« Avec vue sur l’Arno » de E. M. Forster (1908) / « Chambre avec vue » (1985)

Résumé

Lucy Honeychurch n’aurait jamais pu partir à la découverte de l’Italie comme toute jeune Anglaise de bonne famille sans la surveillance d’un chaperon zélé, sa cousine Charlotte. A leur arrivée à Florence, les deux voyageuses constatent avec dépit que la chambre qui leur a été réservée n’a pas de vue sur l’Arno. En violation de toutes les convenances, deux inconnus, M. Emerson et son fils George, leur proposent de leur échanger la leur qui, elle, donne sur le fleuve. L’attitude cavalière de George envers Lucy et le peu de résistance qu’elle lui oppose poussent Charlotte à décider d’abréger leur séjour. Mais le hasard va à nouveau réunir les Emerson et les Honeychurch, en Angleterre cette fois…

Un roman délicieux sur l’éveil des sentiments et le poids des conventions sociales par un des maîtres de la littérature anglaise.

Mon opinion

★★★★★

___Cela faisait plusieurs mois déjà que je voulais découvrir Edward Morgan Forster, ce romancier britannique, auteur de plusieurs romans à succès (dont trois ont été l’objet d’adaptation cinématographique par James Ivory) et dont on ne cesse de chanter les louanges ! Avec ma lecture de « Avec vue sur l’Arno », c’est désormais chose faite et il va sans dire qu’après un premier essai aussi concluant, je suis bien déterminée à très vite renouer avec la plume de l’auteur !

___Lucy Honeychurch, jeune fille issue de la bonne société anglaise, visite l’Italie dûment chaperonnée par sa cousine, une vieille fille prénommée Charlotte. Le temps de leur séjour à Florence, les deux anglaises logent dans une pension. Leur enthousiasme est cependant rapidement terni lorsque les visiteuses constatent que, contrairement à ce qui leur avait été pourtant promis, leurs chambres ne bénéficient pas d’une vue sur l’Arno. Ne cachant pas leur grande déception, Lucy et Charlotte se voient rapidement offrir par deux gentlemen, Mr Emerson et son fils, d’échanger leurs chambres afin de pouvoir jouir du panorama sur le fleuve. Offusquée par les implications que suggère une telle proposition, Charlotte, très investie dans son rôle de chaperon, s’empresse de décliner l’offre des deux inconnus. Un peu plus tard cependant et au terme de longues tergiversations, les deux cousines finissent, sur les conseils de Mr Beebe (clergyman de leur connaissance), par accepter la proposition des Emerson et l’on peut ainsi enfin procéder à l’échange des chambres.

Le séjour de Lucy en Italie sera par la suite marqué par de multiples rencontres avec la famille Emerson, jusqu’à ce baiser passionné avec George, au milieu d’un tapis de violettes et sous les yeux stupéfaits de Charlotte qui s’empressera de rompre le charme de cet instant, bien déterminée à maintenir sa jeune cousine dans le droit chemin.

___De retour en Angleterre auprès de sa mère et de son frère, Lucy, après avoir décliné par deux fois ses avances en Italie, accepte finalement d’épouser Cecil Vyse choisissant ainsi d’écouter la voix de la raison au détriment de celle du coeur. Mais c’était sans compter sur le retour inattendu de George, dont la présence va ranimer la flamme des sentiments de la jeune fille, venant ainsi, une fois encore, troubler toutes ses certitudes.

*_____*_____*

___Difficile de rédiger une chronique à la hauteur de ce roman relativement court mais aux thématiques foisonnantes ! Paru en 1908, « Avec vue sur l’Arno » met en scène une jeune fille éduquée selon les principes rigides de la société anglaise au tournant du siècle, et qui devra choisir entre le respect des convenances et ses propres aspirations.

