« Pas facile d’être une lady! » de E. M. Delafield

Quatrième de couverture

Au fin fond du Devonshire, notre  » provincial lady « , quadragénaire gaffeuse, nous régale avec les mésaventures de son quotidien sur une année, tiraillée qu’elle est entre ses rôles d’aristocrate, d’épouse, de mère, de femme libérée, d’intellectuelle ; et si elle s’accorde des escapades à Londres, c’est moins pour briller en société que pour dépenser l’argent qu’elle n’a pas.

Mon opinion

★★★★★

___S’inspirant largement de la vie de son auteure, « Pas facile d’être une lady ! » relate, sous la forme d’un journal intime, les tribulations d’une quadragénaire vivant au coeur d’un petit village du Devonshire au début des années 30. A la fois épouse, mère au foyer et femme de lettres, la narratrice, qui accumule les responsabilités et les obligations de toutes parts, tente de concilier tant bien que mal impératifs professionnels et vie de famille.

___Devant ainsi mener de front vie personnelle et professionnelle, cette femme aux multiples facettes doit en outre composer avec un époux taciturne (mais aux silences néanmoins ô combien évocateurs !) consacrant ses journées à la lecture du Times, deux enfants débordant d’énergie, des domestiques constamment au bord de l’insurrection et une gouvernante française, aussi indispensable et compétente que démesurément susceptible. Aux petits tracas du quotidien ne tardent pas à s’ajouter les déboires financiers et le défilé incessant des nombreux voisins et connaissances dont l’arrivée semble systématiquement coïncider avec celle de nouveaux ennuis !

___Incapable, dès lors qu’elle se trouve en société, d’aller au-delà de ce que la bienséance autorise et toujours contrainte de se soumettre aux règles de conduite qu’exige son rang, c’est dans son journal que notre lady laisse libre cours à ses sentiments les plus profonds et les plus inavouables. Alors que sur le papier, la narratrice fait ainsi preuve d’une vivacité d’esprit remarquable et d’un incroyable sens de la répartie, ce dernier semble au contraire lui faire cruellement défaut aux moments où elle en aurait pourtant le plus besoin. Relatant ses diverses péripéties tout en agrémentant son récit de nombreux commentaires désopilants afin de livrer le fond de sa pensée, elle donne aux évènements un relief inédit et une dimension rocambolesque à souhait. Les marques d’ironie et les réparties au cordeau fusent à chaque phrase pour le plus grand plaisir du lecteur qui se délecte de ses traits d’esprit et des digressions répétées faisant prendre subitement au récit une trajectoire inattendue. Durant ces monologues intérieurs, on se laisse ainsi porter avec bonheur par le cours imprévisible des réflexions de la narratrice, au gré des associations d’idées improbables nous faisant brusquement passer d’un sujet à l’autre. Ses raisonnements font toujours mouche et le ton, résolument décalé et plein d’entrain, emporte le lecteur dans cette succession de péripéties et de situations plus cocasses et hilarantes les unes que les autres.

___Dans un style dépouillé et sans fioritures, la narration se révèle d’une redoutable efficacité, enchaînant les mésaventures et les traits d’esprit de l’héroïne. Faisant l’économie de descriptions superflues ou d’effets de style inutiles, l’auteure adopte un ton sans filtre et décomplexé, mélange parfaitement dosé de dérision et d’impertinence.

___Alimentant son journal d’anecdotes variées, E. M. Delafield a su brillamment capter et retranscrire les situations du quotidien afin de les faire apparaître sous leur jour le plus comique. Avec sa plume, acérée et sans concession, elle se rit de toutes ces petites misères de l’existence et tourne en ridicule les travers et les petites imperfections de la nature humaine.

___De la très snob et donneuse de leçons Lady B. à Miss Pankerton, féministe zélée aux aspirations tyranniques, en passant par la gouvernante française et « sa tendance latine à dramatiser les choses » ou encore la morose Mrs Blenkinsop, convaincue de voir tous les jours sa dernière heure arriver, E. M. Delafield nous régale ainsi d’une galerie de personnages truculents et savoureusement décalés.

___Au-delà de la vocation purement cathartique de l’exercice, c’est avant tout l’occasion pour l’auteure de brosser un portrait caustique des moeurs de son époque et de la société dans laquelle elle gravite. Avec une ironie aussi naturelle qu’instinctive, E. M. Delafield croque ses contemporains avec beaucoup d’humour et nous renvoie tel un miroir l’image de nos propres travers et de nos contradictions les plus profondes.

