« L’invention des ailes » de Sue Monk Kidd

Quatrième de couverture

1803, Caroline du Sud. Fille d’une riche famille de Charleston, Sarah Grimké aspire dès le plus jeune âge à accomplir de grandes choses. Lorsque, pour ses onze ans, sa mère lui offre la petite Handful comme esclave personnelle, Sarah se dresse contre ce système inhumain. Entre les fillettes naît alors une véritable amitié, qui grandit au fil des années. Guidée par ses idéaux mais surtout par son affection pour Handful, Sarah n’abandonnera jamais l’espoir d’affranchir son amie.

Superbe ode à la liberté et au courage, L’Invention des ailes dépeint les destins entrecroisés de deux personnages inoubliables, à la force de caractère incroyable, unis par le même profond désir d’indépendance.

Mon opinion

★★★★★

___Dans une passionnante postface d’une dizaine de pages, l’auteure du « Secret des abeilles » revient sur la genèse de ce nouveau roman. Elle explique comment, au cours d’une visite au Brooklyn Museum, elle est ainsi tombée par hasard sur les noms de Sarah et Angelina Grimké, noyés au milieu de ceux de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf femmes ayant grandement contribué à écrire l’histoire. Sue Monk Kidd s’étonne alors de ne jamais avoir entendu parler de ces deux soeurs, pourtant originaires de Charleston, en Caroline du Sud, la ville dans laquelle elle vivait à l’époque.

« Il s’est avéré que depuis plus de dix ans je passais régulièrement en voiture devant la maison des sœurs Grimké, que rien ne signalait, sans savoir que ces deux femmes avaient été les premières propagandistes de la cause abolitionniste et parmi les premières penseuses majeures du féminisme américain. Sarah fut la première femme aux États-Unis à rédiger un manifeste féministe complet et Angelina la première à s’exprimer devant une assemblée législative. À la fin des années 1830, elles étaient sans conteste les femmes les plus célèbres et les plus honnies d’Amérique, et pourtant elles n’étaient guère passées à la postérité, même dans leur ville natale. Que j’ignore leur existence relevait de mon insuffisance personnelle et venait confirmer le point de vue de Chicago selon lequel, au cours de l’histoire, on avait gommé en permanence les exploits des femmes. 

Sarah et Angelina sont nées au sein de la puissante et riche aristocratie de Charleston, une classe sociale équivalente à la catégorie anglaise de l’aristocratie terrienne. C’était des dames pieuses et raffinées qui évoluaient dans les cercles restreints de la bonne société et pourtant peu de femmes du XIXe siècle se sont aussi « mal conduites ». Elles ont subi une longue et douloureuse métamorphose, rompant avec leur famille, leur religion, leur terre natale et leurs traditions, devenant des exilées et même des parias à Charleston. Cinquante ans avant que Harriet Beecher Stowe n’écrive La Case de l’oncle Tom, œuvre totalement inspirée par American Slavery As It Is, un pamphlet rédigé par Sarah, Angelina et le mari d’Angelina, Theodore Weld, et publié en 1839, les sœurs Grimké s’étaient lancées dans une croisade non seulement pour l’émancipation immédiate des esclaves, mais également pour l’égalité raciale, une idée absolument radicale même chez les abolitionnistes. Et dix ans avant la Convention de Seneca Falls, impulsée par Lucretia Mott et Elizabeth Cady Stanton, les Grimké ont mené un combat dangereux pour les droits des femmes, essuyant les premiers et violents retours de bâton.» pp.465-466

Sue Monk Kidd ne tarde pas à voir dans l’histoire de ces deux soeurs un sujet de choix pour élaborer son prochain roman. Dans cette note, fourmillante de détails et d’informations précieuses relatives à la vie des soeurs Grimké ainsi qu’à l’origine et l’élaboration du récit qui s’en inspire, elle revient ainsi sur ses intentions, son méticuleux travail de recherche et justifie chacun de ses parti-pris. Surtout, elle détaille dans quelle mesure son oeuvre est restée fidèle aux évènements historiques et à quels moments elle s’en éloigne, allant jusqu’à évoquer les points de discorde entre les historiens concernant certains évènements.

___L’auteure a fait le choix d’une narration à hauteur d’enfant pour amorcer cette intrigue prenant racine dans la Caroline du Sud de la première moitié du XIXème siècle. Un procédé risqué mais qui dévoile néanmoins rapidement toute sa pertinence. On se prend très vite d’empathie pour ces enfants, par nature innocents, qui se trouvent confrontés à l’injustice d’une société de castes, pervertie par les préjugés et des dogmes dont ils peinent à saisir la cohérence et le bien-fondé. Sue Monk Kidd a ainsi merveilleusement capté les conflits intérieurs de cet âge charnière où le regard s’ouvre sur le monde et où la conscience s’éveille.

