« La cuisinière » de Mary Beth Keane

 

 

 

 

 

 

Résumé

___Immigrée irlandaise courageuse et obstinée arrivée seule à New York à la fin du XIXe siècle, Mary Mallon travaille comme lingère avant de se découvrir un talent caché pour la cuisine. Malheureusement, dans toutes les maisons bourgeoises où elle est employée, les gens contractent la typhoïde, et certains en meurent. Mary, de son côté, ne présente aucun symptôme de la maladie. Au contraire, sa robustesse est presque indécente. Des médecins finissent par s’intéresser à son cas, mais la cuisinière déteste qu’on l’observe comme une bête curieuse et refuse de coopérer. Pourquoi la traite-t-on comme une malade alors qu’elle est en parfaite santé ? Les autorités sanitaires, qui la considèrent comme dangereuse décident de l’envoyer en quarantaine sur une île au large de Manhattan. Commence alors pour Mary Mallon, femme indépendante, un combat à armes inégales pour sa liberté…

Mon opinion

★★

« La cuisinière » est un roman historique fascinant, dans lequel Mary Beth Keane retrace la vie tragique d’une immigrée irlandaise, Mary Mallon, que l’histoire retiendra sous le nom de « Mary Typhoïde ».

___A l’instar de milliers d’autres immigrés irlandais qui arrivèrent aux Etats-Unis durant la seconde moitié du 19ième siècle, Mary Mallon était en quête d’une vie meilleure lorsqu’elle débarqua à New-York. Sans réelle expérience de travail ni relations professionnelles, elle finit par s’engager comme blanchisseuse, un emploi qui lui permit de gagner juste assez d’argent pour survivre. Mais Mary était aussi une cuisinière de talent et il ne lui fallut pas longtemps pour comprendre que cette activité pourrait lui rapporter davantage d’argent que celle de lingère. Ses compétences culinaires et sa détermination la conduisirent ainsi peu à peu à travailler au service de nombreuses familles New-Yorkaises aisées. Pendant de nombreuses années, Mary Mallon a ainsi vécu une vie relativement heureuse auprès d’un immigré allemand nommé Alfred Briehof. Mais la vie de Mary bascula brutalement en 1907, lorsque le Dr Sopper, un expert investiguant pour le compte des services sanitaires, établit un lien entre la jeune femme et les cas de typhoïde qui se déclaraient dans son entourage professionnel. Face au refus de Mary de se soumettre à des examens médicaux, c’est par la force que les autorités vont finalement la capturer afin de la mettre en quarantaine à l’hôpital de North Brother Island, aux côtés de patients tuberculeux. S’engage alors pour Mary une lutte acharnée et de chaque instant pour pouvoir espérer retrouver sa liberté.

___A la lisière entre œuvre de fiction historique et biographie, Mary Beth Keane nous brosse dans « La cuisinière » le portrait saisissant d’une femme hors du commun et, à travers elle, celui de toute une époque de l’histoire des Etats-Unis.

___Mary Mallon n’est pas le seul porteur sain de la fièvre typhoïde, mais elle est le premier cas authentifié comme tel aux Etats-Unis au début du XXème siècle. A l’époque, près de 400 personnes véhiculant la maladie sans en présenter eux-mêmes les symptômes ont été identifiés aux Etats-Unis mais aucun ne furent confinés à l’isolement comme elle…

___Au début des années 1900, on ne dispose pas d’antibiotiques pour traiter la fièvre typhoïde et les autorités sont assez démunies, ne sachant vraiment comment agir au mieux pour endiguer ces petites épidémies. Qui plus est, la théorie de porteur sain fait tout juste son apparition dans le milieu médical. Comment dès lors, faire accepter une notion aussi nouvelle et « abstraite » à une jeune femme n’ayant pas eu une éducation lui permettant de disposer des acquis nécessaires à la compréhension d’un tel concept ?

___Dans le cas de Mary, la situation semble d’autant plus inextricable que la jeune femme témoigne d’une force de caractère hors du commun. Les preuves qui s’accumulent contre elle ne parviennent pas à la convaincre et elle réfute systématiquement toutes les accusations portées à son encontre.Et le manque d’expérience, de tact et de diplomatie avec lequel les autorités sanitaires traitent son cas ne la braquent que davantage. La mise en quarantaine de la cuisinière semble dès lors s’imposer comme la seule solution permettant d’endiguer l’épidémie.

