« Cette sacrée vertu » de Winifred Watson (1938) / « Miss Pettigrew lives for a day » (2008)

Résumé

A 9h15, Miss Guenièvre Pettigrew, vieille fille aussi vertueuse que résolument opposée à toute coquetterie, apprenait qu’une certaine Miss Lafosse cherchait une bonne d’enfants… A 9h45, elle sonnait chez Miss Lafosse et trouvait au lieu des enfants attendus, une ravissante jeune femme en déshabillé vaporeux et un monsieur à demi endormi ! A 10h15, elle se voit embarquée dans un imbroglio sentimental inextricable. A 15h13, elle console, avec un art et un doigté qui l’étonnent elle-même, une jeune fille en pleurs qui vient de se disputer avec son fiancé. A 17h02… Mais chut ! Révéler ce qui attend Miss Pettigrew avant la fin de cette journée mémorable, c’est risquer de troubler le plaisir du lecteur qui, de surprise en surprise, sera entraîné dans un tourbillon d’éclats de rire jusqu’à la trouvaille finale.

Mon opinion

★★★★★

___Une fois n’est pas coutume, si je me fais généralement un principe de ne regarder un film qu’après avoir lu le livre dont il est tiré, dans le cas présent, c’est bien le visionnage de « Miss Pettigrew » qui m’aura finalement décidée à me plonger dans le roman à l’origine de l’adaptation !

___Car si « Cette sacrée vertu » figurait déjà bien dans ma wish-list depuis plusieurs mois, le titre ne comptait cependant pas dans mes achats prioritaires. C’était sans compter sur mon récent coup de foudre pour « Miss Pettigrew », un film tout en fraîcheur et porté par une Amy Adams divinement irrésistible ! Littéralement tombée sous le charme de cette comédie aux accents burlesques, je me suis donc procurée dès que j’ai pu le roman original que je me suis empressée de lire dans la foulée !

___Guenièvre Pettigrew, fille de clergyman âgée d’une quarantaine d’années, a toujours mené une véritable vie d’ascète. Aujourd’hui sans le sou et sans famille, cette existence vertueuse menée selon des principes rigides ne lui a permis ni de goûter au bonheur ni d’échapper à la misère. En quête désespérée d’une nouvelle place, Miss Pettigrew se trouve dans une situation aussi délicate qu’inconfortable. Mais alors que la gouvernante voit déjà l’ombre de l’hospice se profiler à l’horizon, la chance semble enfin lui sourire. La directrice du bureau de placement a en effet une offre d’emploi en tant que gouvernante pour elle. Aussitôt, Miss Pettigrew se rend donc chez l’intéressée, une certaine Miss Délysia Lafosse, comédienne « actuellement en disponibilité » et accessoirement chanteuse dans un nightclub dénommé le Paon écarlate. Sans même avoir eu le temps d’expliquer la raison de sa présence ni réalisé ce qui lui arrivait, la gouvernante se voit embarquer par la jeune femme dans une véritable mise en scène visant à se débarrasser d’un dénommé Phil (l’amant n°1), avant que Nick (l’amant n°2), ne débarque d’une minute à l’autre. Au terme d’une mise en scène astucieusement orchestrée, le drame est finalement évité et Miss Lafosse ne lésine pas sur les compliments pour remercier celle qui vient de lui sauver la vie ! Dès lors, les situations imprévues et les scènes ubuesques ne vont cesser de s’enchaîner pour la gouvernante. Après avoir assisté au défilé des nombreux amants de sa nouvelle employeuse, c’est ainsi au tour d’Edith Dubarry, une amie de Miss Lafosse, de faire une entrée remarquée. Sous ses airs de femme superficielle, Miss Pettigrew découvre très vite qu’il se cache une entrepreneuse dotée d’un sens des affaires redoutables. A la tête d’un institut de beauté (après avoir mis le grappin sur le patron !), Miss Dubarry ne tarde pas à offrir ses services à la gouvernante en lui proposant une véritable remise en beauté. Toute aussi fantasque et pétillante que Délysia en apparence, Miss Dubarry n’en est pas moins en train de vivre un véritable drame personnel : Tony vient de la quitter, persuadé (à tort, Edith est formelle !) qu’elle l’a trompé. Forte de son récent succès et désormais investie du statut de « bonne fée » par Miss Lafosse, Miss Pettigrew se retrouve ainsi malgré elle prise dans le tourbillon des péripéties sentimentales de Délysia et de son amie. Débute pour la gouvernante, vingt-quatre heures de folie qui vont balayer toutes ses certitudes et bouleverser sa vie à jamais.

*____*____*

___Difficile d’imaginer deux personnages plus antithétiques que la terne Guenièvre Pettigrew et l’excentrique Délysia Lafosse. Un coup du destin va pourtant réunir les deux femmes le temps d’une folle journée et ainsi bouleverser leurs vies à jamais. Après une scène de rencontre mémorable aux accents d’anthologie, les révélations scandaleuses concernant son (encore hypothétique) nouvelle employeuse se succèdent pour Pettigrew qui voit ses principes moraux mis à rude épreuve par la vie débridée et insouciante de Miss Lafosse. Mais contre toute attente et poussées par le déroulé des évènements, les deux femmes vont rapidement nouer une belle complicité et développer une sincère affection l’une pour l’autre, devenant ainsi de véritables amies.