___Parce qu’en grande partie autobiographique, E. M. Delafield maîtrise son sujet sur le bout des doigts et nous livre un texte aux accents étonnamment modernes et désopilant à souhait. Sa plume, acérée et délicieusement caustique, égratigne et se rit de tout et de tout le monde, à commencer de sa propre personne. Ainsi, bien que ses portraits puissent parfois paraître quelque peu caricaturaux, leur exécution est toujours réalisée avec beaucoup de tendresse et dans un ton dénué de toute trace de ressentiment ou de méchanceté.

___Avec tendresse et humour, E. M. Delafield pointe ainsi du doigt les turpitudes du monde, la fausseté des sentiments et brocarde une société faite de faux-semblants et d’apparences au sein de laquelle l’hypocrisie est reine et où le ressentiment resserre les liens entre les gens. Si le thème peut paraître éculé et le message maintes fois rabâché, l’angle d’attaque adopté et la démonstration, sans détour se révèlent des plus efficaces. Les ressorts comiques, bien que souvent répétitifs, fonctionnent à tous les coups arrachant au lecteur de nombreux et francs éclats de rire. Aussi hilarant que revigorant, « Pas facile d’être une lady ! » est un roman jubilatoire et une parenthèse d’humour que l’on voudrait ne jamais voir se refermer !

A mi-chemin entre la fiction et l’autobiographie, E. M. Delafield signe un récit désopilant mettant en scène les tribulations d’une quadragénaire gaffeuse et pétillante qui tente désespérément de mener de front vie personnelle et professionnelle. Véritable Bridget Jones des années 30, la narratrice, pleine de ressources et d’esprit, acquiert rapidement un fort capital sympathie auprès du lecteur qui suit avec jubilation ses mésaventures et se délecte de ses péripéties en chaîne.

Malgré l’apparente simplicité du style, E. M. Delafield livre un récit parfaitement rythmé et d’une redoutable efficacité mettant en scène des personnages truculents à souhait et aux ressorts comiques parfaitement huilés.

Riant ainsi de toutes ces petites misères qui peuplent nos existences, E. M. Delafield signe un roman aux accents étonnamment modernes qui aborde avec humour des thématiques universelles et intemporelles. Avec un sens de l’autodérision affirmé, elle pose un regard tendre et railleur sur ses contemporains tout en évitant les postures moralisatrices et sans jamais sombrer dans l’écueil du ressentiment. Au-delà du simple aspect humoristique de ce court récit, c’est donc avant tout le portrait caustique de tout un pan de la société qu’ébauche peu à peu l’auteure. Sa plume, alerte, écorche avec malice et humour les travers de la nature humaine et nous renvoie tel un miroir l’image de nos propres imperfections.

Aussi hilarant que revigorant, « Pas facile d’être une lady ! » est un roman jubilatoire et une parenthèse d’humour que l’on voudrait ne jamais voir se refermer ! Un petit bijou d’ironie à découvrir absolument !

Je salue la belle initiative des éditions Payot de nous offrir (enfin) l’opportunité de découvrir en français la plume de E. M. Delafield et espère de tout coeur que ses autres romans seront à leurs tours traduits dans un avenir proche! Je remercie chaleureusement la maison d’édition pour cette formidable découverte!

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8 réflexions sur “« Pas facile d’être une lady! » de E. M. Delafield

    • Merci 🙂 Les 2 sont effectivement extras 😀 même si je crois que j’ai une petite préférence pour celui de E. M. Delafield! Je l’ai tellement aimé que j’envisage sérieusement de me le procurer également en VO voire d’acheter les autres romans de l’auteure dans la foulée! 🙂

  1. Tu le vends si bien que je suis à deux doigts de craquer ! 😉

    PS : J’ai lu Le Bois du rossignol…(Il faut que je fasse encore mon article mais) c’est grâce à ton blog que j’ai découvert cette lecture et ça a été une agréable lecture ! 😉

    • Tant mieux ;), parce que le roman de E. M. Delafield vaut vraiment le détour! Un livre m’aura rarement fait autant rire ^^ et rien que d’y repenser, j’ai presque envie de le lire à nouveau! (pour l’anecdote, j’ai d’ailleurs été incapable de sélectionner des extraits pour les intégrer dans ma chronique tellement chaque phrase est drôle! XD).

      Je suis vraiment contente de t’avoir permis de découvrir Stella Gibbons et j’attends ton avis sur « Le bois du rossignol » avec impatience 🙂

    • Un roman très sympa, en effet! 😀 Et vraiment dans la même veine que « Miss Pettigrew lives for a day » (aussi bien pour le style d’humour, que pour le ton décalé et le rythme très dynamique de la narration!). Un livre anti-déprime par excellence 😉

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