« Quand nous étions heureux » de Rebecca Coleman

 

 

 

 

 

 

Résumé

Jill et Cade, vingt et un ans, sont étudiants et amoureux. Ils semblent promis à un avenir radieux. Malgré leur relation fusionnelle, Cade refuse de présenter Jill à sa famille, qui vit dans un coin reculé du New Hampshire. Lorsque Jill tombe enceinte, ils décident de passer l’été là-bas. Bien que la famille de Cade se révèle très éloignée de celle dans laquelle elle rêvait d’élever son enfant, Jill parvient à établir une relation avec chacun de ses membres. Eddy, le père de Cade, diminué par une attaque ; Candy, la sœur aînée, très croyante ; Dodge, le beau-frère, réactionnaire et raciste ; Leela, la mère qui passe ses journées à confectionner des drapeaux américains destinés aux familles de soldats. Mais c’est surtout d’Elias, le frère de vingt-trois ans, jeune vétéran souffrant de stress post-traumatique, que Jill se rapproche. Entre eux, une complicité ambiguë va s’installer. Peu après que Jill a accouché, Elias se tire une balle dans la tête. Cet événement tragique bouleverse la famille et les projets de Jill et Cade, qui renoncent alors plus ou moins tacitement à leurs rêves. La situation empire, jusqu’au basculement final dans la tragédie.

Mon opinion

★★

___Jill Wagner n’a jamais connu son père et a passé son enfance aux côtés d’une mère célibataire, et anciennement alcoolique. Brutalement devenue orpheline à l’âge de 18 ans, après avoir tragiquement perdu sa mère dans un crash d’avion, Jill tente d’avancer et de se construire tant bien que mal. L’absence de cellule familiale et de figure parentale est parfois lourde à porter pour la jeune fille qui regrette souvent de ne pas pouvoir confier ses craintes ou demander conseils à sa mère défunte. Lorsqu’elle rencontre Cade Olmstead à la fac, Jill tombe sous le charme du jeune homme ainsi que de l’avenir nouveau et plein de promesses qu’il incarne.

___Ambitieux et déterminé, Cade projette d’embrasser une carrière politique avec, en ligne de mire, les élections parlementaires. Très impliqué dans la campagne électorale de Mark Bylina, un républicain environnementaliste, il compte sur son engagement en tant que bénévole dans ces élections pour se bâtir un réseau et décrocher un poste dans l’administration en cas de victoire de son candidat.

___Jill et Cade sont la quintessence du jeune couple, fous amoureux, profondément idéalistes et travaillant dur pour se construire l’avenir brillant dont ils rêvent ensemble. Lorsque Jill tombe inopinément enceinte, les deux jeunes gens sont persuadés que cet évènement ne va pas compromettre leurs projets. Pourtant, à court terme, cela va entraîner des changements de plans imprévus pour Cade. L’arrivée du bébé le contraint à économiser pour espérer pouvoir retourner à la fac à l’automne. Dès lors, Cade ne voit pas d’autre alternative que de retourner pour l’été chez ses parents, avec Jill. Une décision loin d’être anodine et qui coûte beaucoup au jeune homme. Car, pour des raisons assez obscures aux yeux de sa fiancée, Cade a toujours fait preuve d’une détermination inflexible pour tenir Jill à l’écart de sa famille. Une situation de plus en plus pesante pour la jeune femme qui, livrée à elle-même depuis la mort du dernier parent qu’il lui restait, ne comprend pas quels motifs peuvent justifier cette attitude et se sent rejetée de la part de son compagnon. Pourtant, en dépit de toutes ses tentatives pour s’affranchir d’une famille disloquée et hantée par son passé, Cade va donc être contraint de retourner temporairement dans la maison de son enfance en compagnie de sa promise. Là bas, il va être rattrapé par son passé et se retrouver enlisé malgré lui dans les conflits familiaux et la lente descente aux enfers de son frère, Elias, tout juste revenu d’Afghanistan. Peu à peu, le ressentiment le ronge à mesure que le monde semble conspirer pour anéantir ses projets. Plombé par une carrière au point mort et les dettes qui s’accumulent, il est au bord de la crise de nerfs lorsque la tragédie frappe.

___Si la relation de Jill et Cade constitue le fil conducteur du récit, c’est bien le personnage d’Elias qui en est l’élément catalyseur. Après avoir passé trois ans à servir l’armée en Afghanistan, Elias regagne le domicile familial, traînant dans ses bagages des traumatismes aussi invisibles que dévastateurs. Au-delà des séquelles physiques, c’est un mal plus insidieux et pervers qui ronge le jeune homme, le coupant peu à peu de ses proches et du monde extérieur. Retranché dans la maison de ses parents où il se laisse peu à peu dépérir, Elias présente tous les symptômes du syndrome post-traumatique que subissent de nombreux militaires rentrés de missions. Pourtant, aucun de ses appels au secours ni de ceux de ses proches ne trouveront d’écho. Malgré les efforts désespérés et parfois maladroits de Jill ainsi que les vaines tentatives de ses proches pour faire sortir Elias de sa catatonie, l’ancien militaire sombre inexorablement dans la dépression. Dans cette lente descente aux Enfers, Elias entraînera tous ses proches. C’est le point de départ d’une spirale infernale dévastatrice pour sa famille, une véritable bombe à retardement, jusqu’au basculement dans la tragédie.

