« Lydia Cassatt lisant le journal du matin » de Harriet Scott Chessman

Quatrième de couverture

Paris, 1878: les Impressionnistes s’exposent. Parmi eux, Mary Cassatt, une impétueuse peintre américaine, est remarquée par la critique pour ses nuances délicates. Au cœur de son travail, sa sœur Lydia. Cette jeune femme, dont le teint clair et les cheveux auburn illuminent les tableaux de Mary, est la narratrice du roman intimiste de Harriet Scott Chessman. Nous la suivons dans ses pensées, tandis que sa santé décline inexorablement et que s’élaborent les plus célèbres œuvres de sa sœur… Voyage poignant au cœur d’une relation complexe, celle d’un peintre à son modèle, Lydia Cassatt lisant le journal du matin est aussi l’évocation de femmes éprises d’indépendance, dans l’effervescence artistique du Paris de la fin du XIXe siècle.

Mon opinion

★★★★★

___S’inspirant de cinq tableaux peints par Mary Cassatt et représentant la soeur aînée de l’artiste, Harriet Scott Chessman ébauche avec « Lydia Cassatt lisant le journal du matin » un portrait intime et émouvant de ce modèle mystérieux dont l’Histoire nous a laissé peu de traces.

___Alors que l’état de santé de Lydia, atteinte de la maladie de Bright, décline inexorablement, sa soeur la sollicite afin qu’elle pose pour elle. Au-delà du simple avantage financier, la volonté de Mary d’avoir sa soeur pour modèle semble surtout relever d’une nécessité pour l’artiste. Incapable de soutenir la perspective de la maladie ou de la mort, Mary semble en effet éprouver toutes les difficultés pour exprimer ses sentiments à son ainée, tandis que Lydia, réservée et peu expressive, se laisse progressivement ronger par la culpabilité, supportant de plus en plus mal d’être un fardeau pour sa famille. « Je ne peux pas toujours m’ouvrir à May de mes pensées intimes, parce qu’elle ne peut pas soutenir la perspective de la maladie ou de la mort. Tous les membres de ma famille sont comme ça. » (p.41)

___Eprouvant toutes les peines du monde à mettre des mots sur leurs sentiments respectifs, les séances de peinture deviennent autant d’instants intimes et de moments de communion précieux pour Mary et Lydia. Au fil de ces longues heures de pose, il s’instaure ainsi, entre la peintre et son modèle, un émouvant dialogue silencieux, positionnant bientôt le lecteur en témoin privilégié de cette relation empreinte d’amour et d’admiration qui lie les deux soeurs. De la pointe de son pinceau, Mary créée autour de sa soeur un écrin de tendresse et de douceur dans lequel la malade rêve de se réfugier. Tableau après tableau, l’artiste tente ainsi de sonder l’âme et de percer les secrets de cette soeur si réservée et secrète.

« – Tu aimes la qualité de la lumière dans cette peinture ?
– La lumière est très belle.
– Et ses mains ?
– Oui, ses mains sont bien rendues. J’ajoute : c’est une peinture méditative.
– Méditative ?
Tout en fixant sa toile, elle se rapproche de moi, comme pour la voir à travers mes yeux.
– Oui. Elle est absorbée par son crochet, mais il y a autre chose et plus que cela. On dirait qu’elle regarde à l’intérieur d’elle-même. J’imagine que ce sont ses yeux qui produisent cette impression.
[…]
May passe les bras autour de mes épaules et pose un gros baiser sur ma joue.
– Bien sûr qu’elle est méditative. C’est aussi un portrait, tu sais.
– Je ne suis pas aussi méditative.
– Tu es une contemplative, Lyddy. Je le sais depuis toujours. Si tu étais catholique – Dieu t’en garde ! – tu serais dans un couvent. » (pp.144-145)

