« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

Quatrième de couverture

Jane Eyre 2.0 revisité à la sauce Gossip Girl. Paris 2014, on y suit le parcours de Willa, habituée à frayer avec la jeunesse dorée et super cielle des beaux quartiers de la capitale, jusqu’à la Villa des Brouillards perdue au fin de Montmartre. Dans cet endroit hors du temps, comme bloqué en plein XIX, elle fait la connaissance de Marni une jeune pianiste aveugle et de son frère, le sombre Edern.
Après la disparition de leurs parents, le frère et la soeur s’y sont comme reclus, bloqués par les lourds secrets de famille et depuis peu, victimes d’un maître chanteur. Touchée par Marni et séduite par Edern, Willa décide de percer les mystères de la Villa des Brouillards.

Le roman original: « Chaque soir à onze heures » de Malika Ferdjoukh

★★★★★

___Après mon récent coup de coeur pour le dernier roman de Malika Ferdjoukh, il ne m’aura pas fallu longtemps avant de céder à l’envie de renouer avec l’univers de l’auteure ! La parution aux éditions Casterman de l’adaptation graphique de « Chaque soir à onze heures » était en outre l’occasion rêvée d’exhumer ce titre de ma bibliothèque. Ayant eu le privilège de découvrir la BD quelques jours avant sa sortie officielle, voici donc un billet « deux-en-un » pour évoquer le roman original et son adaptation BD !

___Fille d’un père artiste-sculpteur (dont les oeuvres portent des noms à couper au couteau) et d’une mère organisatrice de concours de beauté, Wilhelmina Ayre se décrit elle-même comme une fille « sans relief ». Un soir, la lycéenne se rend à l’anniversaire de sa meilleure amie, Fran Hilbert. La riche héritière loge au HOPH, un palace parisien appartenant à sa famille. Mais alors que Willa pensait passer une soirée romantique auprès de son petit ami Iago (qui n’est autre que le demi-frère de Fran), cette dernière se heurte au comportement inexplicablement distant de l’élu de son coeur.

Tandis que la fête bat son plein, Willa s’isole un instant sur la terrasse où elle fait la connaissance d’un certain Edern, taciturne et mystérieux, dont l’attitude étrange ne tarde pas éveiller sa curiosité. Suite à la prestation de Willa au saxo, Edern propose à la jeune fille de former un duo avec sa jeune soeur, Marni et lui donne ses coordonnées. Le lendemain, Willa se rend à l’adresse indiquée. Coincée au fond d’une impasse, cachée par un écran d’arbres obscurs, l’adolescente découvre une bâtisse défraichie. Dans cette demeure hors du temps, elle fait la connaissance du personnel de maison, El et Secundo, et rencontre le reste de la famille d’Edern. Willa ne tarde pas à se prendre d’affection pour la jeune et pétillante Marni et ses néologismes croustillants. La cadette des Fils-Alberne lui confie bientôt un secret : chaque soir à 11 heures précise, la pendule s’arrête et des bruits inquiétants viennent alors rompre le silence de la maison.

Quel terrible secret peut bien cacher la demeure endeuillée des Fils-Alberne déjà marquée par deux tragédies ?

Le mystère ne tarde pas à s’épaissir à mesure que des évènements étranges se succèdent. Willa multiplie en outre les découvertes déconcertantes et essuie successivement plusieurs tentatives d’agression à son encontre…

___Il faut indéniablement une sacré dose de talent (et d’audace !) pour réussir à mêler dans un même roman turpitudes adolescentes, intrigue policière aux relents de thriller, amoureux maudits et maison obscure aux airs de château de Thornfield-Hall de Jane Eyre (et abritant elle aussi son lot de secrets) sans que cet édifice éclectique ne s’écroule ou que l’intrigue ne perde en crédibilité. Avec son talent de conteuse hors pair et son style inimitable, Malika Ferdjoukh parvient pourtant une fois de plus à nous surprendre avec ce mélange aussi improbable que réussi dans lequel se côtoient harmonieusement modernité technologique et ambiance poussiéreuse façon XIXème siècle ! « Chaque soir à onze heures » est ainsi un véritable objet hybride, aux influences multiples et se situant à la croisée des genres.

___A l’instar d’un Alfred Hitchcock ou d’un Wilkie Collins, Malika Ferdjoukh excelle dans l’art de créer des atmosphères électriques et anxiogènes à souhait ! Sans verser dans le gore ni l’effusion d’hémoglobine, tout son secret réside ainsi davantage dans l’art de suggérer plutôt que de montrer. Et le résultat se révèle d’une redoutable efficacité ! Quoique destiné à la jeunesse, les lecteurs même plus âgés se laisseront eux aussi sans peine prendre dans les filets de cette intrigue particulièrement haletante, et qui se révèle en outre brillamment portée par des personnages à la fois hauts en couleurs et saisissant de réalisme.

