« Angel » de Elizabeth Taylor (1957) / « Angel » réalisé par François Ozon (2007)

Quatrième de couverture

Angel n’a rien d’un ange. Elle ne désire qu’une chose : échapper à sa famille modeste pour se forger un destin à sa mesure. Sa rage se transforme en énergie. A seize ans, la mythomane excentrique devient une icône de la littérature à l’eau de rose. Elle mène alors l’existence qu’elle a toujours cru mériter : elle se marie, dépense sans compter, est entourée, célébrée. Mais les contes de fées n’existent que dans les livres, même pour celles qui les écrivent….

Mon opinion

★★★★☆

___Quelques mois à peine après ma lecture enthousiasmante de « Mrs Palfrey, hôtel Claremont », je poursuis ma découverte de l’oeuvre d’Elizabeth Taylor avec son roman le plus connu en France. Publié en 1957, « Angel » occupe une place à part dans l’oeuvre de la romancière britannique. Suspecté de receler une probable part autobiographique, c’est aussi un récit sombre et perturbant dont on ne sort définitivement pas indemne…

Marie Corelli

___Edité pour la première fois en 1991 en France, le roman est préfacé par Diane de Margerie, qui signe une fois encore une introduction passionnante et riche en enseignements dans laquelle elle livre son analyse d’ « Angel », apportant un éclairage intéressant sur la genèse et le sens de ce roman. On apprend ainsi que pour créer son héroïne, Elizabeth Taylor s’est inspirée de Marie Corelli (dont le nom est d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises par l’auteure), une écrivain anglaise contemporaine d’Oscar Wilde, qui connut un succès populaire sans précédent avec ses romans à l’eau-de-rose, avant de tomber subitement en désuétude. Si la postérité n’a pas retenu son nom, elle fut en son temps une auteure prolifique, célèbre pour ses excentricités et comptant parmi ses lecteurs les plus fervents, la Reine Victoria en personne.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___A quinze ans à peine, Angel Deverell a la volonté chevillée au corps et aspire elle aussi devenir une écrivain célèbre. Rien ne semble pouvoir arrêter cette jeune fille obstinée dans son ascension vers la renommée. Ni son sexe, ni la modestie de sa condition. Vivant seule avec sa mère au-dessus de l’épicerie familiale, les ailes de son imagination fertile se cognent aux barreaux de cette cage qui n’a rien de doré. Nourrie des histoires que lui raconte sa tante Lottie, employée à Paradise House comme domestique, Angel se projette dans les murs de cette résidence luxueuse qu’elle rêve un jour d’habiter. S’enfonçant chaque jour un peu plus dans ses mensonges, rêves et réalités ne tardent pas à se confondre pour la jeune fille qui préfère forger le monde à son imaginaire plutôt que de vivre dans la réalité.

Recluse dans sa chambre exiguë, l’adolescente noircit à longueur de journées des pages entières à l’encre de ses rêves, convaincue d’avoir au bout de sa plume un futur chef-d’œuvre littéraire. Persuadée de son génie, Angel envoie son manuscrit à différentes maisons d’édition. Après avoir essuyé quelques refus, un éditeur londonien semble disposé à publier l’ouvrage, davantage intéressé par son potentiel commercial que par la fulgurance stylistique de l’écrivain en herbe. S’imaginant avoir affaire à une vieille dame excentrique, il ne cache d’ailleurs pas sa stupéfaction lorsqu’il découvre le visage juvénile de l’auteure de Lady Irania.

Raillée par la critique qui réserve à son ouvrage un accueil sarcastique, Angel connaît pourtant rapidement un succès fulgurant auprès des lecteurs. Au sommet de sa gloire, elle parvient à concrétiser un de ses rêves d’enfant capricieuse en s’offrant le domaine de Paradise House (ce château de princesse dont elle rêvait tant, une demeure trop vaste pour elle et dont la réalité ne parviendra d’ailleurs pas à se hisser à la hauteur des attentes vertigineuses qu’elle en avait), et épouse Esmé, le frère de sa fidèle secrétaire et dame de compagnie, Nora (qui sacrifiera vie personnelle et carrière de poétesse sur l’hôtel de son idole). Artiste désargenté aux moeurs dissolues et joueur compulsif, Esmé porte un regard lucide et désabusé sur le monde. A tel point que les réelles motivations ayant poussé ce peintre sans talent dans les bras d’Angel demeurent pour le moins troubles…

___Portrait saisissant et glaçant d’une écrivain de pacotille à l’idéalisme exacerbé et sans limites, le roman d’Elizabeth Taylor éveille en nous un tourbillon d’émotions contradictoires, entre curiosité, fascination et révulsion.

