« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker

Quatrième de couverture

Deux destins de femmes qui se répondent, comme à travers un miroir…

Elles sont cousines. Elles sont reines. Élisabeth Tudor est reine d’Angleterre. Marie Stuart, reine de France et d’Écosse. Elles prétendent toutes les deux au trône d’Angleterre. Élisabeth la frigide, l’éternelle vierge, fille illégitime et reniée par le Pape, peut compter sur son nom. Marie Stuart la sublime, la brillante, sur son charme et le soutien des catholiques. Mais deux reines pour une seule île, cela fait beaucoup…

Mon opinion

★★★★☆

___S’appropriant tout un pan de l’histoire de la dynastie Tudor, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre ambitieuse sur le fond comme sur la forme, qui allie avec brio érudition et sens du divertissement. Ainsi, derrière ce titre aguicheur, se cache en réalité une bande dessinée de près de 200 pages, découpée en deux volumes pouvant se lire indépendamment l’un de l’autre, et propulsant le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire.

___ A travers une structure en palindrome, Nicolas Juncker met en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines. Décortiquant leurs trajectoires respectives et relevant les similitudes qui émaillent leurs parcours hors norme, le dessinateur s’amuse à dresser des parallèles entre les vies tumultueuses des deux cousines, et met en exergue les nombreux évènements se faisant mutuellement écho.

Prises indépendamment, les deux BD nous livrent ainsi le récit de deux destinées hors du commun, diamétralement opposées du point de vue de leurs finalités, mais néanmoins intimement liées, tandis que mises bout à bout, elles offrent au lecteur une vision inédite de ce pan de l’Histoire, abordé à travers un angle d’attaque original et bien pensé. Par un jeu de miroir narratif doublé d’une savante construction graphique et scénaristique, le dessinateur déroule les fils de ces intrigues parallèles, dévoilant progressivement toute la malice du procédé, tandis que la double pagination permet de guider le lecteur dans sa lecture afin de lui faire apprécier à sa juste valeur l’ingéniosité de la construction.

En dépit d’une marge de manœuvre limitée du fait de la complexité de la mise en scène de son récit, Nicolas Juncker a su extraire l’essentiel de la vie de ses deux sujets pour en livrer une synthèse relativement pertinente dans son propos et parfaitement logique dans l’enchainement des évènements. Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée qui puise tout son souffle dans le ton délicieusement décalé et légèrement insolent du récit.

« Comme le fit remarquer je ne sais plus quel abruti, deux reines pour une seule île, cela faisait beaucoup. »

Marie Stuart

« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

___Les ressorts comiques mis en jeu, s’ils ne sont pas toujours des plus fins ni des plus subtiles, fonctionnent parfaitement. La narration sans filtre, à la fois droit au but et pleine d’esprit, crée ainsi un décalage original avec la solennité froide et le protocole figé de la Cour à cette époque. Les répliques brutes de décoffrage et matinées d’humour graveleux fusent sous les yeux amusés du lecteur.

S’appuyant sur une solide documentation et à travers les portraits croisés de ces deux souveraines, Nicolas Juncker a su en outre capter et retranscrire avec brio toute l’essence de cette période à la fois trouble et foisonnante et mettre parfaitement en avant l’implacable force de caractère de ces deux femmes parvenues à s’imposer dans un monde d’hommes.

___En dépit de l’irréfutable maîtrise du procédé, « La vierge et la putain » n’échappe pas à quelques écueils qui, quoique mineurs, démontrent néanmoins toute la limite de ce délicat exercice d’équilibriste. Si le choix d’une narration éclatée entre différents témoins oculaires permet d’offrir au lecteur un tour d’horizon des personnages qui influèrent la vie de Marie et d’Elizabeth, ce procédé crée rapidement une distance entre les souveraines et le lecteur qui peine à s’attacher à ces deux femmes aux zones d’ombre impénétrables. S’appuyant ainsi sur une succession de narrateurs faillibles dont la crédibilité peut à tout moment être mise en doute, Juncker nous relate les évènements à travers le prisme biaisé d’une multitude d’observateurs externes, sans jamais permettre au lecteur de s’immiscer pleinement dans l’intimité des deux reines ou de connaître leurs pensées. Jusqu’au bout, les deux femmes conservent donc une grande part de leur mystère, et leurs portraits manquent parfois d’un peu de nuances.