___Aux côtés de Willa, on tente désespérément de percer le mystère de la résidence Fausse-Malice et du drame qui s’est joué entre ses murs. Certains personnages se révèlent peu à peu plus troubles qu’ils n’y paraissent, et la romancière lève bientôt le voile sur une intrigue aussi tortueuse qu’ingénieuse.

___Si le lecteur aguerri a toutes les chances de démêler une partie du mystère avant sa révélation complète, il est en revanche hautement improbable qu’il en devine tous les tenants et les aboutissants avant d’avoir tourné la dernière page ! La complexité de la machination élaborée par Malika Ferdjoukh et la maîtrise avec laquelle l’auteur tisse méthodiquement sa toile, reliant peu à peu les éléments les uns aux autres et établissant les ultimes connexions, force l’admiration !

___Ponctuée de nombreux rebondissements et portée par une héroïne à la vivacité d’esprit remarquable (nous épargnant ainsi les poncifs du genre !), Malika Ferdjoukh insuffle ainsi à son intrigue le juste rythme. Dans ce roman, astucieusement découpé en vingt-trois chapitres, elle nous abreuve une fois de plus de références culturelles en tous genres. De Jane Eyre à Jane Austen, en passant par Daddy Long Legs et L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde… ces multiples clins d’oeil habilement glissées au détour d’une phrase ou d’un titre de chapitre, s’insèrent parfaitement (et avec un naturel déconcertant) au récit. Une fois encore, musique et cinéma tiennent également une place de choix dans l’oeuvre de Malika Ferdjoukh. Constellé de références cinématographiques et musicales, l’atmosphère de « Chaque soir à onze heures » est aussi électrique que crépitante de jazz ! Un régal !

  • Mon opinion

★★★★★

___Après Cati Baur et la saga « Quatre soeurs », c’est donc au tour de Camille Benyamina et de Eddy Simon de s’atteler à la mise en images d’un des romans de Malika Ferdjoukh. En 2014, le duo s’était déjà remarquablement illustré avec la BD « Violette Nozière » (Editions Casterman). A peine un an après, les deux auteurs récidivent avec un nouveau coup de maître, signant une adaptation graphique époustouflante et de toute beauté ! Un bijou à découvrir absolument !

___Difficile trouver les mots permettant de rendre justice à cette véritable pépite ! Il faut dire qu’en s’appropriant un roman de Malika Ferdjoukh, les deux auteurs s’appuyaient sur un matériau de tout premier choix ! Mais la qualité certaine du texte original n’en rendait pas pour autant l’entreprise moins périlleuse. Au contraire, face au style inimitable de Malika Ferdjoukh (foisonnant de références et de jeux de mots en tous genres), ses atmosphères poétiques et envoûtantes à souhait, le défi était de taille !

___Au final, la version de Camille Benyamina et de Eddy Simon a pourtant toute la saveur et le cachet du roman de Malika Ferdjoukh dont elle restitue à merveille le ton et l’ambiance délicieusement décalés. Dès les premières planches, il s’opère en effet une incroyable alchimie entre le texte de Malika Ferdjoukh (ici adapté par Eddy Simon) et le dessin caractéristique et véritablement « incarné » de Camille Benyamina. La combinaison de ces deux personnalités et de leurs univers si particuliers est un véritable feu d’artifice pour les sens ! Le trait, empreint de sensibilité et de douceur de Camille Benyamina, porte en effet à merveille les intentions du roman original. On est frappé par la précision et la justesse avec laquelle la dessinatrice a saisi les personnages et les ambiances imaginés par la romancière. Expressif pour ses personnages, son trait ne manque pas de dynamisme dans son rendu. Avec ses décors chiadés et ses ambiances crépusculaires, on ne saurait imaginer plus bel écrin à cette intrigue mystérieuse à souhait et pleine de caractère.

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

Aux manettes du scénario, Eddy Simon signe lui aussi une partition remarquable et sans fausse note ! Le scénariste s’est en effet approprié avec brio le propos et les subtilités du texte d’origine pour en restituer toutes les saveurs et les influences avec une rare maîtrise. On retrouve ainsi avec plaisir tous les ingrédients qui font la marque de fabrique des romans de Malika Ferdjoukh : le rythme soutenu et parfaitement ciselé qui rappelle celui des fameuses Screwball comedy (auxquelles elle aime tant rendre hommage à travers ses livres), les innombrables références culturelles dont elle s’amuse à parsemer ses intrigues, ou encore ses sempiternelles facéties lexicales et autres jeux de mots à tiroir ! Ensemble, les deux auteurs donnent ainsi magnifiquement corps à cette intrigue palpitante et à ces personnages aussi attachants que hauts en couleurs, afin de nous livrer une adaptation de haute volée !