Angel entreprend très tôt une lutte de chaque instant pour nier son identité et se dégager du carcan insupportable de la vérité. La jeune femme fascine par sa détermination sans borne qui lui permettra, en dépit de son sexe et de la modestie de ses origines, de se hisser aux sommets de la gloire par la seule force de sa volonté, faisant voler en éclats tous les plafonds de verre. Elle intrigue aussi, par son refus viscéral d’affronter le réel et son entêtement à traverser l’existence avec des œillères.

A travers cette héroïne capricieuse et indomptable, le narcissisme se voit élevé à des hauteurs inouïes. Excessive et enflammée, Angel est littéralement aveuglée par ses visions grandioses qui éclipsent tout ce qui l’entoure. Sa réussite insolente, conjuguant gloire artistique, vie de château et passion amoureuse suscite curiosité et fascination.

___Comme le fait remarquer Diane de Margerie, Angel « possède toutes les ficelles qui exaspèrent les critiques littéraires mais qui libèrent les fantasmes des lecteurs, eux aussi révulsés par le quotidien. ». Les fadaises de la romancière et ses histoires sirupeuses connaissent le succès parce qu’elles répondent au désir d’évasion de ses lecteurs, leur permettant de fuir le réel. A l’image du voile d’illusions dont elle se drape, sa notoriété n’est pourtant qu’un écran de fumée éphémère, voué à disparaître aussi vite qu’il est apparu.

Face à un monde en perpétuel mouvement, Angel demeure ainsi prisonnière des filets de ses illusions merveilleusement entretenues et de ses numéros de prestidigitation… Un aveuglement qui causera sa chute. Pour son amour Esmé en revanche, la violence et la barbarie de la guerre achèveront de rompre le charme de cette mascarade ridicule. De retour à Paradise House, le jeune homme devenu infirme mesure plus que jamais l’artificialité et l’inconsistance de toute cette mise en scène. A ses yeux, l’univers d’Angel ressemble de plus en plus à une vaste imposture et les ailes de son imaginaire se révèlent impuissantes à les y soutenir tous les deux. Il en va de même pour la mère d’Angel qui, dans ce monde d’apparats et d’artifices, ne tarde pas à étouffer. Brutalement arrachée à sa vie de petite commerçante, elle commence peu à peu à dépérir dans cette vie d’oisiveté forcée.

___L’ascension fulgurante d’Angel vers les sommets de la gloire « littéraire » et la déchéance tout aussi brutale qui s’ensuit d’une femme-enfant prisonnière de ses rêves est une expérience incroyablement troublante et bouleversante. On ne sort pas indemne d’un roman tel qu’ « Angel ». Les lectures de cette destinée tragique sont innombrables, et porteuses d’autant d’interrogations et de remises en questions pour le lecteur.

___Car au-delà de simplement dénoncer la supercherie qu’incarne son héroïne, Elizabeth Taylor nous pousse à nous interroger sur le sens des aspirations qui nous animent, le danger des illusions qui nous bercent, ainsi que sur la fonction même de la littérature et le rôle de l’écrivain. Ainsi, « Ce qu’Elizabeth Taylor a montré à travers ce récit haletant mieux qu’à travers toute prose moralisante, ce sont les dangers, les pièges de la littérature-miroir, qui s’enferme en sa propre ignorance et flatte chez le lecteur ses instincts de fuite égotiste. Angel raconte la grandeur et décadence d’une adolescente mythomane, qui deviendra l’un des auteurs les plus connus de son temps. A travers cette fresque où revit la belle campagne anglaise, un mariage avorté, deux guerres, l’existence de deux femmes recluses, ce qui est visé avec une lucide poésie, c’est aussi cela : la littérature qui endort et abêtit, la médiocrité des aspirations, la sottise des illusions jamais perdues, l’entêtement des natures tyranniques qui se croient invulnérables – l’aveuglement, en un mot, de ceux qui ne veulent pas savoir. » (Diane de Margerie extrait de la préface)

  • Le film

★★★★★

___Enthousiasmé par la lecture de « Angel », François Ozon s’empare en 2007 du roman d’Elizabeth Taylor afin de la porter à l’écran. C’est la première fois que le réalisateur s’essaie alors à un film d’époque et entièrement en anglais.