___Aussi décalée qu’insouciante, Délysia, qui semble avoir le chic pour se mettre dans des situations inextricables, ne tarde en effet pas à voir dans Miss Pettigrew sa bonne fée, infaillible dès lors qu’il s’agit de vous tirer d’un mauvais pas. Il faut dire que forte de ses expériences passées, la gouvernante ne manque pas de ressources quand il s’agit de désamorcer les situations les plus périlleuses. Quant à Miss Pettigrew, si elle se fait d’abord un devoir moral de porter secours à Miss Lafosse en la sauvant de sa vie dissolue et insouciante, elle se laisse pourtant rapidement charmée par l’existence trépidante de la jeune femme.

« Un coup de sonnette chez Miss Lafosse, était le prélude d’une aventure. Ce n’était pas un appartement ordinaire, où le timbre de la sonnette annonçait le boucher, le laitier ou le boulanger. La sonnette de Miss Lafosse signifiait un évènement, un drame, une nouvelle crise à affronter. Ah, si le bon Dieu daigner accomplir un miracle pour la faire rester là, pour qu’elle pût voir pendant un seul jour comment la vie pouvait être vécue ! Alors, pour le restant de ses jours, et surtout aux heures de détresse, elle revivrait en pensée l’unique jour de joie qu’il lui avait été donné de vivre. » p58

La nature imprévisible des évènements et le côté romanesque des situations éveillent bientôt chez elle une certaine sensation d’allégresse. Grisée par la confiance que lui porte Délysia et la considération que lui témoignent ses amis, Miss Pettigrew gagne peu à peu en assurance et en audace. Au contact de Miss Lafosse et de ses proches, l’honnête et droite gouvernante sent ainsi toutes ses années de sagesse et de vertu peu à peu s’envoler. Ses principes rigides cèdent, balayés par l’ivresse du moment présent et la soif d’aventure.

« Elle s’efforça pourtant d’imposer silence à la voix intérieure. Elle avait tellement envie de sortir avec Miss Lafosse, ce soir-là ; de voir une boîte de nuit, de participer aux divertissements du monde où l’on s’amuse ! Honnête et droite, elle sentait bien qu’elle avait renoncé à tous les principes moraux qui la guidaient jusque-là. En quelques heures, au premier assaut de la tentation, elle avait cédé. Tant d’années de sagesse et vertu, envolées au premier souffle ! » p134

« Brusquement, elle se tut. Elle n’avait pas encore cinquante ans, mais un jour elle les aurait ; sans foyer, sans amis, sans mari, sans enfants… Elle avait mené une existence d’ascète, une vie honorable, sans aventures, et qui ne laisserait guère de souvenirs. Le jour où Miss Lafosse aurait cinquante ans, si elle n’avait ni foyer, ni famille, que ferait-elle ? Du moins aurait-elle des souvenirs, et quels souvenirs ! » p157

___Avec Miss Lafosse, Miss Pettigrew goûte à un genre nouveau d’existence. Loin du sentier de la vertu qu’elle s’était jusque-là efforcée de suivre, la gouvernante découvre une nouvelle façon d’appréhender la vie. D’abord déroutée par l’accueil chaleureux qui lui est réservé et surprise de se voir si rapidement adoptée par le cercle d’amis de Délysia, Miss Pettigrew ne tarde pourtant pas à prendre goût à cette vie peu conventionnelle. Au contact du cercle d’amis de Miss Lafosse, ses préjugés tombent et ses certitudes s’érodent. Et l’idée de devoir bientôt quitter cette société bouillonnante et insouciante devient pour elle un véritable déchirement.

« Jamais personne ne lui avait parlé comme ces gens-là, qui ouvraient leur coeur au premier mot et qui, surtout, la regardaient, non comme une étrangère dont on se méfie, mais comme un membre du clan. Ils l’adoptaient, quoi. Ils l’adoptaient d’emblée. C’étaient des gens qui ne s’intéressaient ni à votre rang social, ni à votre famille, ni à l’importance de votre compte en banque. Ils vous voyaient : « Bonjour, comment allez-vous ? » Et ça venait du fond du coeur. On communiquait avec ces gens-là, on ne se sentait pas seul. Miss Pettigrew ne se sentait plus seule et, en même temps, elle s’apercevait qu’elle l’avait été, jusque-là, à un point qu’elle n’imaginait même pas.