___Pourtant, il ne fait aucun doute que si Mary avait été une jeune fille issue d’une famille aisée et ayant bénéficié d’une bonne éducation plutôt qu’une immigrée irlandaise vivant en concubinage avec un homme oisif et alcoolique, les autorités sanitaires et les tribunaux l’auraient traitée avec moins de brutalité et de mépris.

___Un paradoxe dont a pleinement conscience Mary, qui éprouve rapidement le sentiment d’être littéralement traquée par les autorités sanitaires et de bénéficier de leur part d’un traitement impitoyable en raison de sa condition sociale précaire et de son mode de vie atypique pour une femme de l’époque. Car à l’image de son tempérament, la vie personnelle de Mary est tout aussi peu conventionnelle. Après avoir rencontré Alfred en 1885, le couple s’installe rapidement ensemble sans jamais éprouver le désir de se marier ni d’avoir des enfants. Mais alors que Mary travaille sans relâche dans l’espoir d’une vie meilleure, Alfred quant à lui, enchaîne les emplois précaires, et sombre dans l’alcoolisme puis l’addiction à l’opium et à l’héroïne.

___En ce sens, le cas de Mary est ainsi révélateur des fortes inégalités sociales et de la condition ouvrière particulièrement difficile de l’époque, avec des journées de travail de 12 à 14 heures, des salaires faibles, des logements insalubres. Dans son roman, l’auteure restitue avec un réalisme saisissant ces conditions de vie précaires, dans des villes surpeuplées, sales, où flotte en permanence une odeur nauséabonde, rôde la menace de la maladie à chaque coin de rue, et où l’espérance de vie ne dépasse pas les 45 ans.

___Comme de nombreuses personnes de leur condition, Mary et Alfred se sentent prisonniers de leur statut social et des préjugés inhérents à leur condition. L’épisode du chapeau est d’ailleurs révélateur de cet état de fait. Lorsque Mary dépense une grosse somme d’argent pour s’offrir un magnifique chapeau qui, par le fruit du hasard, va se révéler être parfaitement identique au modèle porté par sa patronne, cette dernière aura tôt fait de rappeler à la cuisinière que toutes deux en dépit des artifices n’appartiendront jamais au même monde.

« – Je vois que nous avons les mêmes goûts, lâcha-t-elle dans le dos de Mme Bowen.

C’était une chose à ne pas dire et, dès que les mots lui furent sortis de la bouche, elle se rappela que sa tante avait une fois fait remarquer, des années plus tôt, qu’elle avait en elle un vice qui la poussait parfois à prononcer des paroles qu’elle n’aurait pas dû.

– Je vous demande pardon ? demanda Mme Bowen en faisant volte-face.

– Votre chapeau, précisa Mary, désignant de la tête le couvre-chef de sa patronne, comme si celle-ci ne savait pas où se trouvait ledit chapeau. Il est identique au mien !

– Of, fit Mme Bowen, promenant la main dans la région de son oreille, sans toucher son bibi. Ressemblant, Mary, pas identique. Mais, je vois ce que vous voulez dire.

– Pas le même ?

– Non. Ressemblant. Pas le même.

Mary savait que si elle entrait en cachette pendant la nuit dans les appartements de sa maîtresse et échangeait les chapeaux, celle-ci ne pourrait jamais, au grand jamais, faire la différence.

– Au temps pour moi.

La cuisinière, pp.95-97, Mary Beth Keane (Ed. Presses de la Cité)»

___Un épisode qui marquera longtemps Mary et qui la fera définitivement se convaincre que tout ce qui lui arrive, des accusations qu’on lui porte à son enfermement sur l’île, en passant par à la manière infantile dont on s’adresse en permanence à elle, n’est que la conséquence logique et inévitable de sa condition modeste et de son mode de vie.

