant des connaissances en biologie et botanique. Quant à Van, observateur attentif et réaliste, il est le point d’équilibre du trio et le narrateur de leur périple. Au cours de leur progression, les trois compères ont écho d’une légende évoquant l’existence d’une étrange et terrible « Terre de Femmes ». Si la localisation de cet intrigant pays reste floue, les récits des autochtones à son sujet convergent sur un point : cette terre n’abrite pas un seul homme, étant uniquement peuplée par des femmes et des jeunes filles. Intrigués, les aventuriers décident de partir à la découverte de ce pays inconnu, en plein coeur de la nature amazonienne, et qui semble nourrir tant de fantasmes chez les tribus locales. Armés de leurs fusils, ils embarquent donc pour un voyage vers l’inconnu. L’impossibilité de savoir ce qui les attend sur place ne tarde pas à faire naître une infinité d’hypothèses concernant leur destination que Terry baptise bientôt « Herland ». Au cours de cet interminable voyage, chacun y va de ses spéculations, allant des projections les plus poétiques (pour Jeff) aux plus sulfureuses (pour Terry).

A leur grande surprise, ils découvrent sur place un pays parfaitement cultivé, dessiné comme un fabuleux jardin, peuplé exclusivement d’arbres fruitiers. Là, perchées sur un arbre gigantesque, trois silhouettes de femme apparaissent bientôt sous leurs yeux. Tels de succulents fruits accrochés à un arbre, elles se balancent, fixant avec curiosité depuis leurs perchoirs précaires les trois inconnus. Elles portent des cheveux courts, des vêtements « peu féminins » mais parfaitement adaptés au mouvement. Ce sont des créatures athlétiques, à la fois légères et puissantes, respirantes de santé et qui arborent des visages sereins mais déterminés. Malgré la barrière de la langue, les trois hommes parviennent à saisir les prénoms de ces indigènes : Celis, Alima et Ellador. Se lançant à leur poursuite, ils finissent par atteindre la ville avant de se retrouver encerclés par les habitantes : « Nous avions l’impression d’être des petits garçons, de tout petits garçons qu’on a surpris en train de faire des bêtises dans la maison de quelque belle inconnue ». (p.41) « Je ris aujourd’hui à la lumière de ce que j’ai appris depuis, à la pensée du trio que nous composions alors : trois garçons intrépides et irrévérencieux débarquant en terre inconnue sans stratégie aucune. Nous avions estimé que s’il y avait des hommes, nous pourrions les combattre, et que s’il n’y en avait pas, aucun obstacle ne se dresserait sur notre route. » (p.43). Mais face à cette foule compacte autour d’eux, les trois aventuriers se trouvent pris au piège : « il n’y avait rien d’autre à faire que d’avancer ou se battre ». (p.44) « Nous nous trouvâmes dans la situation des suffragettes essayant d’atteindre le Parlement malgré le triple cordon de la police londonienne. La solidité de ces femmes était ahurissante. […] Nous fûmes soulevés tels des enfants insupportables et transportés ainsi, nous débattant inutilement. On nous porta à l’intérieur. Nous nous défendions avec toute notre force d’homme, mais ces dames nous soumettaient bel et bien, en dépit de nos efforts. » (p.45). Après avoir été brièvement anesthésiés, les trois hommes comprennent qu’ils ne sont pas en situation de lutter. Désormais en « liberté surveillée », ils semblent se résigner à leur sort et commencent un long apprentissage avec leurs professeures particulières afin d’apprendre la langue du pays. Chaque jour, la liste de leurs questions s’allonge. A mesure que leur instruction progresse et que le temps passe, leurs différences de caractères s’affirment. Tandis que Jeff semble parfaitement s’acclimater au pays, Terry devient de plus en plus irritable, supportant de plus en plus mal cette vie en captivité. Fatigué de cette détention, il finit par persuader ses amis d’organiser un plan pour fuir et regagner leur avion. Mais leur entreprise tourne rapidement à l’échec. Après une escapade de quelques heures, ils sont vite rattrapés par les habitantes de Herland. « Se battre n’aurait servi à rien. Ces femmes étaient solides, moins en raison de leur force individuelle que de leur intelligence collective. » (p.72)

Contre toute attente, les femmes ne se formalisent pourtant pas de cet acte de révolte. Les fugitifs comprennent bientôt qu’ils sont en réalité considérés comme des invités du pays, des « sortes de pupilles ». « Nos premiers réflexes de violence les avaient obligées à nous séquestrer quelque temps, mais dès que nous aurions appris la langue et nous engagerions à ne commettre aucun mal, elles nous feraient les honneurs du pays ». (p.74) Dès lors, ils concentrent leurs efforts à mieux connaître leur nouvel habitat et les moeurs qui gouvernent cette « Terre des Femmes ».