___Pur produit de la société britannique du début du XXième siècle, Miss Honeychurch est une jeune fille influençable aux opinions formatées et à qui l’on a appris à réprimer ses sentiments. Mais en dépit de sa jeunesse et de sa naïveté, Lucy témoigne d’une sensibilité et d’une bonté lui permettant de voir au-delà des barrières sociales inhérentes à son milieu et à son époque. Son séjour en Italie et sa rencontre avec la famille Emerson constitueront en ce sens l’élément déclencheur d’une réelle prise de conscience pour elle. Si l’adolescente n’a pas encore suffisamment d’assurance pour s’affirmer et remettre ouvertement en doute les principes régissant le milieu dans lequel elle gravite, de par sa curiosité naturelle, elle aspire cependant à découvrir de nouveaux horizons et d’autres cultures. Dès lors, comment ne pas comprendre la déception qu’elle éprouve à se retrouver dans une pension dont le décorum semble avoir été calquée sur celle des intérieurs anglais, et où les conventions sociales en vigueur dans son pays sont soigneusement préservées ? L’obsession de Lucy à se voir attribuer cette chambre avec vue qu’on lui avait promise ne tient pas tant du caprice d’une adolescente trop gâtée que de son besoin viscéral de s’ouvrir enfin au monde qui l’entoure. Une force de caractère et un potentiel encore latent que Mr Beebe ne tarde pas à déceler, fondant ainsi rapidement de vifs espoirs  en la jeune fille: « – Je pense simplement à ma théorie favorite sur Miss Honeychurch. Est-il logique qu’elle joue si merveilleusement du piano et mène une petite vie si calme ? Je soupçonne qu’un jour viendra où elle vivra comme elle joue, merveilleusement. Les cloisons étanches s’effondreront en elle, musique et vie se mêleront. Elle se révélera alors héroïquement bonne, héroïquement mauvaise peut-être – peut-être encore trop héroïque pour être dite mauvaise ou bonne. »

___Loin d’ériger Lucy en féministe exaltée, Forster préfère en faire une héroïne plus nuancée en proie à une rébellion intérieure silencieuse, tiraillée entre le poids des conventions et ses propres désirs. Des sentiments contradictoires qui vont s’exacerber au contact de George, le fils de Mr Emerson. Issus de la classe moyenne, nourrissant des idées socialistes et non-croyants par-dessus le marché, les Emerson font figure de marginaux dont le comportement suscite mépris et désapprobation de la part des autres pensionnaires. Soucieux de jouir de chaque instant et prenant la vie à bras le corps, George est un électron libre qui exerce sur Lucy une attirance et un déferlement d’émotions que la jeune fille peine à s’expliquer; tout comme Mr Beebe qui ne voit dans le trouble émotionnel de Miss Honeychurch que l’expression d’un « Trop de Beethoven ». Hélas, il faudra bien plus que le climat italien et l’échange d’un baiser passionné avec George pour que l’adolescente ne parvienne à se délester du poids de sa condition. De retour en Angleterre, Lucy accepte finalement d’épouser Cecil. Aussi austère qu’arrogant et ennuyeux, le jeune homme incarne indubitablement un parti plus convenable selon les critères de l’époque.

___Le chemin vers l’émancipation s’annonce donc long et semé d’embûches pour la jeune femme. A l’instar de Mr Beebe, le lecteur assiste pourtant progressivement à la lente prise de conscience de Miss Honeychurch et à sa révolte silencieuse pour tenter d’échapper au diktat d’une société corsetée dans ses principes. Car frappée de plein fouet par la force de ses sentiments, Lucy comprend peu à peu que pour s’épanouir et conquérir sa liberté, elle devra se battre contre une société anglaise sclérosée dans ses principes et ancrée dans des traditions poussiéreuses.

___Au-delà du simple récit initiatique relatant le passage de l’adolescence à l’âge adulte, Forster, en fin observateur de la nature humaine, nous livre ainsi une critique mordante  de la société britannique du début du XXième siècle. A l’image de ces touristes anglais qu’il croque avec beaucoup d’ironie (soucieux de rester groupés entre-eux en toute circonstance et agrippés à leur guide Baedeker pour ne pas s’écarter du droit chemin), le romancier saisit toutes les occasions pour railler une société déclinante et verrouillée, déterminée à étouffer les passions.