___Troublant et d’une rare intensité, « Quand nous étions heureux » est un roman choral qui explore le thème du syndrome post-traumatique tout en dénonçant le silence qui l’entoure. Au décours d’un récit embrassant les points de vue des différents protagonistes se retrouvant malgré eux entrainés dans la spirale d’un drame familial, Rebecca Coleman dénonce avec virulence le traitement des vétérans et l’absence de structure de prise en charge des victimes de stress post-traumatique.

___Livré à lui-même, sans autre soutien psychologique que celui de sa famille et sans autre assistance que celle des médicaments prescrits à tour de main par l’hôpital des vétérans, Elias, tout juste de retour d’Afghanistan, se trouve seul et désarmé pour lutter contre ses vieux démons. Face à ce combat perdu d’avance, l’issue tragique ne fait plus aucun doute pour le lecteur qui assiste impuissant aux vaines tentatives de Jill et de Cade pour tenter de sortir l’ancien militaire de sa torpeur. Le roman de Rebecca Coleman prend dès lors la forme d’une bombe à retardement, dont le dénouement tragique semble inéluctable.

___Avec un souci permanent de justesse dans le choix des mots et un sens de la formulation indéfectible, l’auteure nous fait pénétrer dans l’intimité de ces individus à la découverte de leurs secrets et de leurs fêlures les plus intimes comme les plus profondes. Au fil des chapitres, elle affine et étoffe ainsi les portraits de ses personnages, les saisissant avec une finesse psychologique remarquable. Sous sa plume, les carapaces se fendent, révélant des plaies encore béantes d’un passé tenace. Rebecca Coleman sonde les coeurs abimés et les âmes tourmentés de ces individus ordinaires, nous dévoilant sans détour leurs sentiments les plus secrets comme leurs instincts les plus violents. Ecorchés et tourmentés, ces caractères, tous campés avec un réalisme saisissant, acquièrent une densité attachante et se révèlent autant de reflets d’une Amérique pleine de contradictions et d’incohérences.

___Enfant prodige de la famille, Cade est l’archétype du rêve américain, autrement dit du self-made-man (l’homme qui ne doit sa réussite qu’à lui-même). Déterminé, il est prêt à tout pour réussir, y compris à marcher sur les autres. Sa soeur ainée, Candy, aussi pieuse que simple d’esprit, incarne pour sa part l’Amérique puritaine. Mère d’une tripotée d’enfants, elle voue une dévotion totale à son mari dont elle partage par ailleurs les opinions xénophobes. Quant à Elias, dernier membre de la fratrie, il est l’illustration de l’Américain patriote qui, après avoir longtemps vécu dans l’ombre de son frère tout en étant la victime silencieuse de son ambition dévorante, a entraperçu dans l’engagement militaire une opportunité de donner un sens à sa vie.

___Autant d’individus disparates que de personnalités qui traînent comme un fardeau leurs blessures passées. Dans cette famille déjà au bord de l’implosion, gangrénée par les ressentiments et les non-dits, la déchéance d’Elias va achever de détruire le peu de ciment qui assurait jusqu’alors la cohésion de la structure familiale. Face à la tragédie, chacun va réagir différemment mais les actes de certains vont être lourds de conséquences voire dévastateurs pour toute la famille.

___Mais au-delà du thème fondateur du récit, « Quand nous étions heureux » est également un portrait sans concession d’une Amérique profonde âpre, désenchantée et déboussolée. Car à travers le basculement de cette famille dans la tragédie, Rebecca Coleman nous montre la face cachée des Etats-Unis et expose sous nos yeux les revers du rêve américain. Elle dresse les contours d’un pays qui cultive les individualismes et les inégalités, générateur d’une société paranoïaque et de laissés pour compte. Avec un style percutant et un sens du dialogue affirmé, elle ébauche ainsi le portrait d’une famille qui se délite et à travers elle, celui d’une Amérique pétrie de paradoxes.

___La finesse psychologique des portraits de ses personnages ainsi que leur trajectoire témoignent du soin particulier de l’auteure à éviter tout manichéisme ou toute morale conventionnelle. Le résultat, quoi que sombre et pessimiste démontre la volonté de l’écrivain à privilégier le réalisme au détriment du romanesque.

___Par le biais d’une succession d’évènements en chaîne, Rebecca Coleman construit une intrigue à la fois haletante, magistralement orchestrée et rondement menée qui hante durablement le lecteur une fois la lecture achevée.

Un récit magistral et sans temps mort, à découvrir absolument !

Je remercie infiniment les éditions Presses de la Cité pour cette formidable découverte ! 🙂

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