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Couverture de l’édition américaine de Herland

___Depuis deux mille ans, Herland est un pays qui n’a pas eu d’hommes parmi ses habitants. Autrefois, « race bisexuelle », le pays connut une succession d’épisodes tragiques au cours de son histoire. La population, jadis polygame et esclavagiste, fut d’abord décimée par la guerre qui emporta de nombreux hommes, morts au combat. Par la suite, une éruption volcanique provoqua l’emmurement d’une partie des habitants. Parmi le peu d’hommes qui survécurent, les esclaves se révoltèrent dans le sang et, après avoir assassiné maîtres, petits garçons, femmes âgés et mères, ils prirent possession du pays et de ses jeunes survivantes. Au lieu de se soumettre, les femmes restantes se soulevèrent dans un geste désespéré et vinrent à bout de leurs brutaux conquérants. Passé le désespoir, elles décidèrent ensuite de se mettre au travail pour bâtir un pays et le rendre le plus viable possible. Durant des années, les femmes travaillèrent ensemble, solidaires et vaillantes. Jusqu’à ce que le miracle se produisit : l’une d’elle fut enceinte. Cette première naissance, perçue comme un don de Dieu, résonna comme un nouvel espoir au sein de la communauté. Par la suite, elle enfanta de quatre autres enfants, soit cinq filles au total qui héritèrent chacune de la faculté de donner à leur tour naissance à cinq filles : « Et c’est ainsi que naquit Herland et son peuple, composé d’une unique famille issue d’une seule et même mère, laquelle vécut jusqu’à cent ans et vit naître ses cent-vingt-cinq arrière-petites-filles. Elle fût la Reine-Prêtresse de chacune et mourut plus dignement et joyeusement qu’aucun autre être humain sur cette terre – c’est que, tout de même, elle avait engendré une nouvelle race. » (p.92)

___Premières victimes de leurs préjugés, les trois hommes ne peuvent d’abord pas imaginer que des femmes puissent ainsi vivre de façon autonome et en parfaite harmonie. Terry, la figure misogyne du groupe, a d’ailleurs la ferme conviction qu’ils vont finir tôt ou tard par se trouver nez à nez avec des hommes. Pour lui, « les hommes sont quelque part, c’est sûr », vivant cachés dans les montagnes d’où ils gèrent une sorte de matriarcat, gardant les femmes dans cette partie isolée du pays, au sein d’un vaste « harem national ». Car comment expliquer autrement la présence de bébés et de jeunes enfants au milieu de toutes ces femmes ?

Dans cette aventure, Terry incarne l’archétype de l’homme « viril » qui court après les filles (au sens propre comme au figuré) et enchaîne les conquêtes. Pour lui, les femmes sont par nature incapables d’organisation, passant leur temps à se battre et à se jalouser. Devant ce contre-exemple éclatant, son orgueil de mâle se trouve blessé : « La tradition voulant que les hommes soient des gardiens et des protecteurs n’avait plus cours ici. Ces vierges robustes n’avaient à craindre aucun mâle et, de ce fait, n’avaient pas besoin d’être protégées. Quant aux bêtes sauvages, il n’y en avait aucune dans ce pays préservé. Elles plaçaient au plus haut le pouvoir de l’amour maternel, cet instant que nous portons aux nues, mais aussi celui de l’amour sororal, que nous peinions à identifier alors qu’il était sous nos yeux. » (p.93) Ayant surmonté les difficultés originelles de leur civilisation, les femmes de Herland mènent en effet désormais une existence sereine dans un pays où régnait l’ordre, l’abondance, la santé et la tranquillité.

___D’abord assurés de leur supériorité (à la fois physique, intellectuelle et culturelle), les trois hommes reçoivent bientôt une grande leçon de modestie devant le fonctionnement impeccable de cette société débarrassée de violence, qui ne connait ni la guerre, ni la maladie, ni la souffrance. Jeff et Van apprécient de plus en plus les qualités de cet étrange pays, remarquablement civilisé et éclairé, aspirant toujours au progrès et à l’accroissement des connaissances. « Elles-mêmes étaient une unité, un groupe clairvoyant qui résonnait en terme de communauté. En tant que tel, leur rapport au temps n’était pas limité aux espoirs et aux ambitions d’une vie individuelle. Par conséquent, elles concevaient des stratégies de développement à très long terme, courant sur des siècles. » (p.121)