___Finalement le seul élément que je déplore avec « Avec vue sur l’Arno », est la qualité plus que discutable de la traduction française. Je sais que Georges avait déjà mentionné ce problème dans sa chronique consacrée à l’oeuvre. Ponctuation parfois fantaisiste, formulations incompréhensibles et tournures de phrase maladroites ne peuvent se justifier sur le simple argument d’une traduction datée, (surtout après avoir eu l’occasion de comparer certains extraits à la version originale qui apparaît beaucoup plus limpide !). Je trouve ainsi regrettable que les éditions Robert Laffont n’aient pas pris l’initiative de revoir la traduction à l’occasion de cette réédition. En attendant de pouvoir bénéficier d’une meilleure version, je vous encourage donc, si vous le pouvez, à vous rabattre sur la version originale du roman pour pouvoir apprécier au mieux la plume de Forster !

Véritable roman d’apprentissage sur fond de satire sociale, « Avec vue sur l’Arno » explore la prise de conscience d’une jeune fille issue de la bonne société anglaise au tournant du siècle, ainsi que son combat intérieur pour briser ses chaînes et enfin s’affirmer.

A une Italie, pays de la Renaissance et de l’exaltation des sentiments, Forster oppose ainsi une Angleterre poussiéreuse, engluée dans les convenances et les préjugés. Dans cette société aux opinions formatées et soucieuse de maintenir chacun dans le droit chemin, la jeune Lucy, frappée de plein fouet par la force de ses sentiments, ne tarde pas à sentir étouffée par le poids des conventions et des barrières sociales. Avec un style incisif et volontiers railleur, Forster saisit ainsi toutes les occasions pour égratigner le puritanisme britannique et croque tous ses personnages avec beaucoup d’ironie, tout en décortiquant les rapports humains comme personne.

En dépit d’une piètre traduction qui rend parfois le texte abstrus et la lecture laborieuse, « Avec vue sur l’Arno » n’en demeure pas moins un roman aussi riche que captivant, à découvrir absolument !

Le film

★★★★☆

___Après avoir lu le roman de E. M. Forster, je me suis donc penchée sans tarder sur l’adaptation cinématographique réalisée par James Ivory. Unanimement encensé, il semble que ce soit le plus souvent le visionnage de ce film, datant de 1985, qui pousse ses admirateurs à découvrir le roman. Et les avis que j’ai pu récolter sur la toile paraissent tous aller dans le même sens : ceux qui ont découvert « Avec vue sur l’Arno » par le biais de son adaptation, ont en grande majorité préféré le film à l’oeuvre originale.

___ Au regard de cette pluie d’éloges, mes attentes étaient donc considérables et si elles ont été en grande partie satisfaites, je dois reconnaître que pour ma part j’ai préféré le livre à son adaptation.

___Restant fidèle à la construction du roman, James Ivory a su parfaitement capter l’essence du livre de E. M. Forster et la restituer à l’écran, nous livrant au passage des séquences de toute beauté ainsi que de véritables scènes d’anthologie, parmi lesquelles celle d’un baiser passionné, au coeur de la campagne toscane.

___Portée par une mise en scène soignée et des acteurs remarquables de justesse dans leur interprétation, « Avec vue sur l’Arno » est une vraie réussite tant du point de vue esthétique que sur le fond. Dans ce récit d’une transition entre adolescence et âge adulte, le spectateur assiste à la lente métamorphose de Lucy, sous l’élan de la passion amoureuse, en une jeune femme accomplie.