___Bien sûr, les lecteurs attentifs et méticuleux noteront quelques prises de liberté avec le scenario original. Probablement par souci de cohérence, et afin de ne pas alourdir une intrigue déjà foisonnante et riche en rebondissements, les auteurs ont ainsi du tailler dans le scenario d’origine et opérer quelques simplifications et autres raccourcis. Rendus nécessaires par les contraintes du format BD, ces partis pris se révèlent cependant toujours parfaitement justifiés et ne dénaturent en rien les fondamentaux de l’oeuvre d’origine.

___Il n’est donc pas certain que ceux qui aborderont cette version graphique sans avoir lu au préalable le roman d’origine apprécieront à sa juste valeur le remarquable travail réalisé par les deux auteurs. Les lecteurs éprouveront en effet sûrement un sentiment de précipitation dans la conduite de l’intrigue, et regretteront peut-être l’apparente maladresse de certains enchaînements, ne leur permettant pas de saisir (et d’apprécier) complètement les subtilités et les enjeux d’un scénario mettant en jeu de nombreux protagonistes et aux ramifications relativement complexes. En revanche, ceux qui découvriront cette BD après avoir lu le texte original tomberont à n’en pas douter sous le charme de cette version d’une incroyable fidélité, et portée par un dessin de toute beauté, qui restitue avec brio l’atmosphère si caractéristique et délicieuse des romans de Malika Ferdjoukh !

« Chaque soir à onze heures » (Editions Casterman)

En tout point fidèle à l’esprit du roman du même titre de Malika Ferdjoukh dont il restitue à merveille l’essence et l’atmosphère à la fois pénétrante et unique, « Chaque soir à onze heures » est un bijou de sensibilité et d’intelligence, qui entraîne le lecteur dans un tourbillon d’émotions !

Si les deux auteurs ont fatalement dû opérer quelques simplifications et raccourcis scénaristiques (liées aux contraintes imposés par le format BD), les libertés prises avec l’intrigue ne dénaturent en rien l’oeuvre d’origine qui bénéficie ici d’une remarquable mise en images. Camille Benyamina et Eddy Simon ont ainsi su capter et extraire avec brio les éléments constituant l’essence même du roman de Malika Ferdjoukh et, à l’instar de la romancière, insuffler à leur oeuvre ce supplément d’âme la rendant si unique et exceptionnelle.

Le dessin soigné et éthéré de Camille Benyamina porte à merveille les intentions du roman d’origine, tout comme Eddy Simon qui a su trouver à chaque instant le juste équilibre entre respect de l’oeuvre originale et prises de liberté. S’il manque peut-être parfois quelques planches permettant d’assurer des transitions moins abruptes rendant le récit un brin plus fluide, on retrouve en revanche tous les éléments caractéristiques des romans de Malika Ferdjoukh ! Plongé dans cette bulle hors du temps, la magie opère instantanément et l’on se laisse rapidement porter par l’atmosphère ensorcelante de cette intrigue haletante et menée tambour battant !

Une vraie réussite, à la hauteur du génie du roman d’origine, et un hommage appuyé à une auteure « jeunesse » virtuose, comptant parmi les plus douées de sa génération !

Je remercie infiniment les éditions Casterman pour m’avoir permis de découvrir cette BD en avant-première!

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7 réflexions sur “« Chaque soir à onze heures » de Eddy Simon et Camille Benyanina

  1. Comme toi, malgré les coupes et les raccourcis, j’ai trouvé que c’était une adaptation réussie du roman de Malika Ferdjoukh. Les dessins sont fabuleux, je pense que je m’y replongerai souvent !

  2. Décidément, tu enchaînes les chouettes lectures en ce moment! 🙂 (pas génial pour ma wish-list tout ça ^^) Je suis très tentée par cette BD et après lecture de ton avis, je pense que je ne vais pas résister très longtemps avant de me la procurer! En attendant de mettre la main dessus, je crois que je vais suivre tes conseils et essayer de dénicher le roman à la médiathèque (vu que je ne l’ai pas lu).

    • J’avoue que j’étais un peu rebutée par cet aspect-là moi aussi avant de me lancer…. mais tout le talent de Malika Ferdjoukh, c’est justement de parvenir à créer (même à partir de notre quotidien) de véritables bulles hors du temps qui rendent ses histoires quasi intemporelles et si enchanteresses 🙂

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