« Nous avions imaginé une société monotone et soumise, et nous avions admiré une inventivité et une audace supérieures aux nôtres, ainsi que des avancées scientifiques de même niveau. Nous avions imaginé la mesquinerie, et avions découvert une conscience sociale à côté de laquelle les chamailleries de nos pays semblaient infantiles et stériles. Nous avions imaginé la jalousie, et avions observé une profonde affection sororale, une intelligence éprise d’impartialité, dont nous n’avions pas l’équivalent. Nous avions imaginé l’hystérie et avions été accueillis par des esprits profonds auxquels la vulgarité était impossible à expliquer. » (p.124)

___Sans malice ni mauvaises intentions, l’esprit critique des habitantes de Herland et leur logique imparable pousse peu à peu le narrateur à reconsidérer ses certitudes. Lui, qui avait toujours était fier de son pays, se trouve troublé par ce mode de vie et cette société fonctionnant sur des principes si éloignés de ceux qu’il connait. « Au fur et à mesure que j’apprenais et admirais tout ce qu’avaient accompli ces dames, j’étais de moins en moins fier de ce que nous avions fait de notre virilité. Voyez-vous, elles n’avaient pas connu la guerre. Elles n’avaient adoubé ni rois, ni prêtres, ni engendré une aristocratie. Elles étaient soeurs et elles grandissaient ensemble, sans compétition, unies dans l’action. » (p.96) L’entente harmonieuse entre ces femmes, caractéristique la plus prégnante de la culture des Herlandaises, est perçue comme contre-nature par Terry. Sa première tentative d’approche, où il tente de les séduire avec des bijoux, connaît un échec cuisant. Avec son esprit de conquête, il est pourtant convaincu de réussir à se faire aimer de l’une d’elle comme un maître et de parvenir à établir sa suprématie. Sa volonté obstinée de réaffirmer sa virilité le poussera à commettre l’irréparable.

*___*___*

___Sous des allures au départ de simple fiction, Herland bascule rapidement dans le registre de l’utopie. Dans celle-ci, Gilman imagine un monde dans lequel le féminin est l’unique et peut se passer du masculin grâce à la parthénogenèse. Présenté comme un pays propre, dépourvu de violence, libéré des conflits, de la peur et de la maladie, Herland offre à Gilman le cadre parfait pour développer ses réflexions d’une société idéale. Dans ce lieu à la beauté ordonnée, les normes reconnues sur ce que sont le « masculin » et le « féminin » n’existent pas. Découpé en douze chapitres, ce texte percutant permet à son auteure d’exposer ses théories concernant la maternité, l’éducation des enfants, et les rapports entre hommes et femmes.

___En mettant en exergue les incohérences de la société patriarcale, Gilman questionne les rapports et les interactions entre hommes et femmes. Face aux trois explorateurs, les herlandaises se montrent particulièrement enthousiastes à l’idée de pouvoir comparer leurs deux mille ans d’histoire et d’étudier les différences entre leur propre peuple composé exclusivement de femmes et la société mixte de leurs hôtes. « Ce n’était pas une simple curiosité – elles n’étaient pas plus curieuses envers nous que nous envers elles. Mais elles mettaient beaucoup d’application à comprendre notre civilisation. Avec leurs innombrables questionnements, elles parvenaient même à nous piéger et nous faire admettre, à contrecoeur, certaines vérités. » (p.83) Car à travers leurs questions a priori naïves, elles parviennent bientôt à ébranler sérieusement les croyances les plus solides du narrateur quant aux fondements et au bien fondé des valeurs de la société des hommes. Au cours de leurs échanges, Van et son hôtesse confrontent leurs visions sur de multiples sujets, tels la religion, la mort, le travail, les traditions… En soumettant sa pensée patriarcale à un angle de vue externe et dépourvu de préjugés, le jeune homme remet bientôt en question les fonctionnements et les principes communément admis d’un système qu’il n’avait jusqu’alors jamais remis en cause. Issues de deux mille ans de civilisation sans hommes, les concepts de séduction, de mariage, ou encore de foyer sont des notions inconnues pour ces femmes. « Et nous étions là, parmi les femmes de Herland, pétris des idées, des convictions et des traditions de notre culture, à tenter d’éveiller chez elles une manière de voir les choses qui n’était que la nôtre » (p.145) « Nous autres les hommes parlons volontiers des femmes – la plupart d’entre elles – comme d’êtres limités. Nous honorons leurs pouvoirs fonctionnels, ceux de la reproduction, même si nous les déshonorons en nous en servant ; nous respectons leurs vertus, mais démontrons par nos actes que nous n’en faisons aucun cas. Nous les admirons sincèrement car une fois mères, elles deviennent nos domestiques, financièrement dépendantes de nous, réduites à notre service une fois leurs devoirs maternels exécutés. Oh oui, nous les admirons. Mais à leur place, c’est-à-dire à la maison, où elles remplissent ces devoirs si bien décrits par Mrs. Josephine Dodge Daskam Bacon, qui détaille les services d’une « maîtresse de maison ». (p.200)