Elizabeth Tudor

« La vierge et la putain » de Nicolas Juncker (Editions Glénat)

De fait, si le trait alerte et expressif de Juncker donne ainsi vie à une Marie Stuart (un brin) moins antipathique et calculatrice que l’image que j’en avais, le dessinateur brosse en revanche un portrait beaucoup moins complaisant et définitivement plus dur d’Elizabeth, qui apparaît comme une souveraine aigrie, calculatrice et flirtant souvent avec l’hystérie. Bien que célèbre pour ses accès de rage et son incapacité à parfois prendre une décision, ce portrait sans concession de « La reine vierge » n’en demeure pas moins quelque peu déconcertant !

Vu à travers le prisme de ses contemporains masculins, la reine écossaise revêt quant à elle un visage plus humain, celui d’une reine impulsive et passionnée, se laissant volontiers emportée par le tourbillon de ses sentiments et faisant passer ses propres désirs avant son royaume. Ne mesurant ni la portée de ses actes, ni les éventuelles répercussions de ses démêlés sentimentaux, Marie Stuart incarne le triomphe du cœur sur la raison.

___Les historiens ou les puristes de la première heure trouveront sans doute à redire de cette version empruntant inévitablement de nombreux raccourcis et dans laquelle les portraits psychologiques auraient gagné à être davantage nuancés. Certaines interprétations semblent ainsi parfois davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une tentative (de toute façon purement illusoire) de prétendre à la vérité historique. Mais si la vision de Juncker est donc avant tout personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréfutable, son interprétation du déroulé des évènements ainsi que les portraits psychologiques qu’il propose n’en demeurent pas moins passionnants !

Alliant avec brio érudition et sens du divertissement, Nicolas Juncker signe avec « La vierge & la putain » une oeuvre biographique de magnifique facture, aussi ambitieuse sur le fond que sur la forme. A travers une double bande dessinée de près de 200 pages, le dessinateur propulse ainsi le lecteur sur les traces de Marie Stuart et de sa cousine, Elizabeth Ire, dont il s’approprie les trajectoires mouvementées et les destins exceptionnels pour en livrer une vision aussi inédite qu’originale.

S’appuyant sur une astucieuse structure en palindrome, Nicolas Juncker met ainsi en scène les personnalités et les destins en miroir des deux souveraines dont il fait ressortir les nombreuses similitudes tout en soulignant la saisissante divergence de ces deux trajectoires diamétralement opposées quant à leur épilogue..

Au-delà de la véritable prouesse stylistique, le dessinateur signe donc un remarquable tour de force, aussi bien graphique que scénaristique, s’appuyant sur une narration éclatée et un ton légèrement insolent au service d’un humour souvent graveleux mais néanmoins efficace.

Avec « La vierge & la putain », Nicolas Juncker s’est ainsi approprié tout un pan de l’Histoire des Tudors afin de nous livrer une approche des évènements et une analyse psychologique de ses principaux acteurs qui se révèle aussi inédite que personnelle, à défaut d’être toujours historiquement irréprochable. Si certains détails semblent donc davantage relever d’un parti pris de l’auteur que d’une quête effrénée de la vérité historique, la parfaite maîtrise de l’exercice n’en demeure pas moins spectaculaire, et séduira sans aucun doute les inconditionnels du dessinateur, ainsi que tous ceux qui se passionnent pour cette période de l’Histoire !

Je remercie chaleureusement les éditions Glénat pour cette très belle découverte! 🙂

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6 réflexions sur “« La vierge & la putain » de Nicolas Juncker

  1. J’adore cette période de l’hHistoire et pourtant, je suis passée totalement à côté de cette parution! En tout cas, ton avis me donne très envie de la découvrir (surtout que Juncker semble être une valeur sûre niveau BD). Merci pour la découverte! 🙂

    • Je comprends que le prix puisse rebuter :s… mais si tu parviens à la dénicher un peu moins cher et que la période Tudor t’intéresse, n’hésite pas à te la procurer à l’occasion :). On a (malheureusement) relativement peu d’ouvrages en France consacrés à cette période de l’Histoire de l’Angleterre (et encore moins de BD!) et Nicolas Juncker a fait un travail remarquable avec cette double BD!

      En tout cas, ravie de t’avoir permis de découvrir cet ouvrage 🙂

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