___Dans une société où les dés sont pipés dès la naissance et le destin tracé d’avance, il y a peu de place pour les rêves. Sarah ne tardera pas à en faire la douloureuse expérience. Alors que sa soif de connaissance ne semble connaître aucune limite et qu’elle rêve de devenir juriste, la jeune fille ne parvient pas à comprendre pourquoi, du simple fait de son sexe, elle ne bénéficie pas de la même instruction que ses frères et se trouve ainsi confronté à des perspectives d’avenir considérablement réduites.

___A 18 ans, contrainte d’enterrer son désir de devenir juriste, Sarah commence à vivre sa vie en partie à travers celle de sa plus jeune soeur, Angelina. Si la jeune femme reste fidèle à ses idées, elle est aussi parfois tentée de se laisser enfermée dans sa cage dorée : « Soirée après soirée, je supportais dans la solitude ces grandes cérémonies, révoltée par notre statut d’objet d’art et méprisant cette société qui se révélait tellement creuse ; pourtant, de façon inexplicable, je mourais d’envie d’être l’une de ces jeunes femmes. » p.126. Forte de sa responsabilité d’aînée et des désillusions qui ont marqué sa vie, Sarah ne baissera pourtant pas les bras, entraînant sa cadette dans le sillage de son combat : « Ma sœur et filleule, Angelina – qu’on appelait Nina, pour faire court –, avait déjà le visage ovale et la physionomie gracieuse dont avait été gratifiée notre sœur aînée Mary. Elle avait les yeux marron, les cheveux et les cils aussi foncés que la petite boîte en pierre dans laquelle je conservais autrefois mon précieux bouton. Ma bien-aimée Nina était d’une beauté frappante. Mieux encore, elle était dotée d’une intelligence très vive et montrait tous les signes d’une intrépidité sans faille. Elle était persuadée que rien ne lui était interdit, une idée que je m’efforçais d’encourager en dépit de la catastrophe qu’avait provoquée chez moi le fait de croire à ma propre intrépidité. »

___Si Sarah et Hetty aspirent toutes deux à un même objectif, à savoir conquérir une liberté dont les prive injustement les moeurs et les principes régissant la société de leur époque, leurs trajectoires diffèrent profondément dans les moyens mis en oeuvre pour mener leur combat. Souffrant de troubles de l’élocution et prisonnière de chaînes invisibles, le combat de Sarah est avant tout intérieur, visant à la fois à rompre avec la représentation que la société lui renvoie d’elle-même et s’extraire du chemin tout tracé qu’elle lui impose. Sarah comprend rapidement que c’est dans le savoir et l’éducation que se trouve la clé qui leur permettra de se libérer de leurs chaînes. Pour faire progresser ses idées et imposer ses opinions, elle aspire ainsi à une lutte pacifique, un message qu’elle s’efforcera de transmettre (tant bien que mal) à Hetty. Au fil des évènements, s’affirment ainsi deux personnalités bien différentes. Si Sarah mène une lutte plus spirituelle que démonstrative, le combat de Hetty (à l’instar de celui de sa mère) est quant à lui marqué par la violence et la rage. « Denmark était convaincu que rien ne pourrait changer si on ne versait pas le sang. Écroulée dans le fauteuil à bascule, je pensais à Nina, qui faisait la morale à cinq filles blanches gâtées ; à Sarah, qui supportait si mal le monde dans lequel elle vivait qu’elle avait dû le quitter, et, même si je sentais à quel point leurs actes étaient empreints de bonté, j’avais l’impression que les leçons de morale et les départs ne pesaient pas bien lourd quand il s’agissait de vaincre tant de cruauté.

Le châtiment était imminent et c’était à nous de l’infliger. On en passerait par le sang. C’était le seul et unique moyen, non ? » p.302

___Abordé depuis notre société actuelle et avec les deux siècles de recul que nous avons, le lecteur ne peut qu’approuver les observations et partager les sentiments d’indignation et d’injustice ressentis par les deux héroïnes. Sue Monk Kidd ne cède cependant jamais à l’écueil d’une vision binaire des évènements qui mettrait en opposition les femmes aux hommes et les esclaves aux propriétaires. La force de son roman se trouve justement dans le sens des nuances, cette capacité à ne pas se contenter d’une approche manichéenne, mais bien d’aller au fond des choses, remettant en cause les fondements même de cette société tout entière, qui empêche aussi bien une femme de devenir juriste qu’à son frère d’étudier la théologie.

« Je veux être prêtre, dit-il. Dans moins d’un an, je dois suivre John à Yale mais on me traite comme si j’étais incapable de réfléchir par moi-même. Père croit que je ne connais pas mon propre esprit, mais je le connais, bel et bien.

