« L’empreinte de toute chose » de Elizabeth Gilbert

 

 

 

 

 

 

Résumé

Alma Whittaker naît avec le XIXe siècle, à Philadelphie, d’un père anglais dont le talent de botaniste et la roublardise lui ont permis de faire fortune dans le commerce du quinquina, et d’une mère qui tient de sa famille de l’Hortus Botanicus d’Amsterdam une formidable érudition ainsi qu’une rigueur toute hollandaise. À leurs côtés et au contact des éminents chercheurs qui gravitent autour d’eux, Alma acquiert une intelligence éclectique et la passion de la botanique.

En grandissant, elle se passionne pour les mousses puis pour Ambrose Pike, illustrateur de génie. Comme elle, il cherche à percer les secrets du monde qui l’entoure mais, à la logique scientifique d’Alma, il préfère une pensée ésotérique ; un fossé qui les éloignera inexorablement mais poussera enfin Alma à partir à son tour à la découverte du vaste monde. L’Empreinte de toute chose entraîne le lecteur à la découverte d’un XIXe siècle kaléidoscopique, des bas-fonds anglais à la bonne société d’Amsterdam en passant par Philadelphie, Tahiti, Macao ou les cimes des Andes, dans un monde où les terra incognita s’amenuisent de jour en jour.

Alma, dotée d’une soif d’apprendre sans pareille, explore ce monde, la nature, la société dans laquelle elle vit et son propre corps – de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Ce roman est aussi un gigantesque herbier des types humains : la candide ingéniosité d’Alma, l’impétuosité de son père Henry, la froide sainteté de sa soeur Prudence, la douce folie d’Ambrose, la rigueur de sa confidente Hanneke de Groot, la frivolité fantaisiste de son amie Retta, la calme profondeur du révérend Welles…

L’écriture à la fois luxuriante, raffinée et piquante d’Elizabeth Gilbert semble donner vie à tous ces personnages qui racontent un siècle où l’esprit des Lumières permet l’éclosion d’idées nouvelles.

Mon opinion

★★

___Avec « L’empreinte de toute chose », Elizabeth Gilbert livre un roman de grande envergure, balayant tout un siècle de conquête scientifique au décours d’un récit à travers le temps et l’espace qui conduit le lecteur au coeur du 19ième siècle et le fait voyager aux quatre coins du globe.

___Alliant profondeur et érudition, tout en étant servi par un style alerte et pétulant, le roman d’Elizabeth Gilbert est bâti sous la forme d’une biographie fictive retraçant la vie d’une dénommée Alma Whittaker, botaniste américaine née à Philadelphie au début du 19ième siècle. A travers plus de 600 pages d’une histoire aussi passionnante que remarquablement construite, l’auteure nous livre le destin exceptionnel d’une femme hors du commun et de toute son époque.

___Consacrés à Henri Whittaker, le père d’Alma, les premiers chapitres de « L’empreinte de toute chose » nous retracent les grandes lignes de la jeunesse et de l’ascension sociale de cet entrepreneur autodidacte qui amassa une fortune considérable grâce au commerce des plantes médicinales. Né pauvre et presque illettré, Henri témoigne très tôt d’une grande ambition. L’appât du gain le pousse rapidement à franchir les limites de la légalité et ses larcins finissent par le conduire à l’exil. Envoyé par-delà les mers aux côtés du capitaine Cook, il a pour mission d’assister le botaniste David Nelson afin de surveiller pour le compte de Banks ses récoltes de spécimens. De retour en Angleterre quelques années plus tard, il se voit envoyer en mission pour le roi d’Angleterre au Pérou où il a pour tâche d’étudier le quinquina. Très vite, Henry comprend que, bien exploité, le négoce de cet arbuste peut se révéler une entreprise fort lucrative. Sa détermination et son sens aiguisé des affaires lui permettront ainsi de se bâtir une fortune considérable sur le commerce des plantes médicinales. Après un rapide détour par la Hollande où il épouse Beatrix van Devender, issue d’une des plus éminentes familles européennes (les van Devender étaient, depuis des générations, conservateurs du Hortus, le jardin botanique d’Amsterdam), le jeune couple s’installe à Philadelphie où il donne naissance, en 1800, à une unique fille prénommée Alma.

