« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

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Quatrième de couverture

Lydia Lee, seize ans, est morte. Mais sa famille l’ignore encore… Élève modèle, ses parents ont placé en elle tous leurs espoirs. Sa mère, Marylin, femme au foyer, rêve que sa fille fasse les études de médecine qu’elle n’a pas pu accomplir. Son père, James, professeur d’université d’origine chinoise, a tant souffert de sa différence qu’il a hâte de la retrouver parfaitement intégrée sur le campus. Mais le corps de Lydia gît au fond d’un lac. Accident, meurtre ou suicide ? Lorsque l’adolescente est retrouvée, la famille Lee, en apparence si soudée, va devoir affronter ses secrets les mieux gardés.

Des secrets si longtemps enfouis qu’au fil du temps ils ont imperceptiblement éloigné ses membres, creusant des failles qui ne pourront sans doute jamais être comblées. Bien sûr, Tout ce qu’on ne s’est jamais dit distille un suspense d’une rare efficacité. Mais ce livre qu’on garde en soi très longtemps est bien plus que cela. Celeste Ng aborde la violence de la dynamique familiale, les difficultés de communication, le malaise adolescent, avec une intensité exceptionnelle qui évoque l’univers de Laura Kasischke.

  • Mon opinion

★★★★☆

___A vingt ans, Marilyn a déjà l’ambition chevillée au corps et aspire à des idéaux plus grands que ceux de sa mère. Nous sommes alors en plein coeur des années 50 et la jeune femme, élevée dans le respect des valeurs traditionnelles de la société américaine, entend bien contrarier les projets que sa mère nourrissait à son égard. Il faut dire que sa conception de l’épanouissement personnel est aux antipodes des siennes. Et l’image de la femme d’intérieur modèle doublée de l’épouse dévouée n’est définitivement pas à la hauteur des aspirations de l’étudiante. Ses plans de carrière sont déjà minutieusement échafaudés : attraper au vol l’ascenseur social et faire exploser le plafond de verre afin de devenir médecin – une profession qui reste à cette époque l’apanage des hommes. C’était sans compter sur sa rencontre avec James Lee, son jeune professeur, à peine plus âgé qu’elle et fraîchement diplômé. Quelques mois après le début de leur liaison, l’arrivée inopinée d’un premier bébé mettra en effet un brutal coup d’arrêt aux ambitions professionnelles de la jeune femme. Un deuxième enfant plus tard, celle qui a toujours refusé d’incarner l’image d’Épinal de la parfaite épouse et mère au foyer réalise peu à peu – non sans effroi – qu’elle est bel et bien devenue ce a quoi elle avait toujours voulu échappé…

Alors que Marilyn lutte contre ses regrets, James, de son côté, tente désespérément de trouver sa place dans la société. Se fondre dans le moule, mener une existence sans remous ni orage… telles sont les modestes aspirations de ce fils d’immigré chinois si désireux de correspondre au stéréotype américain, au risque parfois d’en frôler la caricature.

___Hantés par des désillusions personnelles et des opportunités manquées dont ils ne parviennent pas à faire le deuil, les parents de Lydia ont donc finalement reporté leurs espoirs sur les frêles épaules de leur fille. A seize ans, celle qui cristallise tous les rêves déçus de ses parents, se voit ainsi confier la lourde mission de réussir là où tous deux ont échoué. Fruit d’un mariage mixte entre une américaine et un père d’origine chinoise issu de l’immigration, l’adolescente a la délicate tâche de réparer les frustrations et les rêves brisés de ses parents. Dépositaire malgré elle de leurs rêves inassouvis et de leurs ambitions avortées, la jeune fille peine à assumer son statut d’enfant prodige. Véritable centre de gravité de la maisonnée, elle est celle qui concentre malgré elle toutes les attentions, pendant que son frère et sa soeur essaient eux aussi de vivre – à défaut d’exister – dans son ombre.

« Et Hannah ? Ils avaient installé sa chambre dans le grenier, où l’on conservait les choses dont on ne voulait pas, et même à mesure qu’elle grandissait, chacun d’entre eux oubliait, de façon fugace, qu’elle existait. »

Tandis que Marilyn imagine déjà sa fille prix Nobel de médecine, James, qui toute sa vie a subi les moqueries du fait de ses origines, rêve quant à lui de voir Lydia briller en société. Tiraillée entre les aspirations d’émancipation de sa mère et le désir d’intégration de son père, la jeune fille lutte pour ne pas sombrer. Dans ce combat permanent contre la pression sociale et familiale, Lydia pourra néanmoins longtemps compter sur le soutien admirable de son frère. Allié précieux, il est aussi avec Hannah (la benjamine) la victime collatérale de cette famille dysfonctionnelle qui achèvera de se disloquer avec la disparition de Lydia dans des circonstances troubles.

___Davantage qu’un thriller, c’est donc avant tout un remarquable roman psychologique que nous livre Celeste Ng. Un portrait au vitriol au cours duquel la romancière déterre soigneusement les secrets de chacun de ses personnages, décortique des rapports familiaux complexes, explore les consciences et lève progressivement le voile sur les non-dits. Sous le vernis des apparences, elle nous montre sans détour les rancoeurs qui gangrènent l’unité familiale, ainsi que les souffrances et les petites frustrations qui empoisonnent le quotidien. Décrivant avec une exceptionnelle justesse le malaise adolescent, elle en analyse les causes et démontre comment l’héritage familial peut parfois lourdement peser sur nos vies et les choix que nous faisons.

___Prise dans les rouages incontrôlables de cette machine à broyer les enfants et lentement phagocytée par les espoirs immenses que ses parents fondent en elle, Lydia devient sous nos yeux la victime d’une tragédie annoncée. Méticuleusement, Celeste Ng retrace le parcours de cette cellule familiale au bord de l’implosion, jusqu’à l’issue fatale et inéluctable. En filigrane de ce drame dont elle déroule le fil, c’est également un portrait féroce de l’Amérique qui se dessine : le racisme ordinaire, l’échec du modèle du melting-pot, le culte de l’individualisme, les revers du mythe de l’american way of life... Durant quelques 270 pages, le lecteur évolue dans ce microscome étouffant qui concentre toutes les obsessions et les angoisses de la société américaine. Un drame familial puissant et d’une grande subtilité, à découvrir absolument !

Merci à Babelio et aux éditions Sonatine pour cette belle révélation !

  • Extrait
« Marilyn ne serait pas comme sa mère, à pousser sa fille vers un foyer et un mari, vers une vie bien rangée entre quatre murs. Elle aiderait Lydia à faire tout ce dont elle serait capable. Elle consacrerait le restant de ses jours à la guider, à la protéger, comme on s’occupait d’un rosier de concours : l’aidant à grandir, le soutenant avec des tuteurs, courbant chaque tige pour qu’il soit parfait. »

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2 réflexions sur “« Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » de Celeste Ng

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