___Les thèmes du livre d’Elizabeth Taylor se prêtaient assurément à merveille à une adaptation cinématographique. Au récit dramatique de la grandeur et décadence d’une jeune fille qui, rêvant de toucher les étoiles finira par se brûler les ailes, il offre un écrin de premier choix, dans la lignée des flamboyants mélodrames hollywoodiens des années 40 et 50.

___Ange aux deux visages, la « Angel » de Ozon est fidèle à celle du roman d’Elizabeth Taylor : un personnage à la fois antipathique et attendrissant, une idéaliste fuyant un réel incapable de satisfaire son imagination fertile.

___Une des premières scènes du film montre Angel observant depuis l’autre côté de la grille la grande demeure de « Paradise House ». Dès lors, ce tableau idyllique deviendra l’image fondatrice et le moteur de l’ascension vertigineuse de l’adolescente. Rêvant de se faire une place dans cette image d’Epinal, Angel s’évertue méthodiquement à en reproduire les moindres détails, produisant des clichés à l’infini.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___ Fille d’une modeste épicière, son ascension fulgurante n’en finira pas de fasciner. Ozon insiste d’ailleurs sur le caractère tout à fait exceptionnel de la trajectoire d’Angel au regard de l’époque dans laquelle évolue la jeune femme. En ce sens, le personnage d’Hermione, la femme de l’éditeur, offre un contraste intéressant au destin d’Angel. Epouse dévouée et mère modèle, elle incarne l’archétype parfait de la femme « accomplie » à la fin du XIXème siècle. Une fois dépassé son ressentiment envers l’étrange créature, Hermione ira d’ailleurs jusqu’à admettre que si elle n’a jamais éprouvé la moindre admiration pour l’écrivain, elle envie en revanche la femme. Parvenue à échapper à l’avenir tout tracé que lui réservaient son sexe et la modestie de ses origines, l’éblouissante ascension sociale d’Angel, par la seule force de sa volonté, force l’admiration.

___Au diapason de son héroïne, le cinéaste nous montre la vie telle qu’Angel se la représente, incapable de distinguer le réel de la fiction. A contrepied d’un cinéma très épuré et réaliste, le film d’Ozon assume une grande théâtralité dans sa mise en scène qu’il pare d’artifices en tous genres. Ne reculant devant aucun effet de style, le réalisateur enfile ainsi les clichés comme des perles et multiplie délibérément les mises en scène tapageuses (comme lors de la scène du baiser, filmée en contre-plongée sous une pluie diluvienne et avec un arc-en-ciel en arrière-plan).

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

Intérieurs rococo, décors surchargés, tenues extravagantes, débauches de couleurs et de soies chatoyantes… la mise en scène se permet toutes les excentricités, y compris le recours à des trucages grossiers (à l’image des déplacements en automobiles tournés en studio en utilisant le procédé de la transparence), comme pour mieux souligner la fausseté et l’équilibre précaire d’une illusion soigneusement bâtie. Mais devant tant d’opulence et de démesure, le spectateur est lui aussi tenté de se laisser engloutir par les fantasmes d’Angel et le charme sans pareil de Paradise House.

___Dans cette confrontation à un univers romanesque, le réalisateur entend pourtant conserver jusqu’au coeur du mélodrame une rigueur formelle, trouvant à chaque instant le juste équilibre entre distanciation ironique et émotion authentique. Ainsi, même lorsque le mauvais goût atteint son paroxysme, Angel parvient à nous serrer le coeur, ravivant la flamme du bovarysme qui sommeille en chacun de nous. A l’instar de cette déclaration d’amour enflammée dans laquelle elle supplie l’élu de son coeur « d’y croire ». En dépit de l’artificialité de la mise en scène, Angel émeut par sa sincérité désarmante, son engagement total et l’énergie qu’elle déploie pour maintenir l’illusion en toute circonstance. Refusant de se confronter au réel, la jeune femme embellit le passé et se leurre sur son présent pour pouvoir le supporter.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Volontairement aveugle au réel, Angel se retranche dans la tour d’ivoire de son imaginaire, tournant définitivement le dos au monde qui l’entoure pour s’enfermer dans sa propre création. Cette confrontation entre le réel et ses fantasmes est d’ailleurs parfaitement illustrée à travers l’opposition du pessimisme d’Esmé à l’idéalisme permanent de la romancière.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Artiste désargenté et joueur compulsif, ses toiles, jugées sombres et sordides, ne convainquent ni les critiques d’art, ni le public qui rejette virulemment toute forme d’expressivité ne répondant pas à la fonction communément dévolue à l’art, tel qu’il se le représente. Pour le public, la fonction première d’une oeuvre est en effet de plaire. L’art se doit de produire de la beauté et sa visée est nécessairement esthétique. Si dans le roman d’Elizabeth Taylor, Esmé ne dépasse jamais le statut d’artiste mineur, Ozon en fait pour sa part un peintre avant-gardiste dont le génie ne sera reconnu qu’à titre posthume. Considéré par ses contemporains comme un artiste sans talent, ses tableaux et son nom passeront ainsi à la postérité après sa mort, tandis que les oeuvres et le nom d’Angel sombreront dans l’oubli.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Cruelle destinée que celle de cet artiste maudit qui ne connaîtra jamais la gloire de son vivant. Il est des gens qui passent ainsi à côté de leur rêve, comme d’autres passent à côté de leur vie. Tel semble être un des messages forts du film d’Ozon qui, dans la lignée des nombreuses questions soulevées par le roman d’origine, s’interroge sur la condition d’artiste, la qualité relative d’une oeuvre ainsi que les circonstances hasardeuses qui déterminent ou non son succès.

