[Film] « Noblesse oblige » de Robert Hamer (1949)

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  • Titre original : Kind Hearts and Coronets
  • Année : 1949
  • Pays: Royaume-Uni
  • Genre : Comédie, crime
  • Réalisation : Robert Hamer
  • Scénario : Robert Hamer, John Dighton
  • Producteur(s) : Michael Balcon
  • Production : Ealing Studios
  • Interprétation : Dennis Price (Louis Mazzini), Alec Guinness (le duc, le banquier, l’ecclésiastique, l’amiral, D’Ascoyne le jeune, Henry, Lady Agatha), Valerie Hobson (Edith), Joan Greenwood (Sibella).
  • Durée : 1h46

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Avis

★★★★★

___Réalisé par Robert Hamer en 1949, « Noblesse oblige » doit son titre original à des vers de Tennyson : Kind hearts and Coronets (« Kind hearts are more than coronets, And simple faith than Norman blood » / « De bons cœurs valent mieux que des couronnes, et une simple foi plus que tout le sang normand »). Cette comédie savoureuse des studios Ealing est considérée à juste titre comme une oeuvre portant l’humour anglais à sa quintessence.

___L’histoire : Accusé de meurtre, Louis Mazzini (Dennis Price) est condamné à mort pour son crime. Du fond de sa cellule, l’homme profite des dernières heures qui lui reste à vivre pour rédiger ses mémoires. Et c’est par le biais de sa voix off que le spectateur découvre ainsi le déroulé des évènements ayant progressivement conduit à transformer ce respectable gentleman en véritable meurtrier multirécidiviste.

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Louis (Dennis Price) dans sa cellule

___Suite à sa mésalliance avec un chanteur d’opéra italien sans le sou, sa mère, une jeune aristocrate, s’est vue reniée par sa famille, la puissante dynastie des D’Ascoyne. A la mort prématurée de son époux, désireuse de renouer avec les siens et de faire valoir les droits de son fils au titre de duc, la jeune veuve tente un rapprochement, mais se heurte à une fin de non-recevoir. Mise au ban de sa famille, déclassée, elle redouble d’efforts pour élever seule son fils pour lequel elle nourrit de grandes ambitions. Louis grandit ainsi dans l’idée soigneusement entretenue qu’on lui a refusé l’existence dorée et les avantages auxquels ses origines nobles le prédestinaient pourtant. Le spectacle de sa mère ainsi froidement rejetée du giron familial pour avoir froissé les convenances va progressivement alimenter le sentiment de rancœur et le désir de vengeance du garçon à l’égard de sa lignée maternelle. Louis aspire à une existence plus noble et entend bien s’extraire de son milieu misérable et gravir les échelons afin de récupérer ce qu’il estime lui revenir de droit et d’effacer ainsi l’affront fait à sa mère désormais disparue.

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Louis (Denis Price) et Sibella (Joan Greenwood)

___Le profond amour filial porté à sa défunte mère n’est cependant pas le seul motif à l’origine de cet élan revendicatif. L’attachement qu’il éprouve envers la belle Sibella (Joan Greenwood ) (son amie d’enfance) et son amertume à voir cette dernière lui préférer un prétendant assuré d’un bel héritage constitue un facteur supplémentaire participant à son rêve d’élévation sociale. Cependant, le chemin vers les hautes sphères de la noblesse est long et semé d’embuches. Ses chances d’accéder un jour au titre de duc de Chalfont sont en effet fortement hypothétiques, compte tenu de sa place – lointaine – dans l’ordre de succession. Depuis sa modeste position de vendeur, il observe donc avec impuissance et anxiété les évènements susceptibles de précipiter son destin. Guettant fébrilement la publication des avis de naissance et de décès affectant la branche maternelle de sa famille, il suit l’évolution de son rang dans l’ordre de succession, voyant alternativement s’éloigner ou s’approcher le titre convoité.