___A Herland, la maternité constitue l’institution fondamentale de la société, sous une conception qui transcende les liens biologiques. Les enfants sont la raison d’être du pays, et les femmes mettent toute leur énergie au service de leur avenir. Elles concentrent toutes leurs forces et leur intelligence à concevoir des plans pour atteindre leurs idéaux en matière d’éducation. Leur projet se résume en une question: comment oeuvrer à rendre chacun meilleure ? « – Ici, nous ancrons la maternité dans la sororité originelle et le désir profond d’évoluer […]. Ici, les enfants sont notre unique préoccupation et l’objet de toutes nos pensées. Chaque pas, chaque avancée est examinée en fonction des conséquences que cela aura sur eux et sur la race. » (p.105) « A Herland, […] les femmes travaillaient ensemble au plus grand des projets : créer des personnes. » (p.108) Historiquement, c’est dans l’intérêt de leurs enfants qu’elles développèrent plusieurs secteurs d’activités et organisèrent l’espace. Confrontées à une démographie galopante, elles durent cependant bientôt trouver une solution au problème de surpopulation qui aurait eu pour conséquence une baisse de la qualité de la vie. Refusant la compétition et la « lutte pour la vie » tout autant que le colonialisme, elles décidèrent de réguler leurs naissances et de ne plus se reproduire, sacrifiant leur maternité pour leur pays. Car pour les habitantes de Herland, l’amour maternel irradie de bien des façons, et les femmes qui n’ont pas d’enfant peuvent trouver un réconfort en prenant soin de ceux qui sont déjà là : « Quand une femme choisissait d’être mère, elle laissait le désir d’enfant grandir en elle jusqu’à ce que le miracle naturel se produisit. Quand elle ne le voulait pas, elle chassait l’idée et dispensait son amour à d’autres bébés. » (p.111).

Si à Herland, la maternité, entendue comme le fait de porter un enfant, est accessible à chacune, l’éducation de l’enfant est en revanche un art réservé seulement aux plus compétentes*. Dans cet esprit, le soin aux bébés, qui participe de l’éducation, est donc confié aux « plus capables ». « Le fait d’élever un enfant, chez nous, est devenu un sujet tellement étudié, élaboré avec tant de subtilité et de compétence, que plus nous aimons nos enfants, moins nous voulons les mettre entre des mains incompétentes, même si ce sont les nôtres. » (p.126)

___Puisant dans le mythe des Amazones, Gilman charpente une utopie passionnante dans laquelle les rapports de force se trouvent inversés, au service d’un discours féministe et engagé. Dans Herland, Gilman imagine une société sans hommes dans laquelle les femmes se reproduisent par parthénogenèse. Plus que d’imaginer un mode de reproduction alternatif permettant aux femmes de se passer totalement des hommes, Gilman créée dans son livre une société où la sexualité est totalement absente.

___Avec l’arrivée de ces voyageurs, les habitantes voient l’occasion de rétablir la bisexualité à Herland. Après plusieurs mois passés à les étudier, les observer et les évaluer, elles envisagent la réintroduction des hommes et d’une reproduction sexuée normale. Mais pour les Herlandaises, l’acte sexuel reste indissociable d’une volonté de procréation. « Elles avaient cette longue expérience, riche et profonde, de la maternité, et leur seule échelle d’évaluation d’un mâle se basait sur son pouvoir d’engendrer. » (p.179) « Dans leur esprit, le seul principe de vie était la maternité, et toute contribution de l’homme ne pouvait tendre qu’à cette même finalité- quoiqu’avec des méthodes différentes. Mais elles ne pouvaient comprendre, même en s’y efforçant, la psychologie du mâle, dont les désirs tendent à minorer la paternité pour ne rechercher que « les plaisirs de l’amour ». (p.196).