___Rongée par la maladie et percluse de douleurs, il émane de cette personnalité en apparence impassible une force tranquille et une sérénité fascinantes. Alors qu’elle dresse un état des lieux de sa vie et s’interroge sur la trace qu’elle laissera dans le monde, Lydia se remémore les drames de son existence, ses premiers émois amoureux ainsi que ses rêves déchus. Pourtant, derrière l’apparente inertie du modèle et sa posture contemplative, le lecteur ne tarde pas à découvrir un esprit bouillonnant, luttant à la fois contre la douleur et la force des émotions qui l’habitent. Alors que les séances de pose se succèdent, au rythme des rares instants de répit que laisse la maladie, Lydia assiste, de portrait en portrait, aux ravages progressifs de la maladie sur son corps et sent peu à peu sa vie lui glisser entre les doigts.

« Tandis que je me tiens dans l’allée, sous le soleil, à regarder la peinture de May, je tremble presque de chagrin et de colère. Je ne veux renoncer à rien de tout cela : pas plus à la joue de May qu’à cette lumière et à la possibilité d’aimer. De quel droit exigerait-on pareille chose de moi ? Je commence tout juste à comprendre ce que c’est que de vivre. Et, face à moi, voici May en pleine possession de ses moyens, remportant du succès, en bonne santé, faisant preuve d’une téméraire indépendance. Et cette situation est promise à se perpétuer pour elle des années durant, alors que je ne serai plus là. » p.149

___Les pensées du modèle, ainsi captées sur le vif, prennent la forme d’un courant de conscience continu qui plonge le lecteur au coeur des réflexions de Lydia. Et en filigrane de ce récit introspectif et intimiste qui nous livre les états d’âme d’une femme au crépuscule de sa vie, se dessine peu à peu la dichotomie qui existe entre les deux soeurs.

___Vive, audacieuse et dévorée par l’ambition, Mary saisit la vie à bras le corps et cultive une indépendance pour laquelle elle s’est farouchement battue, jusqu’au sein même de sa famille. La mère de Mary a en effet longtemps nourri des projets de mariage pour sa fille, rêvant de voir cette dernière épouser un homme fortuné. Ayant des idées très arrêtées sur le rôle de la femme et sa place dans la société, elle peine ainsi à accepter le choix de vie de la jeune artiste. « Mère donne l’impression de vouloir dire quelque chose à May. Je n’ai aucune peine à deviner ce que c’est […]. Elle avait l’habitude de la pousser à songer au mariage, à se mettre dans une situation telle que le mariage puisse devenir envisageable pour elle, et May lui répondait toujours avec désinvolture : « Je suis une artiste. Je suis indépendante. C’est le seul moyen pour une femme d’en être une. » « Ca ne t’obligerait pas à renoncer à ton art », rétorquait Mère d’un ton irrité. Mais c’est qu’elle ne considérait pas la carrière de peintre de May comme quelque chose de sérieux. Aujourd’hui encore, il lui est difficile d’admettre que May ait pu faire ce genre de choix. » p133

___Au gré des ellipses temporelles qui séparent chacune des cinq oeuvres dont l’auteure s’est inspirée pour construire son récit, le lecteur devine également les grandes étapes de la carrière de Mary Cassatt dont il suit ainsi indirectement le parcours, de ses expositions successives au salon des Impressionnistes à sa relation avec Degas, en passant par son amitié avec Berthe Morisot ou la famille Alcott.

___Eblouie par son courage et son impassibilité, Mary s’échine à travers ses toiles à crier tout l’amour qu’elle porte à son aînée. Poussée par le besoin irrépressible d’immortaliser Lydia à travers sa peinture et habitée d’un sentiment d’urgence, la peintre entend laisser à travers ses oeuvres une trace immuable de celle qui fut à la fois une soeur et un modèle, et d’ainsi témoigner à la face du monde du rôle essentiel et indispensable qu’elle joua dans sa vie. « Assise sur la banquette, je peux voir la peinture sur le chevalet de May. […] Et voilà que tout d’un coup, il m’apparaît comme un message que May m’adresserait. Je sais, dit la peinture, que tu es en route vers un autre horizon, plus sombre que le nôtre. Et même si tu me trahis en t’en allant, je t’offre de la compagnie, celle d’une enfant et d’un palefrenier qui resteront avec toi quand je ne pourrai plus être à tes côtés. Je n’ai pas les moyens de rendre ton voyage plaisant, mais je te promets à tout le moins de témoigner de ton passage. » p.177