Extrait du film « Angel » de François Ozon (2007)

___Romola Garai crève littéralement l’écran dans le rôle d’Angel. Assumant pleinement le côté grotesque et centré sur elle-même du personnage, elle livre une prestation sans fausse note, remarquable de justesse, y compris dans ses excès.

___A l’instar du livre, le film d’Ozon cristallise de nombreuses thématiques et en fait émerger de nouvelles. Si le cinéaste prend bien quelques libertés avec le roman d’origine, les modifications opérées restent relativement mineures et se révèlent souvent judicieuses, venant porter et appuyer avec brio le sens profond du message sous-tendu par l’oeuvre d’Elizabeth Taylor.

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9 réflexions sur “« Angel » de Elizabeth Taylor (1957) / « Angel » réalisé par François Ozon (2007)

  1. J’ai trouvé Angel beaucoup plus touchante et attendrissante dans le film, que j’ai adoré. Dans le livre, j’arrivais beaucoup moins à passer à côté des défauts d’Angel, du coup c’est surtout ce côté-là que j’ai retenu. 🙂 (Très belle chronique, comme d’habitude!)

    • Merci Lavinia ;). Comme toi, j’ai absolument adoré le film de Ozon qui m’a littéralement subjuguée <3. "Angel" va clairement devenir un de mes DVD fétiches ^^.
      Dans une interview, le réalisateur avait indiqué qu'une de ses intentions était justement de rendre Angel plus touchante et moins antipathique 😉

    • Merci 🙂 Je te conseille en effet vivement de découvrir ce roman ainsi que sa magnifique adaptation cinématographique! 😉
      Pour le moment, j’ai beaucoup aimé les deux romans de Elizabeth Taylor que j’ai lus. J’envisage d’ailleurs de me procurer très vite d’autres romans de l’auteure pour poursuivre ma découverte 😉

  2. Il faut absolument que je lise ce roman mais surtout que je vois ce film. Je suis méga giga fan de Michael Fassbender ! C’est le seul que je n’ai pas encore vu mais je voulais lire le roman avant hihi

    • J’ai beaucoup aimé le film de Ozon même si je peux comprendre que certaines personnes aient des réserves à son sujet. Je pense d’ailleurs que je ne l’aurais pas autant apprécié si je n’avais pas lu le roman avant de le voir.
      Merci pour le conseil de lecture ;), j’ai déjà lu « Mrs Palfrey, hôtel Clarmont » qui est d’ailleurs chroniqué sur le blog ;). J’ai d’ailleurs vraiment beaucoup aimé ce roman! 😀 Je sais qu’il y a d’ailleurs aussi eu une adaptation de celui-ci (que je n’ai pas vue). Tu l’as vu?

  3. Ce roman d’Elizabeth Taylor est un de mes livres préférés. J’aime beaucoup cet écrivain, d’ailleurs, dont j’ai tout lu. Et merci pour l’info : je ne savais pas qu’il y avait eu une adaptation cinématographique. Il était temps !

    • Avec plaisir! 😀 L’adaptation de « Angel » est superbe et mérite vraiment qu’on s’y intéresse! J’aime moi aussi déjà beaucoup cette auteure! (bien que contrairement à toi, je n’ai pour l’instant lu que 2 de ses romans ;). Quel est ton préféré? Un conseil à me donner pour ma prochaine lecture de cette auteure (sachant que j’ai lu « Angel » et « Mrs Palfrey, hôtel Claremont »)? 🙂

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