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Louis devant le schéma représentant l’arbre généalogique de sa famille

___Las d’attendre passivement après une couronne qui lui semble de plus en plus hors de portée, Mazzini alors décide de donner un coup de pouce au destin. Pour forcer le processus de sélection naturelle (trop lent et incertain à son goût), Louis conçoit ainsi bientôt un plan machiavélique visant à éliminer les uns après les autres les prétendants au titre qui le séparent de la succession. Mais n’ayant alors aucun contact avec sa famille maternelle, il manque d’opportunités lui permettant de mettre son projet à exécution. C’était sans compter sur un heureux coup de destin. Le hasard met en effet sur sa route le fils de Lord Ascoyne D’Ascoyne, le banquier qui avait quelques années auparavant refusé de l’embaucher malgré leurs liens de parenté, réduisant ainsi l’aspirant duc à exercer un métier alimentaire bien éloigné de la valeur qu’il se donne. Face à lui, Louis peine à dissimuler sa rancoeur, et après une remarque jugée insolente par ce client particulier, ce dernier profite de son ascendant pour faire renvoyer sur-le-champ le jeune homme du magasin. Cet évènement est le coup de grâce pour Mazzini qui prend aussitôt la résolution de se venger en éliminant son cousin.

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Le face à face entre Louis et son cousin, le fils de Lord Ascoyne d’Ascoyne

Le passage à l’acte se révèle plus laborieux et compliqué que prévu. Le plan initialement imaginé tombe à l’eau et l’apprenti meurtrier doit improviser au gré des évènements. Il parvient finalement à se débarrasser de Lord d’Ascoyne, entraînant au passage avec lui dans la tombe sa malheureuse maîtresse.

Ce premier forfait réalisé, les derniers remords de Mazzini s’envolent définitivement. Fort de son succès et sans jamais se départir de son flegme imperturbable, Louis poursuit son entreprise criminelle, assassinant patiemment et méthodiquement les autres prétendants les uns après les autres. Prenant soin de maquiller chacun de ses crimes en accident regrettable, il devra cependant sans cesse déployer des trésors d’inventivité pour émonder l’arbre de sa famille afin de se rapprocher du titre. Alors qu’il touche enfin au but, il a à peine le temps de goûter à sa victoire qu’il est finalement arrêté. L’ironie du sort veut que ce soit pour un meurtre qu’il n’a pas commis…

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Dans le film, Alec Guinness interprète à lui seul le rôle de huit personnages

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Les différents membres de la famille d’Ascoyne, tous interprétés par Alec Guinness

___Véritable satire sociale, « Noblesse oblige » passe au vitriol un système fonctionnant sur des principes séculaires et injustes où les droits des puissants sont exaltés mais non leurs devoirs. Les bonnes manières affichées et les tenues irréprochables des personnages ne sont ici que des artefacts qui dissimulent en réalité des individus peu fréquentables et cruels, gonflés par l’assurance de faire partie d’une caste supérieure et dominante, pétrie de privilèges. En forçant volontairement le trait, Robert Hamer souhaite ainsi montrer la dégénérescence d’un système construit sur des moeurs rétrogrades et des valeurs désormais dépassées. Pour avoir fait le choix de l’amour au détriment des principes, la mère de Louis est jugée coupable de mésalliance par le tribunal familial et se retrouve définitivement bannie de la haute société. Le film dénonce ainsi les travers et l’étroitesse d’esprit de l’aristocratie décrite comme une élite aussi cloisonnée qu’impitoyable et où le moindre faux pas est sévèrement sanctionné. L’élimination successive et méthodique des individus qui l’incarnent sonnent comme la diffusion d’un poison qui gangrène progressivement ce milieu sclérosé. L’ironie du sort étant que l’élément détonateur qui inoculera dans les racines de l’arbre familial le poison fatal qui causera sa perte se révèle être en fin de compte l’un de ses propres fruits. Louis joue ainsi le rôle de catalyseur dans le processus de déliquescence d’une noblesse poussiéreuse, bouffie d’orgueil et de certitudes. Ironiquement, c’est donc victime de son propre fonctionnement que s’achèvera funestement le règne de la dynastie d’Ascoyne.

