« Vice & Vertu (Mon amie Odalie) » de Suzanne Rindell

Résumé

New York, 1922-1923. Rose Baker, la narratrice, est une jeune femme fortement marquée par ses années à l’orphelinat. Guindée, moralisatrice et distante avec son entourage, elle travaille comme dactylo au commissariat du Lower East Side à une époque où les femmes font tout juste leurs débuts dans le monde du travail. Lorsqu’une nouvelle venue rejoint l’équipe de secrétaires, Rose est très vite attirée par le magnétisme de cette inconnue. Avec Odalie, elle découvre un autre monde : des bars clandestins, des soirées chics, et des rencontres faciles. Odalie la fascine, lui fait perdre tous ses repères, oublier tous ses principes. Jusqu’au jour où un certain Warren, persuadé d’avoir reconnu la femme qui a provoqué la mort de son frère, se met en tête de démasquer Odalie. Qui faut-il croire dans cette grande fresque des faux-semblants ?

Mon opinion

★★

_Employée comme dactylographe dans un commissariat de police, Rose Baker passe ses journées à retranscrire avec application les procès-verbaux de criminels avant de rejoindre, la nuit tombée, la pension de famille dans laquelle elle partage une chambre avec Hélène, une jeune fille aussi vaniteuse qu’antipathique.

L’existence jusque-là terne et monotone de la jeune femme va prendre un nouveau tournant avec l’arrivée pour le moins théâtrale d’une nouvelle employée au sein du commissariat. Sophistiquée et charismatique, la nouvelle recrue, répondant au nom d’Odalie Lazare, semble enveloppée d’une aura de mystère exceptionnelle, au point de devenir très rapidement l’objet des rumeurs les plus folles.

Avec son charme hypnotique, elle ensorcelle tout le monde sur son passage, à commencer par Rose qui la place rapidement sur un véritable piédestal. D’abord alternativement amusée et choquée par la conduite d’Odalie, Rose développe bientôt une fascination teintée de jalousie pour la nouvelle dactylographe. Car la belle et décomplexée Odalie incarne tout ce que sa collègue n’est pas : une femme issue d’un milieu aisée, charismatique et audacieuse, dotée d’un pouvoir de séduction illimité et à l’existence aussi mystérieuse que trépidante.

Alors que les deux jeunes femmes finissent par se rapprocher, Odalie introduit bientôt Rose dans son univers: un monde clandestin en effervescence, dissimulé à l’abri d’un magasin de perruques où l’alcool aux odeurs frelatées coule à flot sur le rythme endiablé des airs de Charleston.

*_____*_____*

___Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell déploie une intrigue d’une surprenante noirceur et à la croisée des genres, entre thriller et roman psychologique.

___Abandonnée alors qu’elle n’était encore qu’un bébé, Rose a grandi dans un orphelinat, élevée par des religieuses qui lui inculquèrent une éducation stricte, s’inspirant des codes de la morale victorienne. Ayant toujours pris soin de mener une existence discrète et rangée, la jeune femme éprouve les plus grandes difficultés à établir des relations avec les gens autour d’elle la conduisant à vivre dans une relative solitude.

De par l’éducation austère qu’elle a reçu et de sa propre nature, Rose a une vision voilée du monde qui l’entoure. L’entrée théâtrale d’Odalie insuffle un élan de nouveauté et un grain de folie dans sa vie jusqu’alors bien rangée, lui laissant entrevoir la perspective d’une vie plus excitante. Mais son admiration pour la nouvelle recrue va progressivement virer à l’obsession. Epiant et prenant notes des moindres faits et gestes d’Odalie, Rose développe une possessivité et une fascination aussi malsaine que dangereuse à l’égard de sa nouvelle amie.

___Au contact de la fougueuse Odalie, les principes rigides de Rose ne tardent pas à s’éroder. La jeune femme, qui a toujours été très à cheval sur le respect du règlement commence ainsi à violer les règles les unes après les autres. Et le lecteur s’interroge bientôt sur le crédit qu’il peut accorder au récit des évènements fait par la dactylographe. Car les révélations et les coups de théâtre se succédant, l’on découvre rapidement qu’Odalie n’est pas la première personne avec laquelle Rose ait lié une amitié aussi forte. Dès lors, les éléments à charge se multiplient et il devient clair que si Odalie se plaît à transformer la réalité quant à ses origines, le comportement de Rose laisse entrevoir une personnalité tout aussi trouble. Les soupçons du lecteur se trouvent bientôt renforcés lorsqu’il apprend que c’est en fait sur les conseils du médecin qui s’occupe d’elle que Rose dresse le récit chronologique d’évènements appartenant en réalité au passé. L’ombre de ce thérapeute ainsi que les multiples indices distillés par l’auteure tout au long du récit, laissent peu à peu entrevoir les contours d’un drame dont le lecteur n’aura connaissance des tenants et des aboutissants que dans la dernière partie du roman.