___Alma née donc avec le XIXième siècle. Très tôt, elle est encouragée par ses parents à se questionner sur le monde qui l’entoure et à chercher des réponses par elle-même. En grandissant, la fillette accumule les connaissances et développe une passion inconditionnelle pour les sciences naturelles qui façonnera sa vie entière. Son enfance, relativement paisible (quoiqu’assez peu conventionnelle), connait un changement brutal avec l’arrivée inopinée d’un nouveau membre dans la famille Whittaker, une petite fille adoptive du nom de Prudence. Prudence est la fille biologique du jardinier en chef de White acre et d’une femme de basse extraction. Devenue orpheline à la suite d’un drame familial au décours d’une nuit tragique, elle est recueillie par le couple Whittaker et devient ainsi la demi-soeur d’Alma. Bien qu’ayant le même âge, les deux fillettes partagent cependant peu de choses en commun. D’une grande beauté, Prudence rayonne en comparaison à sa soeur à la constitution massive et au physique dépourvu de grâce. Pourtant, si Alma comprend rapidement qu’elle ne peut espérer rivaliser avec la beauté de sa soeur, elle réalise qu’elle possède d’autres atouts à sa disposition.

___Alma Whittaker a hérité de l’amour de son père pour la botanique sans pour autant avoir son goût de l’aventure. Au chevet de sa mère mourante, elle lui promet de ne jamais abandonner son père et de rester toujours à ses côtés. Une décision qui la conduira à passer la majeure partie de sa vie recluse dans le domaine familial de White Acre, célibataire et seule. Lorsque le bonheur semble enfin frapper à la porte d’Alma sous les traits d’Ambrose Pike, un jeune artiste talentueux, le rêve vire bientôt au cauchemar pour la botaniste qui se retrouve prise au piège d’un mariage désastreux. Quinquagénaire et profondément marquée par les épreuves passés, elle s’extraira enfin du monde étriqué du domaine familial pour entreprendre un voyage qui la conduira jusqu’à Tahiti avant de s’établir finalement à Amsterdam. Au cours de ce long périple, elle rédige une thèse, intitulée « théorie de l’altération compétitive » dans laquelle elle expose ses théories de création continue et de modification compétitive des espèces. Des idées relativement audacieuses pour l’époque mais qui iront dans le sens des conclusions du livre de Darwin « L’Origine des espèces » publié au même moment.

___Vous l’aurez aisément compris, Alma Whittaker n’a rien de l’héroïne typique du 19ième siècle. Fille de la famille la plus riche et la moins conformiste de Philadelphie, elle jouit d’une éducation peu conventionnelle pour son époque. Sa passion exacerbée pour la nature et la botanique la conduit à mener une vie d’ermite à l’écart du reste du monde, loin des préoccupations des femmes de son temps. Tandis que les autres filles de son âge font la collection des rubans et des boutons et s’exercent à peindre des paysages, Alma pour sa part, collectionne les beaux spécimens pour son herbier personnel et réalise des croquis botaniques. Durant ses longues journées de recherche, elle explore les serres et les trésors botaniques de White Acre, rédige des publications pour des journaux scientifiques et défend ses positions face aux inventeurs, artistes, scientifiques et autres élites universitaires qui se succèdent autour de la table des dîners prisés organisés par son père.

___Elizabeth Gilbert nous introduit dans le cercle des personnages hétéroclites et hauts en couleurs qui gravitent autour d’Alma. Parmi eux, il y a Prudence, sa soeur de coeur à la beauté étourdissante qui, en dépit de son apparente froideur, accomplira de grands sacrifices pour Alma. On fait également la connaissance de Rhetta Snow, sa première véritable amie qui, malgré son excentricité et son manque d’esprit, parviendra à charmer la famille Whittaker mais connaîtra un destin des plus tragiques ; sans oublier George Hawkes, incarnation à la fois du premier amour d’Alma et de sa première peine de coeur et enfin Hanneke De Groot, sa fidèle nourrice qui l’accompagnera la plus grande partie de sa vie.

___Elizabeth Gilbert intègre avec dextérité et subtilité l’histoire de ses personnages dans le contexte historique de l’époque. Avec force détails, elle fait entrer dans son récit les figures les plus marquantes du 19ième siècle et revient sur des évènements et des pratiques qui façonnèrent cette période. L’histoire du père d’Alma nous emmène ainsi à la rencontre de figures d’exception, tels que le botaniste Sir Joseph Bank ou le capitaine Cook tandis que l’engagement de Prudence pour la cause abolitionniste nous rappelle un pan plus sombre de l’histoire. Mais l’auteure aborde bien d’autres thèmes encore, comme les hôpitaux psychiatriques ou le spiritisme, mouvement alors très en vogue.