Le mariage des trois explorateurs à trois des habitantes permet à l’auteure de développer ses opinions concernant cette institution et d’affirmer son point de vue concernant la nécessité de discipliner l’instinct sexuel. Ancrée dans la morale victorienne, Gilman expose une vision de la sexualité uniquement procréatrice. Après avoir tenté de violer son épouse, Alima, Terry est finalement chassé de Herland. En voulant prendre par la force la jeune femme qui se refusait à lui dans la mesure où son but n’était pas la reproduction, Terry a commis la transgression ultime des règles régissant la société herlandaise. Son acte symbolise au demeurant la concrétisation de ses intentions prédatrices (latentes depuis le début du récit) et de sa volonté de domination qui caractérisent son personnage phallocrate.

___Selon Gilman, la féminité exacerbée et l’hypersexualisation des femmes du XXème siècle ne s’explique pas par la nature ou des causes biologiques mais par l’environnement économique, social et culturel dans lequel elles vivent. Parce qu’elles sont économiquement dépendantes des hommes, les femmes doivent sur-développer leurs caractéristiques féminines au dépens d’autres caractéristiques universelles. Van, le narrateur, prend progressivement conscience que sa vision de la place de la femme n’est en réalité qu’une construction culturelle : « Je pris conscience alors que ces « charmes féminins » qui nous fascinent tant ne sont pas féminins par essence, mais que ce sont des projections masculines, qu’elles ont cultivées pour nous plaire, parce qu’il fallait nous plaire, mais en aucun cas nécessaires à la réalisation de leur grand dessein. » (p.95)

___Herland est donc un texte qui vaut surtout pour ses thèses avant-gardistes au regard de l’époque où il fut rédigé. Gilman y avance des réflexions novatrices pour son temps sur certaines questions, telles que le rapport à la nature, la féminité, l’éducation des enfants (où elle prône le recours à des méthodes pédagogiques alternatives et innovantes pour l’époque, à l’instar de la méthode Montessori) et l’éloge du partage des connaissances. « Leur éthique, fondée sur une riche conception de l’évolution, était axée sur le perfectionnement d’une culture empreinte de sagesse. La théorie sur le bien et le mal n’avait pas lieu d’être ici. Le bonheur était de grandir et de travailler. Nous découvrions que la pression de l’environnement développe chez l’être humain son inventivité et que des enfants élevés dans un cadre épanouissant et prospère sont capables de modeler et d’améliorer encore davantage cet environnement. » (p.153) Elle oppose en particulier l’esprit de compétition (la société américaine) à celui de coopération (Herland), qui constitue selon elle la clé de l’évolution humaine et du progrès.

Si certaines réflexions lancées par l’auteure apparaissent incroyablement visionnaires pour son époque, d’autres au contraire, témoignent aujourd’hui d’un regard éculé et d’une conception datée à l’égard de certains sujets. Dans sa vision de la différence des sexes, Gilman semble opposer de façon binaire une énergie masculine violente et portée à la destruction à une énergie féminine maternelle et conservatrice. En filigrane de sa démonstration se dessine par ailleurs une société où les individualités sont sacrifiées au nom du bien collectif : « Toute compétence acquise est une offrande à la prospérité du pays » (p.151). La maternité constitue pour ces femmes le seul engagement personnel, tout le reste s’inscrivant dans un projet commun. A Herland, tout est fait au service du pays et de l’amélioration de la « race ». Impossible aujourd’hui de ne pas tiquer devant cet éloge d’un certain eugénisme, ni d’occulter les sous-entendus racistes qui ponctuent l’oeuvre. Bien que marquée par son temps par certains aspects, Herland, n’en reste pas moins, cent ans après sa rédaction, une oeuvre globalement étonnamment moderne, qui force l’admiration et mérite qu’on s’y intéresse. Considéré comme un roman culte, il occupe par ailleurs une place centrale dans la littérature féministe américaine.

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___Première partie de sa construction utopique, Herland sera suivi en 1916 de la publication de With Her in Ourland, suite bien moins connue, dans laquelle l’auteure délivre pourtant certaines clés de compréhension de son oeuvre et de sa pensée, étoffant encore davantage sa réflexion. Espérons donc qu’une traduction française de ce second volet arrive prochainement, afin de permettre aux lecteurs francophones de découvrir encore un peu plus la production d’une auteure injustement tombée dans l’oubli.

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* A cet égard, il est intéressant de mettre en perspective ses réflexions sur la maternité, développés dans Herland, avec son autre ouvrage La séquestrée, publié en 1892, et dans lequel elle évoque la dépression post-partum dont elle a elle-même souffert. La chronique détaillée de cet ouvrage est disponible sur le blog.

 

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