___Mais la personnalité tortueuse de Rose n’est pas le seul élément trouble du récit. En effet, à mesure que les deux jeunes femmes se rapprochent, le mystère s’épaissit également autour du passé d’Odalie jusqu’à atteindre son paroxysme lorsqu’un mystérieux jeune homme fait irruption dans la vie des deux amies. Ce dernier semble détenir des informations particulièrement troublantes et compromettantes sur le passé de la dactylographe fraichement engagée. Son arrivée va donner à l’intrigue un véritable tournant « policier » et insuffler au récit une tension dramatique appréciable.

___Pourtant, malgré la trajectoire prometteuse de l’intrigue, une réflexion psychologique intéressante et des questionnements pertinents soulevés par l’auteure (notamment sur les thèmes de l’identité, de l’obsession, de la vérité ou de la justice), l’intrigue déployée par Suzanne Rindell n’est pas parvenue à me convaincre de bout en bout.

En effet, l’ambiguïté de la fin gâche finalement les derniers rebondissements qui peinent dès lors à pleinement produire leur effet. L’architecture du récit manque ainsi de génie et de subtilité pour permettre à ces ultimes révélations de produire sur le lecteur l’effet escompté. Les retournements de situation sont mal exploités par l’auteure qui finit par plonger son lecteur dans un grand état de confusion ne lui permettant pas de saisir clairement l’enchaînement des évènements ayant conduit la narratrice dans sa position actuelle.

Sa lecture achevée, le lecteur ne dispose pas, au final, de l’ensemble des éléments nécessaires lui permettant de rassembler toutes les pièces du puzzle afin de retracer précisément le fil de l’intrigue. Certaines zones d’ombre subsistent et les informations lacunaires fournies par le récit de Rose laissent même planer des incohérences. Le lecteur termine ainsi le roman hagard, livré à lui-même face aux multiples hypothèses et interprétations que laissent dès lors envisager les dernières pages, faute de dénouement explicite.

___En dépit de ces réserves et de l’état de frustration dans lequel m’a plongé la fin du récit, « Vice & vertu » fut une lecture captivante qui m’a emportée du début à la fin. L’atmosphère mêlant décadence des années folles, mystère et tension est absolument délectable, tout comme le style à la fois alerte et percutant. Une excellente lecture en somme, qui, bien que n’atteignant pas la perfection, s’est révélée à la hauteur de mes attentes.

Narré du point de vue de Rose Baker, une dactylographe en apparence vierge de tout reproche « Vice & vertu » nous relate la rencontre improbable de deux femmes aux personnalités opposées et, à travers elle, la confrontation à une époque charnière, des valeurs traditionnelles du siècle passé face à la décadence des années folles.

L’ombre de « Gatsby le Magnifique » de Fitzerald plane indubitablement sur le roman de Suzanne Rindell et les amateurs des années folles apprécieront à coup sûr la plongée dans les bars clandestins, à une époque où la prohibition bat son plein.

Porté par un style fluide et alerte, « Vice & vertu » happe le lecteur dès les premières lignes au décours d’un récit où se mêlent habilement intrigue policière et roman psychologique. Dans ce jeu permanent de manipulations et de faux-semblant où chaque personnage déforme la réalité afin de servir ses intérêts, la vérité semble insaisissable pour le lecteur qui se retrouve pris au piège d’une intrigue à tiroirs nébuleuse au dénouement ouvert déstabilisant. Si je n’ai pas été pleinement convaincue par la construction de l’intrigue (qui est à mille lieues du degré de perfection de Sarah Waters en la matière) et que nombreuses de mes questions demeurent sans réponse au terme de ma lecture, je ressors cependant charmée par la dimension psychologique du récit et la plongée au coeur des années folles.

Avec « Vice & vertu », Suzanne Rindell nous livre un premier roman très prometteur, à la fois sombre et envoûtant, qui propulse le lecteur en plein coeur de l’effervescence des années folles au décours d’un récit teinté de mystère et mêlant habilement intrigue policière et roman psychologique.

Je remercie infiniment Fleuve Editions pour cette formidable plongée dans les années folles ! 🙂

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4 réflexions sur “« Vice & Vertu (Mon amie Odalie) » de Suzanne Rindell

  1. J’avais en effet repéré ce roman, mais j’attendais d’en savoir un peu plus. Du coup, j’ai bien envie de me laisser tenter maintenant :).

    En effet, le Steve Berry mieux vaut l’oublier alors 😉

    • « Vice & vertu » est un roman très très sympa qui te ravira sûrement si tu aimes la période des années folles! Et malgré les quelques réserves que j’ai concernant l’intrigue, j’ai néanmoins passé un très bon moment de lecture! 🙂
      Bien noté pour le Steve Berry (ça allègera ma wish-list du coup, ce qui est pas plus mal ^^)

    • Non, je n’ai encore lu aucun de ces deux romans… mais ils sont tous les deux dans ma PAL, donc ça ne saurait tarder! ;). Je viens d’ailleurs de lire l’avis que tu as posté sur « Z le roman de Zelda » sur ton blog (que je découvre au passage 🙂 et qui me donne d’autant plus envie de découvrir ce livre!

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