« Le lys de Brooklyn » de Betty Smith

Quatrième de couverture

Dans le quartier de Williamsburg, Brooklyn, entre 1912 et 1920. Francie Nolan a 9 ans, des rêves plein la tête, un optimisme à toute épreuve et une envie un peu folle : écrire. Écrire sur sa mère, Katie, qui sait insuffler de la poésie dans leur quotidien ; sur Johnny, son père, son héros, la plus belle voix de Brooklyn ; sur Neeley, son petit frère, un débrouillard qui court les rues avec ses copains ; sur ses tantes, la douce Evy qui a marié le laitier et la pétulante Sissy, qui collectionne les « John », des fiancés si éphémères qu’elle ne prend plus la peine de retenir leur véritable prénom ; sur l’arbre dans la cour, dans lequel elle s’abrite du soleil en été ; sur Williamsburg, son quartier, où tout le monde se connaît et s’entraide. Mais Francie voudrait aussi pouvoir écrire la vérité : sur sa mère qui s’use les mains à faire des ménages ; sur son père qui dépense le peu d’argent qu’il gagne au café du coin ; sur Neeley et les petits de Williamsburg qui fouinent, fouillent, volent ferrailles et haillons pour les revendre aux chiffonniers ; sur la faim qui les tenaille jour après jour ; sur ces hivers où il fait si froid ; sur Williamsburg, le quartier le plus misérable de New York, celui où échouent tous les immigrants venus chercher fortune en Amérique. Alors Francie va lire tous les livres de la bibliothèque, écouter toutes les histoires de sa grand-mère, observer toute la vie de Williamsburg, avant de réussir à trouver sa voix…
  • Mon opinion

★★★★★

___Considéré comme un classique de la littérature américaine, « Le lys de Brooklyn », publié pour la première fois en France en 1946, n’avait pas été réédité depuis, sombrant peu à peu dans l’oubli pour le lectorat français. Un impair aussi surprenant que regrettable qu’est heureusement venu corriger début 2014 la merveilleuse collection Vintage des éditions Belfond permettant ainsi au plus grand nombre de découvrir enfin l’oeuvre de Betty Smith.

___Immigrés d’origine irlandaise, les Nolan vivent dans le dénuement le plus total, au coeur de Williamsburg, un quartier pauvre et déshérité de Brooklyn. Betty Smith nous fait pénétrer dans l’intimité et le quotidien de cette famille désargentée qui, malgré la misère, respire l’amour et la tendresse. Scindé en plusieurs parties, le récit retrace également la rencontre de Katie et de Johnny (alors respectivement âgés de 17 et 19 ans), leur mariage six mois plus tard et l’arrivée successive de leurs deux enfants, Francie et Neeley.

Véritable mère-courage, Katie ne compte pas ses heures pour assurer un revenu minimum au foyer, ayant rapidement compris qu’elle ne pouvait s’appuyer sur son mari, incapable d’assumer ses responsabilités et noyant son chagrin et ses désillusions dans l’alcool. Garçon-chanteur, les rentrées d’argent de Johnny sont en effet inconstantes et aussitôt dilapidées dans l’alcool. Pour autant, son imagination fertile et ses fantaisies lui valent l’amour inconditionnel de ses enfants. Père attentif et aimant, Johnny tente ainsi de pallier aux défaillances d’une mère peu démonstrative et parfois maladroite qui a toujours préféré à Francie son petit frère, Neeley.

___ Le contexte a priori peu réjouissant et le réalisme parfois abrupt du récit n’écornent pourtant en rien le formidable message d’espoir que porte le roman. Car les Nolan savent aussi considérer leur sort avec philosophie,allant parfois même jusqu’à faire preuve d’un véritable sens de l’autodérision afin de rendre l’insoutenable plus supportable. Katie déploie ainsi des trésors d’imagination pour adoucir la faim et calmer les estomacs vides. Surtout, elle s’accroche à l’espoir d’une vie meilleure pour ses enfants qu’elle rêve de voir s’élever dans la société. Consciente que l’ascension sociale se réalise par le biais de l’instruction, elle impose tous les soirs à Francie et son frère la lecture d’une page de la Bible et des oeuvres de Shakespeare, et place l’école au coeur de ses préoccupations. Au-delà des connaissances, Katie s’efforce également d’inculquer à ses enfants des valeurs essentielles et fondamentales.

___Tandis que son père, sentimental invétéré et romantique désenchanté, se réfugie dans l’alcool, c’est dans la lecture que Francie trouve sa planche de salut. La littérature lui ouvre de nouveaux horizons, aussi insoupçonnés que porteurs de fabuleux espoirs pour cette jeune femme en devenir.