— Il n’acceptera pas de te laisser étudier la théologie ?

— J’ai imploré sa bénédiction hier soir et il me l’a refusée. »

___Dans ce roman choral à deux voix, Sue Monk Kidd met ainsi en perspectives les trajectoires chaotiques de ces deux femmes victimes d’ostracisme. Au-delà de la grande finesse psychologique que cette alternance de narration suppose, c’est aussi un remarquable exercice de style auquel se livre ici l’auteure, parvenant à donner à chaque personnage sa propre voix, à la fois unique et parfaitement identifiable. Chaque mouvement de narration s’accompagne ainsi d’un changement dans la manière de raconter les évènements et de retranscrire les émotions. Et même lorsqu’elle se fait la voix de Hetty, dont l’éducation et le vocabulaire ne lui permettent pas de jouer avec les subtilités et les libertés de la langue, la plume de Sue Monk Kidd est capable de fulgurances stylistiques et de véritables moments de poésie.

___On pourra certes reprocher certaines faiblesses à ce récit mêlant avec brio petite et grande Histoire. Pour accentuer la force de son propos, l’auteure cède ainsi parfois à un symbolisme excessif, faisant perdre à sa démonstration de sa subtilité. Il serait néanmoins cruel de s’arrêter à ces petites maladresses, tant elles paraissent bien insignifiantes au regard de ce roman historique époustouflant, à la fois remarquablement documenté et magistralement orchestré !

Je remercie Babelio et les éditions JC Lattès pour cette belle découverte!

  • Extraits

« Depuis presque un an, Père détournait la tête chaque fois que je passais sous le nez de Mr. Washington pour piller la bibliothèque. John, Thomas et Frederick étaient libres de piocher dans son vaste trésor – des ouvrages de droit, de géographie, de philosophie, de théologie, d’histoire, de botanique, de poésie et les humanités grecques –, tandis qu’il était officiellement interdit à Mary et moi d’en lire une ligne. Apparemment, Mary ne s’intéressait guère aux livres mais moi… j’en rêvais dans mon sommeil. Je ne parvenais pas à mettre en mots l’amour que je leur portais, même quand j’en parlais à Thomas. Il me désignait certains volumes et me faisait réciter les déclinaisons latines. Il était le seul à savoir à quel point je désirais désespérément m’instruire, au-delà de ce que j’apprenais livrée aux mains de Mme Ruffin, ma préceptrice et mon fléau français. » p.31

« De plus en plus souvent, durant ces cours, j’étais prise d’envies impératives, de douleurs inconnues et torrentielles qui venaient me submerger le cœur. Je voulais savoir des choses, je voulais devenir quelqu’un. Oh, être un fils ! J’adorais Père parce qu’il me traitait presque comme un fils en me permettant d’entrer et sortir librement de sa bibliothèque. » p.32

« Évidemment, je savais que les femmes ne devenaient pas avocats. Pour une femme, rien n’était possible sauf la sphère domestique et ces fleurs minuscules tracées sur les pages de mon cahier de dessin. Pour une femme, aspirer à devenir avocat – eh bien, il était possible que cela provoquât la fin du monde. […]Les troubles de ma voix ne seraient pas un obstacle, mais une contrainte. Une contrainte qui me rendrait forte et j’allais avoir besoin de force.» p.34

« J’ai fermé la porte et j’ai ouvert les livres de Miss Sarah. Je me suis assise à son bureau et j’ai tourné les pages, l’une après l’autre, en regardant ce qui ressemblait à des petits bouts de dentelle noire posés sur le papier. Ces signes étaient beaux mais je ne voyais pas quel autre usage ils auraient que confusionner le monde. » p.52

« Père croisa les bras sur sa chemise blanche et me dévisagea de sous le rempart intact de ses sourcils. Il avait les yeux brun clair, exempts de toute compassion et ce fut alors que je vis pour la première fois mon père tel qu’il était vraiment – un homme qui accordait plus de valeur aux principes qu’à l’amour. » p.94

« Elle [Sarah] était coincée, exactement comme moi, mais elle, elle était prisonnière de son esprit, de l’esprit de ceux qui l’entouraient, pas par la loi. À l’Église africaine, Mr. Vesey répétait souvent : « Faites attention, vous pouvez être deux fois esclave, une fois dans votre corps et une fois dans votre esprit. »
J’ai essayé de lui expliquer ça. « Mon corps est peut-être esclave mais pas mon esprit. Pour vous, c’est l’inverse. »
Elle a cligné des paupières et les larmes sont montées, à nouveau, aussi étincelantes que du verre taillé. » p.268

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