Pendant des années, elle avait vécu chez des étrangers qui la toléraient tout au plus. Quelques heures seulement après être arrivée chez Miss Lafosse, elle s’y sentait comme chez elle. On l’acceptait, on lui parlait, on lui faisait des confidences. Cela lui réchauffait le coeur. » p.74-75

« Elle éprouva de la tristesse à penser que tous ces gens si dynamiques, avec leurs drames et leurs aventures, ne feraient que passer dans sa vie » p.90

___Sous la plume de Winifred Watson, la gouvernante quadragénaire à l’existence terne devient une véritable Cendrillon des temps modernes. Une intention pleinement assumée par l’auteure qui multiplie les références aux contes de fées à travers un champ lexical foisonnant. Dès lors, il importe peu au lecteur de voir évoluer des personnages excentriques au décours de situations totalement rocambolesques. Les évènements s’enchaînent à un rythme endiablé, portés par des dialogues savoureux et une galerie de personnages truculents et hauts en couleurs.

___Maniant l’ironie et le burlesque à la perfection, Winifred Watson nous livre un récit sans temps mort qui enchaîne les situations cocasses et les échanges verbaux pleins d’esprit. Décalé juste ce qu’il faut sans toutefois jamais sombrer dans l’absurde le plus abject ou le non-sens, « Cette sacrée vertu » séduira les amoureux de la littérature anglaise et de l’humour délicieusement british ! Une bouffée d’air frais et un concentré de bonne humeur à consommer sans modération !

Le film

__Réalisé en 2008 par Bharat Nalluri, « Miss Pettigrew lives for a day » est un véritable hommage à l’âge d’or des comédies américaines, s’inscrivant dans la lignée des « screwball comedy » des années 30.

___Si le roman et le film présentent bien quelques différences, les modifications apportées à l’intrigue originale ne dénaturent en rien l’oeuvre de Winifred Watson dont on retrouve ici tous les ingrédients.

___Alors que le roman de Winifred Watson, publié en 1938, s’affranchit de toute dimension historique, le film déploie quant à lui son intrigue à la veille de la Deuxième Guerre Mondiale dont il fait ici un élément de premier plan, appuyant ainsi la confrontation entre une jeune génération insouciante et libertaire et leurs aînés encore marqués par la Grande Guerre. Cette mise en parallèle des deux générations au regard de la menace d’une guerre imminente constitue un contre-pied intéressant et parfaitement maitrisé au registre essentiellement comique du film, lui ajoutant de fait une dimension plus dramatique et une intensité appréciable. Quant à la reconstitution des décors et des costumes du Londres des années 30, c’est une véritable réussite de bout en bout (et un vrai régal pour les yeux !).

___Parmi les autres changements notables opérés lors du passage à l’écran, le personnage d’Edith Dubarry qui, outre son côté snob (déjà présent dans le roman) apparaît dans le film sous les traits d’une femme calculatrice et sans scrupules n’hésitant pas à recourir au chantage. Dans « Miss Pettigrew », les déboires amoureux de la jeune femme vont d’ailleurs avoir de réelles répercussions sur la vie de la gouvernante et donner naissance à un triangle amoureux néanmoins parfaitement maîtrisé. Peut-être est-ce parce que j’ai vu le film avant de lire le roman ou simplement la conséquence logique de la performance remarquable de Shirley Henderson (absolument magistrale dans le rôle de la peste experte dans l’art de la duplicité), toujours est-il que si cette transfiguration du personnage de Miss Dubarry pourra en déranger certains, j’ai pour ma part trouvé ce virage aussi bien pensé que réussi. A côté de la posture ingénue, volontiers positive et toujours enjouée de la blonde Miss Lafosse, la brune et calculatrice Miss Dubarry offre en effet un contraste incroyablement jubilatoire tout en ouvrant à l’intrigue de nouvelles perspectives particulièrement intéressantes.

___Malgré plusieurs modifications au regard de l’oeuvre originale, « Miss Pettigrew » conserve en tout point l’esprit décalé et le rythme effréné du roman de Winifred Watson. Aucune fausse note dans le choix du casting : Amy Adams est absolument irrésistible dans le rôle de l’ingénue volage et opportuniste et Frances McDormand campe une Miss Pettigrew plutôt convaincante quoique plus réservée et davantage moralisatrice que son homologue littéraire.

___L’énergie palpable des acteurs et leur jeu subtilement dosé aboutit à un équilibre parfait entre fantaisie et émotion, insufflant au film toute sa dynamique. Les répliques fusent avec naturel dans ce film à la fois désuet et rafraîchissant.

___Servi par une mise en scène aussi soignée que très théâtrale, « Miss Pettigrew » est une comédie pétillante et pleine de caractère parfaite en cas de petite déprime !

Vous l’aurez compris, si vous aimez la littérature anglaise et l’humour british, je ne peux que chaudement vous recommander de vous pencher sur le roman de Winifred Watson et/ou son adaptation cinématographique!  Seul bémol, le DVD du film n’est disponible qu’en VO (le film est bien sorti en salles en France mais il n’y a pas eu de version française en DVD)… Mais ce serait vraiment un sacrilège de passer à côté de ces deux véritables bijoux d’humour ! 😉

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