« La Belle Créole » d’Isabelle Artiges

Quatrième de couverture

Née en 1757 à Cayenne, la petite Rose-Gabrielle grandit choyée par Solitude, la plus fidèle servante de sa mère décédée peu après sa naissance. Envoyée dans un couvent à Toulouse dès l’âge de 8 ans, c’est pour elle un premier exil, loin sa chère nourrice et de sa terre natale. Quand elle rentre en Guyane dix ans plus tard, Solitude est partie, son père s’est remarié et elle se voit forcée d’épouser le frère de sa belle-mère, un homme déjà vieux néanmoins conciliant.
Son véritable amour, elle le voue au jeune Alexandre de Sérigny… mais l’agitation grandissante qui secoue la colonie la pousse à quitter à nouveau la Guyane, cette fois pour Boston. Pourra-t-elle enfin un jour retrouver ses racines et goûter à une vie paisible aux côtés de l’homme qu’elle aime ?

Mon opinion

★★★★☆

___1762. La guerre de Sept Ans vient de se terminer. En vertu du traité de Paris, la France se retrouve amputée d’un vaste empire en Amérique du Nord désormais aux mains des Anglais. Afin d’accueillir les immigrants chassés d’Arcadie et du Canada, le duc de Choiseul, alors ministre de la Marine, envisage de faire de la Guyane une grande colonie. Louis XV donne rapidement son accord au projet, tout en exigeant cependant que seuls des Blancs immigrent. Compte tenu de leur supériorité numérique, le souverain estime en effet que les Noirs auraient tôt fait de prendre le pouvoir s’ils venaient à se rebeller. Voulant ainsi se prémunir d’une telle éventualité, le roi impose donc ses conditions dans la conduite de cette entreprise.

Deux ans plus tard, les volontaires ne tardent pas à se bousculer pour rejoindre cette nouvelle colonie, alléchés par « le climat, la promesse d’une terre qu’un petit pécule suffirait à obtenir, la gratuité du voyage, de l’installation. » p.25 Parmi les candidats au voyage, un dénommé Arnaud Privas. Le jeune homme, que plus rien ne retient dans sa Charente natale, échange une partie de ses écus contre un agrément et un titre de propriété. Au fil des jours, Arnaud se fait ainsi une place en Guyane. Sa force de caractère et les conseils avisés de deux jésuites lui permettent de ne pas faire partie des nombreuses victimes de cette colonisation à outrance, décimés par les maladies et la faim. Il travaille dur, s’adapte, apprivoise peu à peu cette terre au climat hostile et ses habitants.

___Dans le même temps, en Guyane, Rose-Gabrielle, fille de bonne famille, est arrachée des bras de sa nourrice pour être envoyée parfaire son éducation dans un couvent à Toulouse. Bien plus qu’une simple nounou, Solitude s’est révélée être une véritable mère de substitution pour la fillette qui n’a gardé aucun souvenir de sa mère biologique, morte en couches. Afin de récompenser les longues années de fidélité et de services rendus par la jeune esclave, le père de Rose-Gabrielle décide de l’affranchir.

« Solitude savait ce que représentait ce nouvel état pour elle, et son coût à François-Paul, elle en avait parlé avec ses semblables. La demande avait été soumise à autorisation du Conseil supérieur et son maître avait sûrement payé une lourde taxe.

Mais Solitude affranchie restait une femme de peau noire, elle ne serait jamais l’égale d’un Blanc, elle devait continuer à admettre son infériorité intellectuelle et de classe. Le « libre » restait un ancien sauvage dont les colons avaient du mal à appréhender la place dans la société, et surtout ils ne cherchaient pas à la comprendre. » p40

Se sentant soudainement abandonnée, ne sachant que faire de ce cadeau empoisonné que représente cette liberté tout juste acquise, le destin de Solitude va alors croiser celui d’Arnaud. Entre la jeune esclave affranchie et le métropolitain fraichement débarqué, c’est le coup de foudre. Privée de Rose-Gabrielle, Solitude se raccroche à cet homme comme à une bouée de sauvetage. A peine leurs regards se sont-ils croisés que les deux ne se quitteront plus.

___Dix ans plus tard, sur le bateau qui la ramène chez elle, Rose-Gabrielle se rapproche d’Alexandre de Sévigny, un jeune scientifique détaché en Guyane pour y étudier les moeurs locales. Entre les deux jeunes gens, c’est le début d’une relation tumultueuse, faite de sacrifices, de séparations et de retrouvailles successives qui durera toute leurs vies durant.

*___*___*

___Si au vu des thèmes explorés par ce roman, la référence à l’oeuvre de Margaret Mitchell figurant en quatrième de couverture n’apparaît pas comme totalement illégitime, force est de constater que la raisonnable et réfléchie Rose-Gabrielle n’a in fine pas grand chose en commun avec l’impétueuse et flamboyante Scarlett O’ Hara.

« Rose-Gabrielle sortait de dix années d’enfermement au cours desquelles elle avait appris l’utile et l’inutile, elle avait été moulée pour devenir une femme accomplie, on lui avait forgé une personnalité qu’au fond d’elle-même elle avait combattue. » p76

« Qu’allait faire sa famille d’une jeune fille de dix-huit ans éduquée, sans mère pour la soutenir, avec un père qui avait fondé un autre foyer ? Dans cette colonie où les femmes comptaient si peu, juste pour procréer, comme sa mère morte si jeune, remplacée si vite. Elle n’était qu’un ventre ! On allait la marier. Elle sentit soudain une bouffée de chaleur lui parcourir l’échine, envahir son visage. Elle posa sa main sur son front, prenait conscience de la situation. Elle se persuada si bien du projet de son père à son égard qu’au bout d’un moment elle n’en douta plus. » p85

___Se décrivant elle-même comme « une femme dont le destin fut décidé par des hommes », Rose-Gabrielle apparaît comme une héroïne relativement effacée, manquant souvent de fougue et qui subira son sort durant une grande partie de sa vie. En ce sens, le parcours de cette Belle Créole, jalonné de drames et de turbulences, trouve un écho certain dans celui de sa terre natale, la Guyane.