___Helena Bonham Carter campe une héroïne particulièrement touchante, entre soumission docile à ses ainés, bouillonnement intérieur et sensualité retenue. Face à cette interprétation d’une remarquable justesse, le combat interne que livre la jeune fille, tiraillée entre l’emprise de son milieu et son désir d’émancipation devient palpable pour le spectateur. Un contraste renforcé par l’immensité des décors naturels et ouverts qui vient s’opposer aux somptueux et étouffants intérieurs bourgeois.

___Concernant le reste du casting, Julian Sands confère à son personnage une belle présence, incarnant un George Emerson aussi passionné qu’énigmatique : tantôt exalté et enflammé en pleine nature, il apparaît plus renfermé et taciturne en société. Daniel Day Lewis qui se révèle ici cabotin à souhait, n’en incarne pas moins un Cecil hilarant par sa pédanterie, sa posture guindée à l’excès et son attitude pince-sans-rire. Quant à Maggie Smith, elle se révèle un chaperon intrusif et irritant à souhait, bien déterminée à mettre fin à une relation qu’elle désapprouve. A noter aussi, la présence de Judi Dench dans le rôle d’une Miss Lavish, au jeu juste mais un peu terne à mon goût. Ayant en tête l’image d’un personnage plus « habité » et flamboyant, son interprétation ne m’a pas semblé exceptionnelle.

___Mais en dépit de toutes ces qualités et aussi fidèle soit-elle à l’oeuvre d’origine, cette adaptation cinématographique ne peut évidemment pas restituer toutes les subtilités et les marques d’ironie dont le roman pullule ! Si on sent bien, à de multiples reprises, que le réalisateur a tenté d’user de subterfuges pour retranscrire certaines idées impossibles à faire passer autrement à l’écran, le procédé atteint rapidement ses limites.

___Je ne saurais donc que trop vous conseiller de vous pencher en premier lieu sur le roman de E. M. Forster avant d’envisager de regarder le film, de façon à pouvoir apprécier toutes les subtilités de ce dernier et saisir pleinement les nombreuses références plus largement développées dans le texte d’origine.

___Quoi qu’il en soit, ce minuscule regret ne remet évidemment pas en cause l’indéniable qualité de cette adaptation, aussi fidèle qu’esthétique, que j’ai pris énormément de plaisir à voir et que je vous invite vivement à découvrir si ce n’est déjà fait!

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8 réflexions sur “« Avec vue sur l’Arno » de E. M. Forster (1908) / « Chambre avec vue » (1985)

  1. Décidément encore un roman qui va être dans ma wish !!! Ton article m’a convaincu.
    Ce n’était pas gagné car j’ai déjà lu Howards End de cet auteur et j’avais été un peu déçu….

    • Ravie de t’avoir convaincue ! 🙂 Je n’ai pas lu « Howards End » mais je sais que ce roman ne fait pas l’unanimité auprès des admirateurs de Forster qui le trouvent moins accessible et moins prenant que ses autres titres =/ (c’est pour ça que j’ai voulu commencer avec « Avec vue sur l’Arno » qui semble être apprécié de façon beaucoup plus unanime ^^ (tout comme « Maurice » que j’espère découvrir rapidement)). Du coup, je ne peux que t’encourager à laisser une autre chance à Forster (et n’hésite pas à me dire ensuite ce que tu en auras pensé 😉

  2. C’est un des romans de ma wish-list. J’ai hâte de découvrir ce roman et son adaptation, encore une fois je n’ai pas voulu lire ton article de peur d’être spoiler, mais il m’a l’air très très complet, et la première chose que je ferai après avoir lu le roman, c’est de venir lire ton article :)) Je n’ai pas besoin de lire ton billet en entier pour voir que tu l’as adoré et tout ça me donne encore plus envie de le découvrir :))

    • Oui, je te le confirme, j’ai adoré ce roman de Forster (ainsi que son adaptation cinématographique!) :D. Et en dépit de mes quelques réserves concernant la traduction française, je ne peux que t’encourager à découvrir les deux! 😉

  3. Pingback: Avec vue sur l’Arno – E. M. Forster | Une tasse de culture

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