___A l’instar du monde fourbe et sans concession dénoncé par le film, l’impudeur de Mazzini ne semble connaître aucune règles ni limites. C’est ainsi qu’après s’être emparé de l’emploi de sa première victime, Louis n’hésite pas à séduire l’épouse de la seconde avant de poursuivre sans vergogne son ascension sociale. Interprété par Joan Greenwood, le personnage de Sibella, à la fois opportuniste et ambitieuse, incarne l’alter ego féminin de Louis. Tout aussi dénués de scrupules l’un que l’autre, ils entretiennent une relation aussi passionnée que malsaine. Si les minauderies permanentes et les attitudes affectées de l’actrice peuvent d’abord irriter le spectateur, elles s’accordent parfaitement avec la personnalité perfide et diabolique du personnage qu’elle incarne. Sous nos yeux l’ingénue arriviste se métamorphose peu à peu en une redoutable calculatrice prête à tout pour arriver à ses fins. Alors qu’elle sent le vent tourner, Sibella révèle sa vraie nature, dévoilant au spectateur les traits les plus sombres de sa personnalité, à la fois vénale et manipulatrice.

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La force comique du film réside justement principalement sur ce décalage permanent entre les postures affectées et les actes moralement répréhensibles perpétrés par les personnages. La courtoisie et la bienséance ne sont que le paravent de comportements amoraux et de discours hypocrites. Dès lors, il devient facile pour le spectateur de céder à l’humour décomplexé et pince-sans-rire porté par le film. L’ensemble est mené avec tant d’esprit que toutes les abominations relatées ne gênent qu’à peine. Face à une succession de personnages aussi antipathiques que ridicules, le malaise des situations laisse rapidement place au rire.

A l’instar de la photo du domaine convoité au dos de laquelle, Louis a figuré la généalogie de sa famille, le scénario joue donc sur les faux-semblants et les secrets soigneusement dissimulés sous le vernis des apparences. Dénotant au milieu de cette atmosphère étouffante d’hypocrisie et de fausseté, Edith d’Ascoyne (Valerie Hobson) apparaît comme la bonté incarnée. Convaincue de l’intégrité de Louis et de sa noblesse d’âme, elle ne doute à aucun moment de son innocence. Mazzini tombe très vite sous le charme des nombreuses qualités de cette femme sincèrement digne et vertueuse, ainsi que de l’image qu’elle lui renvoie de lui-même. Au cours d’une séquence en tête-à-tête avec Louis, alors qu’elle fait référence aux vers de Tenyson et des privilèges de la noblesse, le jeu de regard d’Edith d’Ascoyne avec la caméra (comme si elle s’adressait directement au spectateur) est à cet égard particulièrement révélateur du message sous-jacent.

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Le tête à tête entre Edith d’Ascoyne et Louis

___Le film de Robert Hamer questionne également avec sévérité les inégalités de classe et la hiérarchie des valeurs d’une société dans laquelle les individus ne sont pas traités à la lumière de leurs actes mais en fonction de leur naissance et de leur position dans l’échelle sociale. Ainsi, pour avoir contrevenu aux obligations de son rang, on refusera à la mère de Louis les honneurs d’une sépulture dans le caveau familial. De son côté, Louis, ne désirant pas renoncer aux privilèges de son rang, obtient d’être jugé en grandes pompes par la chambre des Lords avant de bénéficier d’un traitement carcéral plein d’égards, malgré l’atrocité de son crime.

Avec « Noblesse oblige », Robert Hamer offre au spectateur un concentré de cynisme et d’humour noir, autant dans les dialogues que dans la mise en scène, qui se révèle aussi inventive que malicieuse. Parmi les points notables du film, il faut souligner la performance d’Alec Guinness qui campe à lui seul les huit membres de la famille d’Ascoyne, offrant une palette d’interprétation remarquable, qui va du vieil évêque alcoolique à la suffragette intrépide. Le double-sens des situations et des répliques ici employé avec brio permet d’illustrer à la perfection la duplicité des personnages mis en scène et de leurs intentions. Jouant en permanence sur la respectabilité affichée des personnages combinée à l’indécence crasse de leurs actes, le scénario et la réalisation exploitent jusqu’à l’extrême cette confrontation entre flegme et impertinence. L’atrocité des crimes perpétrés par Louis est proportionnelle au sang-froid et au détachement avec lesquels il commet ses actes ignobles.

Un petit bijou d’humour noir, décapant et mordant à souhait.

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