___Bouillonnant d’érudition et de verve, le roman aux allures de conte épique d’Elizabeth Gilbert incarne l’esprit de transformation qui caractérise le 19ième siècle: une période d’exploration, d’expansion industrielle et de découvertes scientifiques qui conduit les populations à reconsidérer les liens entre nature et religion. Durant ce siècle en effervescence, la science part à la conquête de la nature dont elle tente de percer les secrets, et explore le passé sur les traces des origines de la vie, ébranlant ainsi les anciennes croyances. Les « vérités bibliques » sont mises à mal par les théories révolutionnaires avancées par les scientifiques et les lumières de la science triomphent peu à peu de l’obscurantisme religieux.

___Car, bien au-delà du destin exceptionnel d’une femme qui dédia sa vie à la botanique et à l’étude des bryophytes, le roman de Gilbert, fruit de trois années de recherche, nous brosse le portrait de tout un siècle de découvertes scientifiques. Du titre même du roman qui fait directement allusion à la théorie des signatures, (un système de pensée médicale basé sur un principe d’analogie entre la forme d’un végétal et la maladie ou la partie du corps humain qu’il peut soigner), aux nombreuses références à des instants clés de l’histoire des sciences et de la botanique, Elizabeth Gilbert retrace le fil de la progression des connaissances scientifiques et des découvertes bouleversantes qui l’accompagnèrent. Si je connaissais déjà la majorité de ces anecdotes, glanées au fil de mes études de pharmacie, c’est avec un plaisir non dissimulé que je les ai retrouvées ici, apparaissant en filigrane du récit de la vie d’Alma, comme autant de témoignages de l’évolution des connaissances dans le domaine de la botanique. De l’extraction de la quinine par Pelletier et Caventou, à la théorie révolutionnaire de Darwin sur l’évolution des espèces, en passant par la pollinisation de la vanille, Elizabeth Gilbert nous propulse au coeur de tout un siècle de bouleversements scientifiques dont elle nous fait les témoins privilégiés.

___Dans un style érudit mais jamais ampoulé, l’auteure nous livre ainsi une intrigue à la croisée des genres, entre roman historique, récit d’aventure et conte initiatique aux accents philosophiques. Les lecteurs traditionnellement rebutés par le genre historique apprécieront à coup sûr l’écriture pétulante d’Elizabeth Gilbert qui apporte un réel dynamisme à ce récit dense mais néanmoins sans temps mort.

___De la force tranquille des mousses aux révélations surprenantes de certains membres de sa famille, en passant par son éveil à la sensualité, le moindre acte ou instant de la vie d’Alma devient, sous la plume de l’auteure, autant d’occasions pour la naturaliste et le lecteur de tirer des enseignements et de s’interroger. Sans jamais devenir moralisatrice, Elizabeth Gilbert montre au lecteur tout ce qu’il peut retirer de l’expérience d’Alma. Elle met le doigt sur des questions universelles nous poussant à reconsidérer notre existence ainsi que les rapports entre les Hommes.

___«L’empreinte de toute chose » est un superbe hommage aux femmes guidées par un esprit scientifique, tout en démontrant qu’il est possible de s’accomplir malgré les désillusions personnelles qui peuvent jalonner nos vies. Le résultat est un roman à la fois édifiant et magistral.

Je remercie très chaleureusement les éditions Calmann-Lévy pour cette formidable découverte ! 🙂

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2 réflexions sur “« L’empreinte de toute chose » de Elizabeth Gilbert

  1. Comme toi, j’ai lu et adoré ce roman.
    Comme toi, ma formation n’est pas très éloigné de ce domaine, c’est donc avec un énorme plaisir que j’ai retrouvé mes souvenirs d' »école » mais au delà de ça la vie et la personnalité d’Alma m’a passionnée.

    • Je suis vraiment ravie de savoir que tu as toi aussi été charmée par ce roman et que comme moi, il t’a permis de replonger avec plaisir dans tes souvenirs « d’école »! :). Je partage totalement ton avis sur le personnage d’Alma. Elizabeth Gilbert a crée une héroïne à forte personnalité et à la trajectoire absolument passionnante !

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