___« La Belle Créole » m’a ainsi davantage séduite pour son aspect de documentaire historique que pour ses personnages, auxquels j’ai globalement eu du mal à m’attacher. Car dans cette fresque historico-romanesque, force est de constater que la grande histoire prend régulièrement le pas sur la petite. Dépassés par les bouleversements de leur époque sur lesquels ils n’ont aucune emprise, les personnages d’Isabelle Artiges peinent à s’affirmer. Leurs histoires se diluent peu à peu dans celle, ô combien tumultueuse (et absolument passionnante) de la Guyane, qui s’impose rapidement comme le personnage central de ce roman. Avec un talent de conteuse hors pair, la romancière nous propulse avec brio dans une région où l’Histoire est plus que jamais en marche. Evitant l’écueil du manichéisme, Isabelle Artiges livre un tableau saisissant de l’histoire mouvementée de la Guyane dont elle retrace ici les grandes étapes : de l’épisode tragique de la tentative de colonisation massive (se soldant par un échec retentissant et la mort de milliers de colons), en passant par l’émancipation précipitée des esclaves après la Révolution, jusqu’au rétablissement de l’esclavage, sous Bonaparte.

Avec ce roman mené tambour battant, Isabelle Artiges nous offre ainsi un regard inédit sur les bouleversements qui secouèrent à cette époque la métropole ainsi que sur leurs conséquences insoupçonnés de l’autre côté de l’Atlantique. Elle démontre comment les évènements houleux qui se jouent alors en France ont des répercussions directes sur la vie de la colonie. La Révolution et les évènements qui s’ensuivent ne tardant pas à modifier en profondeur le fonctionnement de la Guyane, tandis que l’abolition de l’esclavage, réalisée dans la précipitation et sans aucune préparation, fait voler l’ordre social en éclats et paralyse le pays.

« Les rues de Cayenne se remplirent de ces fantômes affamés qui chapardaient sur le marché ou dans les maisons restées ouvertes. Cette société agricole vivait de ses exportations, elle se retrouva paralysée du jour au lendemain. Ces hommes et femmes livrés à eux-mêmes, dans l’ignorance complète du fonctionnement d’une société, devinrent une menace pour toute la colonie. Cette situation nouvelle obligea le commissaire civil à prendre des mesures très rapidement.

Réprimer le vagabondage devint une absolue nécessité. » p217

___Mais la force de ce récit mêlant grande et petite histoire, tient aussi à l’élégance de la plume de son auteure et à son art méticuleux et précis de la description. On est emporté par cette écriture tout en raffinement et en finesse, et par la fulgurance de certaines phrases, à la fois gonflées de poésie et porteuses de sens, qui permettent de donner à cette succession de drames un goût moins insupportable, en apaisant ainsi l’amertume.

Bien que n’étant pas porté par une héroïne ayant le potentiel romanesque d’une Scarlett O’Hara, « La Belle Créole » n’en demeure pas moins une oeuvre passionnante, nous propulsant avec brio dans une région où l’Histoire est plus que jamais en marche. Mettant ainsi brillamment en lumière un pan méconnu de l’Histoire, Isabelle Artiges signe ici un récit à la fois richement documenté et remarquablement instructif, appuyé par un style de toute beauté.

Je remercie une fois encore chaleureusement les éditions De Borée pour leur confiance et cette belle découverte!

  • Extraits

« Il mesurait son goût de l’indépendance, sa force de caractère, anéantis par le poids des traditions et l’honneur d’une famille. Des sentiments de fierté et de pitié se mêlaient en lui, quand il la voyait poser son petit chapeau sur sa tête, repoudrer ses joues, disparaître dans la nuit. Elle était une femme libre dans un espace réduit. Lui traversait les océans et passait des frontières, riche d’une indépendance due à son sexe. » p145

« Il n’avait aucun regret. Le goût de la liberté, il le sentait encore sur le bord de ses lèvres, il l’avait trouvé délicieux. » p.186

« Elle s’inquiétait pour son avenir et celui de ses filles. […] Elle aurait pu croire à une vue de l’esprit, à des extravagances d’intellectuels qui inventaient un nouveau monde pour se donner de l’importance. Après tout, Paris était si loin, de l’autre côté d’un immense océan, sur un autre continent. Il fallait se rendre à l’évidence, leurs idées avaient voyagé jusqu’ici à travers les journaux, les témoignages, les courriers comme ceux qu’elle recevait. Elle savait que les esclaves, eux aussi, avaient entendu le vent de la révolte mugir dans leurs oreilles. Dans leurs yeux si expressifs, elle lisait une lueur nouvelle » p.175

 

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3 réflexions sur “« La Belle Créole » d’Isabelle Artiges

    • Je pense que ce roman est en effet parfait pour se familiariser avec un pan de l’histoire de la Guyane! 🙂 Cette lecture a vraiment eu le mérite de me faire prendre conscience de ma totale ignorance sur le sujet et d’y remédier.

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