___Dans une société où il est difficile de s’extraire du quotidien auquel votre statut social vous destine, Mary apparaît donc comme une femme ambitieuse et déterminée, prête à tout pour s’en sortir et dont la force de caractère frôle parfois l’obstination.

« Comment faire comprendre que ce n’était pas le chapeau en lui-même, mais le fait qu’elle l’avait acheté, porté et s’était plu avec ? Qu’elle faisait partie de ces femmes qui comptaient avant de dépenser – un mois complet de gages tout de même ! -, ce qui ne l’avait pas empêchée de poser ce joli petit paquet d’argent sur le comptoir pour acquérir quelque chose d’aussi superflu et ravissant qu’un bibi ! Si elle avait été de celles qui économisent, ou donnent à quelqu’un dans le besoin, à une voisine avec des enfants peut-être, ou à l’église, si elle avait été une femme mariée qui remettait tous ses gains à son mari, ou mieux encore, une femme mariée sans revenus parce qu’elle était trop prise par l’entretien de sa maison, elle ne se serait jamais trouvée dans cette situation. Elle ne pouvait rien prouver, mais c’était pourtant la vérité. »

La cuisinière, pp.95-97, Mary Beth Keane (Ed. Presses de la Cité)

___Après avoir trimé dur pour gravir les échelons, passant du poste de simple blanchisseuse au statut de cuisinière, Mary ne conçoit pas de devoir abandonner sa passion et son revenu sur la base d’accusations qu’elle réfute de façon virulente et émanant de médecins dans lesquels elle n’a aucune confiance. Car si Mary peut parfois sembler insupportable tant elle apparaît bornée, le monde médical qu’elle a face à elle, se montre pour sa part sans pitié. A une époque où la médecine progresse à grands pas, découvrant la notion de porteur sain ou la sérothérapie, on se soucie en revanche peu des considérations éthiques ou de ce que l’on a le droit de faire au nom de la santé publique. Dès sa rencontre avec le Dr Soper, Mary a ainsi conscience du gouffre qui les sépare. L’expert évolue dans un monde à mille lieues du sien et de la réalité de son quotidien. Au nom du bien collectif, le Dr Soper n’hésite pas à enfermer Mary dans un hôpital, et à la soumettre à des examens quotidiens, faisant peu de cas de ses sentiments ou même des droits de la jeune femme.

___Construisant son récit sur des évènements factuels tout en se plaçant du point de vue de Mary Mallon, Mary Beth Keane met ainsi à la disposition de son lecteur des éléments décisifs afin de lui permettre de comprendre page après page les choix faits par l’héroïne… Libre à lui ensuite de se forger sa propre opinion.

S’inspirant du destin bouleversant de celle que l’on surnomma « Mary typhoïde », Mary Beth Keane livre un roman passionnant et bien documenté, à la frontière entre biographie et fiction historique.

Portrait saisissant d’une femme hors du commun, à la fois indépendante et rebelle, « La cuisinière » est aussi celui de la condition ouvrière aux Etats-Unis au début du XXième siècle. Villes surpeuplées, logements insalubres et conditions de travail précaires… l’auteure a su retranscrire avec un réalisme saisissant leur quotidien.

Porté par une écriture maitrisée, et balayant un grand nombre de thématiques, « La cuisinière » est un roman brillant tant du point de vue du sujet que par les questionnements qu’il soulève. Car à travers le thème central du roman de Mary Beth Keane, à savoir l’affrontement permanent entre les autorités sanitaires au nom de la santé publique et le combat d’une femme pour sa liberté, c’est finalement la question de la primauté de l’intérêt collectif sur les libertés individuelles que pose l’auteure.

Un roman brillant, à lire absolument !

Je remercie très chaleureusement les éditions Presses de la Cité pour cette formidable lecture !

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5 réflexions sur “« La cuisinière » de Mary Beth Keane

    • Contente de savoir que tu as apprécié :). Dans mon souvenir, il est vrai que les personnages ne m’étaient pas apparu comme particulièrement « attachants » à moi non plus mais j’avais vraiment beaucoup apprécié l’aspect historique (très documenté), le contexte parfaitement restitué, et tout ce que cet épisode révélait de la période dans laquelle il s’inscrivait =)

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