___Harriet Scott Chessman s’est largement documentée sur la vie de la famille Cassatt pour rédiger son roman. Elle s’est notamment appuyée sur de nombreux ouvrages et articles, et a construit autant que possible son histoire sur la base de faits historiques. Néanmoins, peu d’éléments concernant la vie de Lydia Cassatt sont parvenus jusqu’à nous. Ne disposant d’aucune lettre, journal intime ou autre document susceptible de la renseigner sur ce personnage aussi énigmatique qu’intimement lié à l’oeuvre de Mary Cassatt, l’auteure n’a pu tenter d’en dresser un portrait que sur la base de conjectures. Afin de combler les nombreuses zones d’ombre de la vie de Lydia, Harriet Scott Chessman a donc puisé dans son imagination afin de livrer un récit aussi réaliste et crédible que possible. Le portrait qui en résulte ne saurait donc prétendre à la vérité historique… il n’en reste pas moins un récit introspectif terriblement émouvant et un remarquable hommage à l’art.

A partir d’une sélection de cinq oeuvres réalisées par Mary Cassatt (d’ailleurs reproduites au centre du livre), Harriet Scott Chessman ébauche un portrait intime et émouvant de la soeur de l’artiste, personnage énigmatique et secret, dont l’Histoire nous a laissé peu de traces.

S’appuyant sur une solide documentation, l’auteure mêle habilement fiction et faits historiques afin de donner une voix à cette femme à la fois discrète et secrète qui tint néanmoins une place de premier plan dans l’oeuvre de la peintre impressionniste. Puisant dans son imagination pour combler les zones d’ombre de la vie de Lydia, elle nous plonge au coeur des pensées du modèle afin de nous en dévoiler les doutes et les sentiments.

Avec sensibilité et pudeur, Harriet Scott Chessman nous livre ainsi, sous la forme d’un récit introspectif et dans un style sans fioritures, le portrait émouvant d’une femme qui, se sachant condamnée, dresse un état des lieux de sa vie et s’interroge sur la trace qu’elle laissera dans ce monde. Soulevant des questions essentielles, « Lydia Cassatt lisant le journal du matin » est à la fois un roman puissant et juste qui serre le coeur, ainsi qu’un vibrant hommage à l’art.

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6 réflexions sur “« Lydia Cassatt lisant le journal du matin » de Harriet Scott Chessman

  1. Encore une jolie chronique ! Ton avis me pousse à me pencher plus ce peintre. Je crois même si je ne dis pas de bêtise, il y a un auteur américain qui s’est imaginé une histoire entre Mary Cassatt et Degain (I always loved you, il me semble)

    • Merci! 🙂 Il y a pas mal de rumeurs concernant une éventuelle relation entre Mary Cassatt et Degas (Harriet Scott Chessman l’évoque d’ailleurs dans son roman). Et après un rapide coup d’oeil sur Goodreads, j’ai vraiment très envie de me pencher sur « I always loved you » (pfff, même sans avoir à user de tes chroniques, tu trouves quand même le moyen de me faire encore ajouter des livres à ma wish-list ! XD)

    • Merci! Surtout n’hésite pas à te lancer si tu as l’occasion :). C’est un roman court mais absolument captivant qui a toutes les chances de séduire quiconque s’intéresse à cette période ou à la peinture. Une belle découverte pour ma part!

    • Merci! (pour le commentaire et la correction au passage ;). Je pense que toutes les personnes intéressées par cette période ou portant un tant soit peu d’intérêt à l’art tomberont sous le charme de ce roman!

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