« Francie lut rapidement quelques pages de son livre et faillit tomber malade d’émotion. Elle avait envie de le crier : elle savait lire. Elle savait lire !

A partir de ce jour, le monde lui appartint, grâce à la lecture. Plus jamais elle ne serait seule : plus jamais elle ne sentirait le grand besoin d’une amie intime. Les livres devinrent ses amis. Il y en avait un pour toutes les humeurs : les poèmes étaient de doux camarades ; l’aventure venait à point quand on était lasse de silence. Puis, quand Francie fut adolescente, ce furent les histoires d’amour. Désirait-elle connaître quelqu’un ? Elle lisait une biographie. Ce jour où elle sut qu’elle savait lire, elle fit le vœu de lire un livre chaque jour, aussi longtemps qu’elle vivrait. » (p.240)

Au-delà de lui offrir une porte d’évasion, la lecture lui permet ainsi de réaliser que le monde ne se limite pas à la misère de Brooklyn et qu’une autre vie est possible dès lors que l’on s’en donne les moyens. Francie va ainsi découvrir qu’aucune barrière, aussi bien géographique que sociale n’est insurmontable. Bien décidée à déjouer la fatalité, et à prendre son destin en main, la jeune fille mettra toute son énergie au service de ses ambitions.

« La fréquentation de la nouvelle école fut encore pour elle une bonne chose en ce qu’elle lui apprit qu’il y avait d’autres mondes à côté de celui où elle était née, et que ces mondes n’étaient nullement inaccessibles. » (p.255)

___Véritable récit initiatique, « Le lys de Brooklyn » nous fait partager avec une sincérité désarmante les doutes, les angoisses et les questionnements existentiels (sur la religion, l’amour…) de cette fillette en quête de sens, qui fait l’apprentissage de la vie et des vicissitudes de sa condition. Au gré des épreuves, la personnalité de Francie se dessine et s’affirme. Intelligente, avide de culture et de connaissances et pleine de ressources, la jeune fille, qui aspire à s’extraire de sa condition et à s’élever dans la société, reste malgré tout viscéralement attachée à ses origines et à ses racines.

___Autour du quatuor formé par les Nolan gravitent d’autres personnages, non moins charismatiques, qui vont influer plus ou moins directement sur la vie de Francie et contribuer à son long apprentissage. Un long chemin, au cours duquel la jeune fille devra traverser bien des épreuves ; son innocence se heurtant tour à tour à l’humiliation, la condescendance, le mépris ainsi qu’aux instincts les plus sombres de la nature humaine. Mais à côté des individus sans scrupules profitant de la détresse et de l’ignorance des plus démunis, Betty Smith fait également surgir de l’ombre des personnages plein d’une bienveillance insoupçonnée.

___Petits tracas et grands déboires du quotidien se mêlent aux problématiques sociales et aux évènements marquants de la grande Histoire. Pourtant, au coeur de toute cette souffrance et de la misère environnante, il y a aussi des instants de bonheur qui donnent à la vie tout son sel. Loin de s’apitoyer sur leur sort, les Nolan surmontent en effet les épreuves et les coups durs avec un courage qui force le respect et une dignité exemplaire. Et au sein de ce foyer où l’on compte chaque sou, on sait apprécier et chérir les plaisirs les plus simples. De fait, les bonheurs les plus élémentaires deviennent de véritables parenthèses enchantées que l’on célèbre et que l’on prend le temps de savourer.

___Malgré la saveur âpre de l’environnement dans lequel il prend racine, le récit de Betty Smith ne sombre ainsi jamais dans le misérabilisme. La vie s’écoule au rythme des chansons de Johnny et des incursions des deux tantes maternelles et hautes en couleurs, la raffinée Evy et la généreuse Sissi, laquelle dissimule sous ses airs pétillants et dévergondés des cicatrices indélébiles. Autant de personnages émouvants et criants de réalisme qui portent le récit à bout de bras… et que l’on quitte à regret et le coeur serré.

___Fort de l’amour indéfectible qui unit cette famille respirant la tendresse, il se dégage du quotidien de petits instants magiques qui prennent dans ce contexte de morosité ambiante tout leur sens. Une harmonie et une unité familiale qui permettent à chacun de supporter la misère et les sacrifices quotidiens. Oscillant entre lucidité implacable et vision magnifié d’une réalité cruelle et parfois sinistre, ce récit à hauteur d’enfant offre un regard sensible et précieux sur la vie et les épreuves qui jalonnent notre existence.

___Betty Smith a certainement puisé dans son vécu personnel pour nourrir son roman. Il en résulte une oeuvre criante de réalisme et de sincérité. A l’image de ses personnages, façonnés avec une infinie tendresse, son écriture, qui cultive l’essentiel, se révèle sans fioriture et d’une grande sobriété.

