« Edith, reine des Saxons » de Regine Sondermann

Quatrième de couverture

« Vous voulez m’aimer, mais vous ne me connaissez pas ». C’est par ces mots que la Reine Édith commence son récit, qu’elle nous adresse aujourd’hui la parole, à plus de mille ans de distance. L’auteur magdebourgeoise, Regine Sondermann transporte le lecteur dans un Moyen-Âge encore jeune, aux côtés d’une femme, dont on ne connaissait jusqu’à présent que peu de choses. Elle mourut à trente-six ans et fut enterrée dans la cathédrale de Magdebourg où ses ossements ont été retrouvés dans un petit cercueil de plomb, en l’an 2010. L’auteur a trouvé dans les sources historiques, les livres d’histoire et ses entretiens avec archéologues et historiens de petits morceaux de cette courte vie, qu’elle a patiemment assemblés et remis en place, comme un bol ancien brisé il y a très longtemps. Lire l’histoire d’Édith et de sa famille, c’est voyager dans des contrées inconnues, qui nous paraissent si proches, et se trouvent pourtant infiniment loin, c’est découvrir des moeurs tantôt archaïques, tantôt cruelles et la croyance profonde guidant et réconfortant nos ancêtres, livrés impuissants aux guerres, famines et maladies.

Mon opinion

★★★★☆

___Fille d’Aelfflaed et d’Edouard l’Ancien, Edith n’a que treize ans lorsque la mort successive de ses deux parents la laisse orpheline. Son sort est alors confié aux mains de son frère, Ethelstan, le nouveau roi de Wessex, qui ne tarde pas à l’envoyer chez les Saxons, promise en mariage à Otton, le fils d’Henri Ier de Saxe. L’ordre européen conçu au Xème siècle s’appuie alors sur la stratégie matrimoniale selon laquelle les mariages permettent de consolider les bases du pouvoir et d’étendre leurs zones d’influence. Les femmes ne sont donc pas laissées à l’écart des calculs géopolitiques redessinant sans cesse les frontières d’une Europe belliqueuse en constante transformation. « Il était avantageux pour mon père d’avoir dix filles. Elles pouvaient être mariées à d’autres souverains. Ainsi avait-il la possibilité de se lier d’amitié avec les monarques de peuples étrangers, ou même de s’en faire des alliés de combat. Avec des fils, la situation aurait été autrement difficile, car ceux-ci auraient risqué de se battre entre eux quant à la succession du royaume. » p.11 Le mariage d’Edith avec Otton Ier s’inscrit dans cette logique d’une politique lignagère et d’un système d’alliances : « Il était comme moi un instrument du pouvoir. Nous étions deux perles sur un collier qui devait assurer l’unité de la parentèle. Nous ne devions pas penser à nous, mais à nos familles. Il n’était pas facile pour autant de se plier à la volonté de la communauté. » p.41 Déracinée, la jeune fille se trouve en outre confrontée à un véritable choc des cultures et ne tarde pas à éprouver le mal du pays. Il lui faudra du temps pour apprivoiser cette terre d’adoption et ses coutumes étrangères, si frustes et éloignées de celles de sa contrée d’origine.

___En dépit de sa courte existence, Edith connaîtra une vie foisonnante. Tour à tour princesse, avant de devenir épouse du fils du roi puis mère du successeur saxon au trône et enfin reine, son destin est à jamais scellé à celui de son royaume. Alors qu’Otton tente d’assoir son autorité, les rivalités et les jalousies ne tardent pas à venir compromettre l’unité familiale. Rongée par la lutte féroce opposant les ambitions et les desseins personnels de chacun de ses membres, la maison régnante des Saxons sombre peu à peu dans la discorde. Si Edith n’aura que peu d’emprise sur ces conflits quant à la succession au trône, elle parviendra néanmoins à user de son influence sur le roi dans d’autres domaines, parvenant par exemple à le convaincre de fonder une bibliothèque et une école monacale afin que ses enfants et d’autres puissent apprendre à lire et à écrire. Bien que n’exerçant jamais directement le pouvoir comme put le faire jadis sa tante, la vaillante Aethelflaed, Edith exerça donc néanmoins une certaine influence sur les mesures prises par son mari. Tandis que son époux illettré guerroie à travers le continent pour tenter de consolider son pouvoir, la reine, forte de son instruction et inspirée par le modèle éducatif de son pays d’origine, affirme ainsi peu à peu sa volonté d’instruire les enfants. Au pouvoir des armes, Edith préfère celui des mots et de la connaissance.

___S’appuyant sur une narration à la première personne, Régine Sondermann nous fait plonger sans détour au coeur du Moyen-Age, dans l’intimité d’une reine méconnue car oubliée de l’Histoire, dont elle s’est approprié le destin avec infini respect. Comme une voix surgie du passé et résonnant par-delà les siècles, Edith nous livre le récit de sa vie et se pose en fine observatrice de son temps. Apostrophant régulièrement le lecteur, elle porte ainsi un oeil critique sur les coutumes et les pratiques de l’époque tout en nous confiant ses moindres tourments. De ses premières désillusions lors de son arrivée chez les Saxons à la crainte de voir son fils lui être arraché, on se sent à chaque instant irrémédiablement lié au sort de cette femme déraciné dont le destin semble scellé.

___A la simple narration factuelle, Régine Sondermann a préféré imprégner son récit de tonalités variées, puisant à la fois dans des registres émotionnel et didactique. Avec un talent de conteuse hors pair, l’auteure nous livre ainsi un récit qui transcende les frontières des genres. A mi-chemin entre la biographie et le récit historique, elle signe une oeuvre foncièrement originale dans le choix de son sujet et conjuguant avec brio érudition et efficacité narrative. A partir d’un personnage historique méconnu, Régine Sondermann construit ainsi un roman passionnant et instructif qu’on peine à lâcher !

Avec « Edith, reine des Saxons », Regine Sondermann réalise un joli travail de vulgarisation permettant au lecteur de toucher du doigt une période de l’Histoire aussi floue que lointaine. Sans jamais sombrer dans la biographie convenue, elle livre un récit passionnant, puisant son souffle dans une narration qui défie le Temps et qui mêle avec brio érudition et sentiments. Ainsi plongé dans cet univers hostile et peu familier, on s’identifie sans peine à cette jeune femme, déracinée et sans repère qui tente de trouver sa place et de donner un sens à sa vie. Instruite et pleine de ressources, Edith est une reine attachante qui pose un regard plein de lucidité sur le monde qui l’entoure. Au gré des évènements, elle nous fait découvrir la réalité impitoyable et brutale du quotidien d’une femme de sang noble évoluant au coeur du Moyen Age. Calculs géopolitiques, trahisons fraternelles, intrigues politiques… son destin est jusqu’au bout intimement lié à celui de son royaume. Si la narration manque parfois de précision, perdant le lecteur dans ce dédale généalogique et ce jeu d’alliances complexe aux circonvolutions labyrinthiques, on plonge avec fascination dans cet environnement peu familier mais néanmoins terriblement intrigant. Usant d’un style raffiné sans être ampoulé, on se laisse volontiers bercer par le rythme pénétrant de ce phrasé sobre et épuré, délicieusement empreint d’une douce musicalité.

Puisant son souffle dans la vie méconnue d’une femme oubliée de l’Histoire, « Edith, reine des Saxons » est un récit singulier, à mi-chemin entre la biographie et le récit historique, qui conjugue avec brio érudition et efficacité narrative et redonne à cette reine des Saxons toutes ses lettres de noblesse.

Je remercie chaleureusement Livraddict et Regine Sondermann pour cette belle découverte! 🙂

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