___Riche idée que celle qu’ont eu les éditions Belfond de faire sortir de l’oubli ce roman culte prônant de belles valeurs et porteur d’un magnifique message d’espoir. Un roman lumineux et une redécouverte salutaire. Car malgré un contexte morose, ce sont bien la tendresse et l’espérance qui triomphent au terme ce récit intense et riche en émotions. Un formidable message d’espoir joliment symbolisé par l’arbre qui pousse dans la cour de leur immeuble et qui donne son titre au roman. Prenant racine au milieu du béton et en dépit de l’environnement hostile, le lys s’épanouit, résistant envers et contre tout, à l’image de notre jeune héroïne…

« Il y a un arbre qui pousse à Brooklyn et que certaines gens appellent « monte-au-ciel ». Où que tombe sa graine, un petit arbre sort de terre, qui se met à lutter pour vivre, comme s’il s’efforçait vraiment d’atteindre le ciel. Il pousse partout : dans les terrains vagues, derrière des palissades sordides, sur les tas d’ordures abandonnés; il sort des soupiraux des caves: c’est le seul arbre au monde qui puisse pousser dans du ciment. Il grandit, regorgeant de force et de sève, survivant à tout : au manque de soleil, à l’absence d’eau, et peut-être même au manque de terre, et l’on dirait de lui que c’est « un très bel arbre », s’il y en avait moins. Mais il y en a trop… »

___En creux de ce récit relatant le quotidien d’une famille indigente en plein coeur de Brooklyn, c’est aussi l’histoire du rêve américain qui se dessine. Véritable photographie d’un quartier déshérité et cosmopolite à l’aube du XXème siècle, le roman de Betty Smith est à la fois le portrait d’une époque charnière et trouble ainsi que le témoignage vibrant d’une communauté laissée-pour-compte dont l’auteure se fait avec brio la porte-parole.

___D’une histoire relatant le combat ordinaire d’une poignée d’individus, Betty Smith fait éclore un véritable conte moderne aux allures de fable universelle. Véritable éloge de la culture, de la transmission et de l’imagination, « Le lys de Brooklyn » est un roman bouleversant d’humanité, entre fresque familiale et sociale, qui, soixante-dix ans après sa première parution, n’a pas pris une seule ride, tout comme le message qu’il porte…

  • Extraits

___La mère de Katie, comparant les Etats-Unis, ce « pays libre » à son pays d’origine, l’Autriche :

« Tout de même, il y a ici ce qu’il n’y avait pas chez nous. En dépit de choses cruelles et bizarres, il y a ici l’espérance. Chez nous, un homme ne peut être rien de plus que ce que fut son père ; et encore, à condition qu’il travaille dur. Si son père était charpentier, il ne peut être ni instituteur, ni prêtre. Il peut s’élever, mais pas plus haut que l’état de son père. Chez nous, un homme appartient à son passé ; ici, à l’avenir ; il peut être tout ce qu’il veut ici, pourvu qu’il ait le coeur bien placé et les moyens de travailler honnêtement dans sa partie. »

« Il faut développer chez l’enfant cette chose si précieuse qui s’appelle l’imagination. L’enfant doit avoir son monde secret où vivent et se meuvent des choses qui n’ont pas existé. Il est nécessaire que l’enfant croie, qu’il commence par croire à des choses qui ne sont point d’ici-bas. Il faut que, lorsque ce monde lui paraîtra trop laid pour y vivre, il puisse remonter en arrière et vivre par l’imagination. Moi-même aujourd’hui, à mon âge, j’ai grand besoin de me remémorer les vies miraculeuses des saints, les grands miracles qui sont passés sur la terre. C’est seulement en ayant ces choses présentes à l’esprit que je puis trouver la force de vivre au-delà de celles pour lesquelles il faut que je vive. »

« Bien que Katie eût la même tendance à colorer l’évènement et que Johnny lui-même vécut dans un monde qui participait un peu du rêve, ils ne s’efforçaient pas moins d’étouffer cela chez leur enfant. Peut-être avaient-ils de bonnes raisons ; peut-être savaient-ils que, chez eux, l’imagination déguisait la réalité de leur pauvreté, la dureté, l’âpreté de leur vie, les aidait à la supporter. Peut-être Katie se disait-elle que, s’ils n’avaient pas disposé de cette faculté, ils auraient vu plus clair ; les choses leur seraient apparues telles qu’elles étaient réellement ; et que, les voyant ainsi dans leur réalité, ils les auraient prises en aversion, eussent cherché – et qui sait ? – trouvé le moyen de les améliorer. »

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